
Le vendredi, en Tunisie, les hommes rentraient à la maison avec un bouquet de jasmin. Mon père, lui aussi, rapportait ces fleurs blanches dont le parfum annonçait le shabbat. Selon un geste ancien, tendre, presque secret, les hommes les glissaient sous l’oreiller de la femme aimée. J’ai grandi avec ce parfum-là. Je suis née à Sfax.
Aujourd’hui où « on » parle de la santé de Kaïs Saïed, moi, c’est à celle de la Tunisie que je pense. Depuis plusieurs jours, les rumeurs se multiplient sur l’état de santé du président tunisien. Je ne sais rien de plus que ce qui circule. Je me garderai donc de commenter des informations que les autorités n’ont ni confirmées ni clairement démenties.
Mais ces rumeurs font surgir une question devenue inévitable : que restera-t-il de la Tunisie lorsque celui qui a concentré entre ses mains l’essentiel du pouvoir aura quitté la scène ? Car la fragilité d’un homme révèle parfois celle d’un régime, et la possible disparition d’un tyran ne suffit pas à garantir la renaissance d’un pays.
Je n’écris pas sur la Tunisie comme sur une terre étrangère: j’écris sur une partie de moi-même. Une lumière. Une langue. Des odeurs. des mélopées. Des voix. Des femmes belles, élégantes, dont je garde le souvenir d’une liberté et d’une dignité naturelles. Des vendredis où le jasmin annonçait le shabbat.
Mais aussi des peurs que les enfants ne devraient jamais connaître. Je me souviens de l’attente angoissée du retour de mon père: les fellaghas étaient là, la violence n’était pas une abstraction, elle habitait les conversations des adultes, leurs silences, leurs regards. Et moi, enfant, je craignais simplement qu’un soir mon père ne rentre pas.
Je n’ai jamais oublié cette peur.
Je n’ai jamais oublié non plus que c’est Habib Bourguiba qui permit à ma famille de quitter la Tunisie lorsque les menaces étaient devenues trop précises. Mon grand-père, journaliste engagé et figure du sionisme tunisien, était devenu une cible. Bourguiba comprit qu’il fallait lui permettre de partir avant qu’il ne soit trop tard.
Cette dette, je ne l’oublierai jamais.
L’Histoire oblige parfois à tenir ensemble des vérités qui dérangent.
Oui, Bourguiba fut l’homme qui modernisa la Tunisie, fit de l’école une priorité, accorda aux femmes une place exceptionnelle dans le monde arabe et voulut inscrire son pays dans la modernité, mais l’histoire des Juifs de Tunisie ne s’achève pas dans une carte postale au parfum de jasmin.
Je me méfie de cette nostalgie qui embellit tout. Je refuse les récits attendrissants où les patios, les voisins aimables, la cuisine, le soleil et les souvenirs heureux finissent par faire oublier l’essentiel.
Oui, le jasmin était là, oui, la lumière de Sfax était belle, oui, nous avons aimé cette terre.
Mais il y avait aussi la peur.
Et l’on ne quitte pas le pays où l’on est né lorsque tout va bien: nous ne sommes pas partis par goût de l’exil. Nous ne sommes pas partis parce que nous étions las de notre pays. Nous sommes partis parce que notre pays cessait de vouloir de nous, ou cessait de pouvoir nous protéger.
On aime dire que les Juifs des pays arabes sont partis: la vérité est plus douloureuse. On nous a mis dehors. Pas toujours par un décret d’expulsion. Pas partout de la même manière. Mais par les menaces, les violences, les humiliations, les spoliations, la peur, et cette certitude qui finit par s’imposer : il n’y aurait plus d’avenir pour nous là où nos familles vivaient pourtant depuis des siècles.
Nous avons été conduits à partir. L’exil n’était pas un voyage: il était un arrachement. On n’abandonne pas une terre ancienne, des maisons, des tombes, une langue, des habitudes et une enfance parce que l’on préfère un autre ciel. On part lorsque rester devient plus dangereux que partir.
Cette vérité ne retranche rien à ce que nous avons aimé: elle interdit seulement de transformer notre disparition en idylle.
J’ai revu récemment ma Tunisie. Le choc fut immense: pour la première fois de ma vie, je ne m’y suis pas sentie libre. Je n’ai pas osé enfiler un simple maillot de bain. Je ne me suis pas installée à la terrasse d’un café. Ces gestes qui paraîtront insignifiants disent pourtant beaucoup d’un pays.
La liberté ne disparaît presque jamais d’un seul coup. Elle se retire lentement. Elle devient prudence. Puis renoncement. Jusqu’au jour où l’on découvre que l’on s’interdit soi-même ce qui semblait autrefois naturel.
C’est aussi cela qu’un pouvoir autoritaire détruit. Pas seulement des institutions. Pas seulement des contre-pouvoirs: il détruit des gestes, des habitudes, une confiance, une façon d’habiter le monde. Il détruit jusqu’à la possibilité de se sentir chez soi.
