Déprogrammer le philosophe Gérard Bensussan … venu parler de … la vieillesse. Par Sarah Cattan

« Les mauvais esprits qui, après les événements ayant suivi le dernier match du PSG, prétendent que l’État n’assure plus la sécurité des citoyens ont tort. La preuve : les pouvoirs publics ont fait le nécessaire pour protéger la population contre un philosophe qui entendait donner une conférence sur la vieillesse. Les Français sont ainsi passés tout près de troubles dont on n’ose imaginer la gravité »: le trait d’humour de Jean Mizrahi ferait sourire s’il ne décrivait pas avec une précision glaçante l’époque dans laquelle nous sommes entrés.

Car enfin : de quoi parle-t-on ?

Du philosophe Gérard Bensussan, professeur émérite à l’Université de Strasbourg, déprogrammé d’une conférence organisée dans le cadre d’un cycle de réflexion consacré à « La vieillesse, la souffrance, la maladie, la mort, et ce qu’en disent les grandes traditions philosophiques ou spirituelles de l’humanité ».

Le sujet ? La vieillesse.

Le lieu ? Un CHU.

Le motif invoqué ? Le désormais célèbre « contexte tendu actuel », qui ne permettrait plus d’assurer la sécurité du conférencier et du public.

Nous en sommes là.

Un philosophe n’est plus annulé pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il pourrait provoquer chez ceux qui ne supporteraient pas qu’il parle.

Et encore : rien n’indique ici l’existence de menaces réelles. Rien ne laisse penser qu’un groupe aurait explicitement annoncé une mobilisation. Rien ne permet de croire qu’une conférence sur le grand âge allait déclencher des affrontements dans les rues de Strasbourg.

Alors chacun comprend bien ce qui se joue réellement derrière cette prudence administrative: ce n’est pas la vieillesse qui dérange. C’est Gérard Bensussan lui-même. C’est son engagement contre l’antisémitisme contemporain. C’est son travail intellectuel sur l’antisionisme radical. C’est le fait qu’il soit devenu, pour certains milieux idéologiques, un penseur qu’il devient préférable d’éviter.

Voilà pourquoi cette affaire dépasse très largement sa personne. Parce qu’à partir du moment où une institution accepte l’idée qu’une menace hypothétique suffit à empêcher une parole, alors plus aucune parole n’est véritablement libre.

Il suffit désormais qu’un conférencier puisse susciter une hostilité potentielle pour devenir « déprogrammable ».

Le plus inquiétant est peut-être ailleurs encore : dans cette phrase évoquant des « temps plus apaisés », comme s’il existait désormais, au cœur même des institutions universitaires, hospitalières ou culturelles, des périodes où certains intellectuels devraient accepter de parler moins, plus tard, ou ailleurs.

Mais qui décide alors du moment où la pensée redevient autorisée ? Car le rôle des institutions démocratiques n’est pas d’annuler les conférences lorsqu’un risque existe. Leur rôle est précisément de permettre qu’elles aient lieu.

Sinon, ce ne sont plus les institutions qui fixent les règles du débat public. Ce sont ceux qui font planer la possibilité du désordre.

À force de céder préventivement, on finit par organiser soi-même la régression des libertés que l’on prétend protéger.

Le plus tragique est peut-être que cette mécanique avance presque sans bruit: pas d’interdiction officielle, pas de censure revendiquée, pas de grands autodafés idéologiques.

Simplement des reports. Des annulations prudentes, des “contextes tendus”, des sécurités insuffisantes, des temps « pas apaisés ». Autrement dit : une société qui n’ose plus dire qu’elle interdit, mais qui apprend doucement à empêcher, et qui finit par considérer comme normal qu’un philosophe puisse devenir un problème de sécurité… parce qu’il doit parler de la vieillesse.

La tribune publiée dans Le Point a raison de rappeler une évidence fondamentale : la liberté académique, la liberté de penser et la possibilité du débat intellectuel ne sont pas des luxes réservés aux périodes calmes:m elles sont précisément ce qu’une démocratie doit être capable de protéger lorsque le climat devient difficile.

Faute de quoi, ce ne sont pas seulement les conférences que l’on annule: c’est le courage même de penser.

Sarah Cattan

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