Pourquoi lire « Après la guerre ? La menace à nos portes » de Michel Fayad — et comment le lire. Par Fundji Benedict

Le 28 février 2026, quelques minutes après qu’une frappe de trente bombes eut pulvérisé le complexe résidentiel d’Ali Khamenei, Donald Trump annonçait sur Truth Social, d’une voix presque administrative, le début d’« opérations de combat majeures en Iran ». Michel Fayad ouvre son livre à cet instant précis : celui où l’histoire semble enfin offrir à l’Occident l’image qu’il attendait, un régime décapité, une guerre peut être gagnée, la vieille menace chiite touchée au cœur. En quarante-huit heures de récit, le sommet politico-militaire de la République islamique disparaît. Mais ce qui tombe n’emporte pas nécessairement avec lui ce qu’il avait mis en circulation. Après la guerre ? commence donc moins par une victoire que par un soupçon : et si la disparition de l’ennemi visible ne faisait que libérer des forces plus diffuses, plus nombreuses, plus difficiles à nommer ? Le titre interroge. Le sous-titre, La menace à nos portes, a déjà répondu. Il faudra comprendre pourquoi.

Fayad écrit depuis le Liban chrétien et la mémoire d’un pays abandonné : il avait sept ans lorsque le sien tomba aux mains de la Syrie, et son père, Najib, avait pris les armes en 1975 pour le défendre. Je le lis depuis une autre mémoire de l’encerclement — celle d’une Juive pour qui la vulnérabilité d’Israël ne relève ni de la métaphore ni de l’exercice académique. Entre ces deux expériences, il existe une proximité que les alliances officielles n’épuisent pas : la connaissance de ce moment où un État demeure encore debout, avec ses institutions, ses drapeaux et ses discours, tandis que les puissances alentour ont déjà commencé à négocier son abandon. C’est depuis cette proximité que je lis Fayad. C’est aussi depuis elle que je lui résiste.

La thèse peut s’énoncer sans détour : la disparition de la République islamique ne signifierait pas la fin de la menace islamiste ; elle en déplacerait le centre de gravité. À l’axe chiite, vertical, militarisé, organisé autour du Velayat-e faqih, des Gardiens de la Révolution et de leur empire de proxys, succéderait un espace sunnite incomparablement plus vaste, dispersé entre des États, des appareils religieux, des financements privés, des réseaux transnationaux et des fidélités sans centre unique. La Turquie, les monarchies du Golfe, le Pakistan, les Frères musulmans, le Tabligh et les mouvances djihadistes n’en composent pas un bloc ; ils en dessinent la profondeur. Dans ce paysage, le Liban et Israël deviennent les « deux remparts sacrifiés », tandis que la France découvre que la frontière qu’elle croyait contenir au Levant traverse déjà ses institutions, ses dépendances et ses fractures.

Le livre a été restitué avec fidélité, salué avec raison, parfois cité avec ferveur. Il a moins souvent été affronté. Or c’est rendre justice à un essai de cette ambition que de le prendre assez au sérieux pour lui opposer autre chose que de l’adhésion.