Kaïs Saïed avait été élu au nom d’une promesse de probité et de restauration politique: il a progressivement concentré l’essentiel des pouvoirs, affaibli les institutions, réduit l’espace du débat public et installé un régime personnel dans lequel la volonté d’un seul homme tend à tenir lieu de loi. Le tyran ne se reconnaît pas seulement à la violence spectaculaire: il se reconnaît au vide qu’il organise autour de lui, à la disparition des médiations, à l’affaiblissement de la justice, à la peur des opposants, au silence des citoyens, à cette idée mortelle selon laquelle un homme incarnerait à lui seul la nation.
Voilà pourquoi la question de la santé de Kaïs Saïed ne peut être réduite à la santé d’un homme.
Elle pose celle de la Tunisie.
Que devient un pays lorsque toutes ses institutions dépendent d’un seul ? Que reste-t-il lorsque le chef vacille ? Un peuple peut-il reconstruire une démocratie après avoir été une nouvelle fois dépossédé de sa révolution ? Car la Tunisie s’épuise, les libertés reculent, l’économie s’enlise, la jeunesse regarde vers l’Europe davantage qu’elle ne regarde vers son propre avenir.
Or un pays ne s’appauvrit pas seulement lorsqu’il perd de l’argent, des investissements ou de l’influence: il s’appauvrit lorsqu’il perd ses enfants.
Hier, les Juifs. Aujourd’hui, tant de jeunes Tunisiens qui rêvent de partir. Les exils ne sont pas identiques. Mais ils se reconnaissent. Ils racontent toujours la même blessure : celle d’un pays qui cesse d’être habitable pour une partie des siens.
Je continue pourtant d’aimer la Tunisie: je lui dois ma naissance, le jasmin des veilles de shabbat, la main de mon père rapportant ces fleurs à la maison, ce geste d’un homme qui glissait sous l’oreiller de la femme aimée un parfum à la place des mots, je lui dois mes premiers émerveillements.
Je lui dois aussi mes premières peurs.
C’est précisément pour cela que je refuse deux mensonges: celui qui ferait de la Tunisie un enfer où rien de beau n’aurait jamais existé, et celui qui en ferait un paradis dont les Juifs seraient partis librement, presque distraitement, emportant avec eux leurs recettes et leurs chansons.
Les deux sont faux. La vérité est plus difficile: nous avons aimé un pays qui n’a pas su nous garder, et nous avons été arrachés à une terre dont nous portions pourtant une part de l’histoire.
Si l’ère Kaïs Saïed touche effectivement à sa fin, je ne souhaite pas aux Tunisiens un nouvel homme providentiel: je leur souhaite mieux.
Je leur souhaite des institutions plus fortes que ceux qui les dirigent. Je leur souhaite un État de droit. Une justice indépendante. Une presse libre. Des femmes qui n’aient jamais à mesurer leur liberté à la longueur de leur vêtement ou à la place qu’elles occupent dans l’espace public. Une jeunesse qui puisse construire son avenir sans être condamnée à l’exil. Je leur souhaite une liberté qui ne dépende plus du bon vouloir d’un seul. Je leur souhaite de retrouver cette confiance sans laquelle aucun pays ne peut vivre.
Et je forme un vœu plus personnel encore: qu’un jour, un enfant juif puisse à nouveau respirer le jasmin de Sfax sans que ses parents aient à se demander s’il lui faudra quitter la terre où il est né. Qu’il puisse s’y sentir non pas toléré, mais chez lui. Qu’il puisse y vivre sans peur, sans effacer son nom, sans cacher son histoire, sans devoir choisir entre sa fidélité juive et son appartenance tunisienne.
Alors seulement, la Tunisie aura retrouvé quelque chose de ce qu’elle a perdu.
Un tyran peut tomber. Mais un pays ne renaît que lorsqu’il redevient la maison de tous ses enfants.
Le jasmin, lui, a gardé son parfum. C’est la Tunisie qui doit le retrouver.
© Sarah Cattan

Je ressens la même chose pour la France, et pourtant je ne l’ai pas quittée.
♥️
Bravo Sarah ! Un beau texte plein de nostalgie !
Mais vous savez: c’est fini, f i n i ! Dans le monde des centaines d’endroits ont vu passer des juifs qui souvent les ont fécondés … trois petits tours ( oú siècles ) et c’est fini !
Gloire à tous ceux qui ont été , qui sont le levain d’une pâte morte sans eux! !
Mes beaux-parents ont dû quitter la Tunisie avec leurs enfants. Ma belle-mère notamment n’a jamais pu accepter d’avoir été chassée de ce qu’elle considérait comme son pays. Ils ont refait leur vie en France sans rien demander à personne, en travaillant et en enlevant leur cinq enfants. J’ai une immense admiration pour eux.