« L’Affaire du tweet ». Par Sarah Cattan

Il y a des affaires qui dépassent très vite les personnes qu’elles mettent en scène.

L’affaire Nadia Geerts est de celles-là.

Au départ, presque rien. Un tweet. Un de ces messages publiés trop vite, qu’elle reconnaîtra elle-même comme « maladroit », voire « imbécile ». Elle s’interroge sur l’existence de restaurants encore ouverts à Gaza alors que les médias parlent de famine. Les réactions sont immédiates. Les insultes pleuvent. Les accusations de négationnisme surgissent. Une pétition réclame sa démission.

Elle retire son message.

Mais le procès continue.

Quelques semaines plus tard pourtant, une enquête journalistique confirme que, malgré la guerre, certains restaurants continuaient effectivement de fonctionner à Gaza.

La question n’est pourtant plus là.

Elle ne l’a jamais vraiment été.

Car ce qui était reproché à Nadia Geerts n’était pas tant d’avoir écrit quelque chose de faux que d’avoir énoncé une vérité jugée moralement déplacée. Et c’est précisément ce glissement qui mérite d’être interrogé.

Depuis plusieurs années, un phénomène inquiétant s’installe dans nos démocraties : la valeur d’un fait ne dépend plus seulement de sa véracité, mais des conséquences politiques que l’on suppose à son énoncé. Autrement dit, un fait devient acceptable ou inacceptable selon le camp auquel il paraît profiter. S’il conforte notre vision du monde, nous l’accueillons, s’il la dérange, nous cherchons moins à le vérifier qu’à discréditer celui qui l’énonce.

Le conflit israélo-palestinien pousse cette logique jusqu’à sa caricature.

Dire que Gaza souffre est immédiatement interprété comme un soutien au Hamas par certains. Rappeler que des marchés fonctionnent encore, que des commerces ouvrent, que des restaurants existent malgré la guerre devient, pour d’autres, une manière de nier les souffrances des civils. Or ces deux réalités peuvent parfaitement coexister: une guerre n’efface jamais totalement la vie, elle ne suspend pas chaque commerce, chaque naissance, chaque repas, chaque rire, chaque mariage.

Elle produit précisément cette coexistence tragique entre l’horreur et la permanence du quotidien.

Reconnaître cette complexité ne revient ni à nier la catastrophe humanitaire, ni à l’instrumentaliser: cela revient simplement à regarder le réel.

Mais notre époque supporte de moins en moins le réel lorsqu’il résiste aux récits. Nous vivons une étrange inversion: longtemps, la vérité était difficile à établir. Aujourd’hui, elle devient parfois difficile à accepter.

Non parce qu’elle est fausse: parce qu’elle dérange, parce qu’elle risque d’être récupérée, parce qu’elle pourrait offrir des arguments « au mauvais camp ».

Alors on préfère parfois faire taire celui qui parle plutôt que discuter ce qu’il dit.

Ce réflexe dépasse largement le Moyen-Orient: il traverse désormais la plupart des débats occidentaux.

La recherche de la vérité cède progressivement la place à la gestion des appartenances. On ne demande plus : « Est-ce exact ? » On demande : « Qui cela sert-il ? » C’est un changement de civilisation, car une démocratie ne peut vivre longtemps si les faits deviennent des objets de suspicion.

On peut débattre de leur interprétation, on peut les compléter, les nuancer, les contextualiser, mais lorsqu’une société commence à hiérarchiser les vérités selon leur utilité idéologique, elle cesse peu à peu de chercher le réel: elle organise des fidélités.

Le livre de Nadia Geerts, « L’Affaire du twet. Gaza ou la Défaite de la raison », ne raconte donc pas seulement l’histoire d’un tweet: il raconte peut-être quelque chose de plus inquiétant. Le moment où certaines vérités ne sont plus combattues parce qu’elles seraient fausses, mais parce qu’elles deviennent impossibles à dire.

Et lorsqu’une démocratie en arrive là, ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui vacille: c’est la confiance même dans la possibilité d’un débat fondé sur les faits.

© Sarah Cattan

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4 Comments

  1. La presse française , entre autres, est polluée par l ideologie gauchiste woke qui a detruit le coeur de sa legitimitė .
    Je n ai pas acheté un  » journal » français depuis plus de 20 ans et je n en acheterai sans doute jamais plus , et malheureusement je suis tres loin d etre un cas isolé .
    Un exemple pour illustrer cette. Faillite :
    Lors de la guerre en ex Yougoslavie , la Serbie chretienne avait ete diabolisée a outrance face aux  » gentils musulmans innocents » du Kosovo , il se trouve que Regis Debray qui travaillait occasionnellement pour le  » journal » Liberation decouvre au detour d une visite pres des lieux de guerre que dans certains villages serbes et kossovars vivaient en toute cordialité , il ecrit donc un texte pour raconter ses impressions .
    Mais , caramba !!!! Ce reportage ne cadre pas avec la legende batie par la doxa officielle relayée par la pseudo presse française , ainsi , c est Debray qui le raconte , la direction du  » journal » refuse tout simplement de publier ce temoignage , car non conforma a la legende qui fait office de ligne editoriale !!!!!
    Depuis la pitoyable aventure kossovare , le controle ideologique de l information s est perfectionnė , et Israel, entre autre, en a fait les frais face aux braves resistants du hamas et du hezbollah , mais cette histoire la chaque juif la connait ……

  2. C’est du John Stuart Mill (De la liberté) dans le texte,
    Premièrement, une opinion qu’on réduirait au silence peut très bien être vraie: le nier, c’est affirmer sa propre infaillibilité.
    Deuxièmement, même si l’opinion réduite au silence est fausse, elle peut contenir puisque l’opinion générale ou dominante sur n’importe quel sujet n’est que rarement ou jamais des opinions adverses qu’on a une chance de toute la vérité, ce n’est que par la confrontation découvrir le reste de la vérité.
    Troisièmement, si l’opinion reçue est non seule-ment vraie, mais toute la vérité, on la professera comme une sorte de préjugé, sans comprendre ou sentir ses principes rationnels, si elle ne peut être discutée vigoureusement et loyalement.

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