Fayad est d’abord chez lui lorsqu’il décrit la machine iranienne : non parce que le régime lui serait familier, mais parce qu’il en reconnaît la méthode — survivre à la disparition des hommes en disséminant le pouvoir dans les structures, les fidélités et les armes. Il rappelle l’invention khomeyniste, un Guide suprême, Vali-e faqih, représentant terrestre de l’imam caché, qui domine les institutions élues et tient sa légitimité pour supérieure à toute contestation humaine ; puis il restitue la doctrine de « défense mosaïque » élaborée au milieu des années 2000 sous l’impulsion de Mohammad Ali Jafari, un dispositif militaire fragmenté en structures provinciales semi-autonomes, dotées de leurs stocks, de leurs commandements et de leurs circuits de décision. La « défense mosaïque » ne constitue donc pas seulement une doctrine militaire. Elle est la traduction stratégique d’une conception du régime : le centre peut être frappé, les hommes peuvent mourir, la souveraineté idéologique doit survivre dans la dispersion. C’est cette architecture qui explique la suite. La mort de Khamenei, de Shamkhani, de Pakpour, de Mousavi, puis celle d’Ali Larijani le 17 mars, ne désorganise pas un système qui se recompose autour de Mojtaba Khamenei — désigné le 9 mars 2026 par une Assemblée des experts sous pression des Gardiens, alors que le régime avait toujours récusé la succession héréditaire —, de vétérans comme Rezaee, Jafari, Zolqadr et Vahidi, et de technocrates autoritaires dont Mohammad Bagher Ghalibaf demeure l’archétype ; l’exécutif civil, Pezeshkian et Zarif en tête, n’est plus qu’une façade. La riposte suit : drones et missiles sur Israël et les bases américaines, aéroports civils visés, détroit d’Ormuz fermé sur cinquante kilomètres, cent cinquante navires bloqués. Le 19 mars, le baril dépassait 118 dollars. En quelques jours, Fayad montre ainsi ce que les images de décapitation avaient dissimulé : un régime peut perdre son sommet sans perdre sa capacité de nuisance, parce qu’il a préparé sa survie moins dans la personne du Guide que dans la dissémination de la contrainte. La guerre que l’on croyait verticale — frapper les chefs, détruire les centres, faire tomber la chaîne de commandement — redevient horizontale. Elle passe par les provinces, les milices, les détroits, les prix de l’énergie et la peur des marchés.

Mais lorsque Fayad quitte les structures du régime pour la société iranienne, son regard perd de sa profondeur. Syndicats, mouvements de femmes, minorités nationales, réseaux étudiants traversent le livre en silhouettes ; le soulèvement Femme, Vie, Liberté y reste un symptôme quand il aurait fallu le penser comme un acteur. Le nucléaire, de même, y prolonge l’idéologie — comme si la bombe n’obéissait pas aussi à des logiques de prestige et de survie étatique que l’islamisme n’épuise pas. Et un remords de bas de page trahit une piste abandonnée : en rappelant que ceux qui tentèrent réellement de moderniser l’Iran, Mossadegh et Bakhtiar, furent l’un renversé, l’autre assassiné à Paris en 1991, Fayad entrouvre l’hypothèse d’un Iran laïque et souverain volé à lui-même — et la referme aussitôt, laissant au lecteur l’image d’une alternative écrasée plutôt que pensée.

Mais l’Iran n’est encore, chez Fayad, que l’ennemi que l’on regarde mourir. Le véritable objet du livre commence lorsque son regard se détourne du cadavre annoncé de la République islamique pour chercher ce qui, déjà, se prépare à occuper le champ laissé libre. L’espace se dilate alors brusquement. Il ne s’agit plus d’un régime, d’un territoire, d’une hiérarchie politico-religieuse que l’on pourrait décapiter ; il s’agit d’un monde sunnite huit fois plus nombreux que le monde chiite, traversé d’États rivaux, d’appareils religieux, de pétrodollars, de diasporas, de réseaux éducatifs et d’organisations capables de survivre à la chute de chacun de leurs centres. L’arithmétique précède ici la polémique, mais elle lui donne sa puissance : l’islam de France est massivement sunnite, et les attentats qui ont ensanglanté le pays de janvier 2015 à Arras en octobre 2023 furent commis non par des Iraniens, mais par des hommes formés à des idéologies nées dans cette orbite. La Turquie en fournit la puissance d’État — « puissance islamiste en costume démocratique », deuxième contingent militaire de l’OTAN, plus de 82 000 mosquées gérées par la Diyanet, des faits accomplis à Chypre, au Haut-Karabakh, en Syrie et en Irak que l’Occident constate sans les contester. Les monarchies du Golfe, les ressources et les relais : l’Arabie saoudite et le Qatar, alliés stratégiques et commerciaux de l’Occident, demeurent les premiers financiers de l’idéologie qu’ils exportent, du wahhabisme des madrasas aux réseaux fréristes auxquels Al-Jazeera a longtemps servi de tribune. Le Pakistan, l’horizon nucléaire : cent à deux cents ogives, des services qui ont couvé les talibans pendant des décennies, une menace islamiste à moins de sept heures de vol de l’Europe — calcul que les planificateurs de l’OTAN, écrit Fayad, font déjà. Les réseaux fréristes, tablighis et djihadistes, enfin, la capacité de circuler sous les institutions, entre les frontières et parfois à l’intérieur même des sociétés européennes. Du Sahel au Caucase, des provinces sunnites d’Irak à la Syrie de Hayat Tahrir al-Cham, Fayad tire partout la même leçon : l’islamisme n’a pas besoin de conquérir les États par la force, il lui suffit d’occuper les espaces vacants.

Le danger commence lorsque ce déplacement du regard devient une théorie de la succession. Chez Fayad, l’hydre sunnite semble parfois attendre son heure derrière l’effondrement du croissant chiite, comme si l’histoire confessionnelle du Moyen-Orient obéissait à une loi des vases communicants. Or le vide n’a aucune fidélité doctrinale. Il peut produire un islamisme conquérant ; il peut aussi enfanter des nationalismes militaires, des coalitions arabes de circonstance, des guerres intestines au sunnisme ou cette forme plus banale et plus dévastatrice encore qu’est le désordre sans maître. L’histoire ne remplace pas toujours un système par son équivalent confessionnel — et l’Arabie de Mohammed ben Salmane, qui réforme sa société tout en réprimant férocement, le Qatar et ses ambivalences, la Turquie et ses calculs électoraux sont autant de différences que le livre traverse plus qu’il ne les pèse. Une difficulté plus profonde apparaît lorsque Fayad affirme que l’islamisme ne trahit pas l’islam, mais en propose une lecture cohérente. Le mot « cohérente » accomplit alors un travail considérable : il transforme une sélection de textes, produite par la modernité politique, en vérité presque immanente de la tradition. Des siècles de disputes juridiques, théologiques et mystiques disparaissent derrière une continuité que l’histoire de l’islam ne confirme qu’au prix d’un immense écrasement. Fayad peut revendiquer cette lecture ; il ne peut la faire passer pour la conclusion naturelle des textes. Elle est l’axiome polémique de son livre, celui depuis lequel il ordonne ensuite les menaces.

Tout, pourtant, reconduit au Liban : la généalogie du danger, la mémoire de l’abandon, la méfiance envers les compromis internationaux et jusqu’à la manière dont Fayad interprète la survivance des idéologies après la chute de leurs centres. Le Liban n’est pas, dans ce livre, un cas parmi d’autres. Il est la scène originaire. C’est depuis lui que Fayad regarde l’Iran, soupçonne le monde sunnite, juge Israël et met la France en garde. Il rappelle ce que fut son pays : la plus ancienne démocratie du Moyen-Orient, terre de refuge des persécutés, État pluraliste où les chrétiens d’Orient n’étaient pas une minorité tolérée mais des cofondateurs ; avant 1975, une « Suisse du Moyen-Orient », presse libre, économie de services, universités ouvertes. Puis vient la destruction — non comme une catastrophe soudaine, mais comme une dépossession par étapes. L’accord du Caire de 1969 retire d’abord à l’État une part de son monopole sur la violence ; l’intervention syrienne transforme ensuite la tutelle en fait accompli ; Taëf lui donne la langue du règlement international — Fayad le lit en juriste, articles 26, 55 et 62 de la Constitution à l’appui, pour montrer qu’un traité légalisant l’occupation d’un pays par un autre fut validé par une communauté internationale pressée d’acheter la participation syrienne à la coalition anti-irakienne — ; le Hezbollah achève enfin de loger, dans le corps même du pays, une souveraineté armée qui répond à une autre doctrine, à un autre centre et à une autre temporalité. C’est cette expérience que Fayad transporte vers la France : non l’idée grossière qu’elle serait déjà le Liban, mais la conviction plus inquiétante qu’un État pluraliste peut continuer à se célébrer longtemps après avoir commencé à céder les conditions matérielles de sa propre continuité.

C’est lorsqu’il parle d’Israël que Fayad échappe le mieux aux fidélités sommaires. Il ne sanctifie pas l’État hébreu ; il ne le livre pas davantage au tribunal commode de ceux qui font de chacune de ses fautes la preuve de son illégitimité. Il l’inscrit dans une histoire libanaise de l’alliance déçue, de l’intervention inachevée et du retrait dont d’autres paient le prix. L’inventaire est sans complaisance : Shamir, Peres, Arens et leur coordinateur Uri Lubrani traitant les milices libanaises comme les « touches égales » d’un piano, à rebours de la stratégie de Sharon ; le retrait de mai 2000, conduit sans coordination avec l’armée libanaise, qui offrit au Hezbollah sa parade de chars capturés dans les quartiers chrétiens de Beyrouth ; le désastre de 2006. Cette mémoire fait la vérité du chapitre, parce qu’elle interdit à Fayad l’hagiographie. Elle en fixe aussi la limite : Israël y apparaît surtout dans le miroir de ce qu’il fit — ou ne fit pas — au Liban. Ses débats internes, ses fractures politiques, ses dilemmes stratégiques propres et la persistance de courants palestiniens non islamistes demeurent à la périphérie. L’État hébreu est compris avec finesse comme acteur de l’histoire libanaise ; il l’est moins comme société historique travaillée de l’intérieur.

La France entre dans le livre moins comme une puissance menacée que comme une puissance déjà contrainte. La dépendance ne se réduit pas aux contrats d’armement, même si ceux-ci en sont la façade la plus visible — près de la moitié du chiffre d’affaires du complexe militaro-industriel repose sur des clients arabes. Elle s’installe lorsque les mêmes États deviennent à la fois clients de l’industrie, investisseurs dans les entreprises stratégiques et propriétaires d’actifs immobiliers — les fonds souverains du Golfe géraient plus de 5 350 milliards de dollars en 2025, et la convention fiscale de 2008 accorde à l’État qatari une exonération quasi totale sur les plus-values immobilières —, partenaires militaires jusqu’à la base d’Abou Dhabi qu’ils financent en partie, financeurs de chaires et points de chute pour d’anciens responsables publics. Pris séparément, chacun de ces liens peut être défendu comme un intérêt. Ensemble, ils forment un système d’inhibition : toute décision hostile menace simultanément des emplois, des capitaux, des carrières, des alliances et des équilibres diplomatiques. L’État conserve sa souveraineté juridique ; il en apprend chaque jour davantage le coût économique. C’est ce que Fayad appelle la « tutelle ». Le mot n’implique pas qu’un gouvernement étranger dicte directement la politique française. Il désigne une situation plus moderne, donc moins visible : celle où la décision demeure formellement nationale, mais où le champ de ce qu’il est encore possible de décider a déjà été rétréci par la dépendance. Côté intérieur, Fayad suit le continuum frériste-tablighi-salafiste et convoque l’étude IFOP d’août-septembre 2025 : 38 % des musulmans de France approuveraient tout ou partie des positions islamistes, 42 % chez les moins de vingt-cinq ans ; 46 % estimeraient que la charia doit s’appliquer dans les pays où ils vivent ; 65 % jugeraient que la religion a raison contre la science sur la création du monde, 81 % chez les plus jeunes.

Ces chiffres inquiètent ; ils ne parlent pourtant jamais seuls. Une réponse à un enquêteur n’est ni une pratique, ni une conduite, ni un passage à l’acte. Entre l’adhésion déclarée à une norme religieuse et la violence politique se tiennent toute l’épaisseur du social, la contradiction des existences, la pluralité des appartenances et cette capacité humaine à professer une règle que l’on ne souhaite ni appliquer entièrement ni voir imposée aux autres. Les chiffres signalent une disponibilité idéologique ; ils ne décrivent pas encore un destin collectif. Le mot de « libanisation », lui, ne mesure rien : il met en scène. Il transporte avec lui les milices, les quartiers séparés, l’effondrement de l’État, les fidélités étrangères et la guerre civile. C’est sa force, mais aussi son danger. Car les métaphores historiques n’éclairent jamais innocemment ; elles sélectionnent dans le présent les signes qui confirmeront le passé qu’elles ont choisi pour lui. Le Liban n’a pourtant pas été perdu par une fatalité démographique. Il a été livré par une succession de décisions, de renoncements et de garanties internationales données à ceux qui le dépossédaient. C’est précisément pourquoi la comparaison conserve sa valeur : ce qui fut politiquement produit n’est pas historiquement inévitable.

Fayad ne s’abrite derrière aucune neutralité. Il écrit, dit-il, « pour ceux qui préfèrent comprendre plutôt que souffrir », et la loyauté envers le pays du père explique la colère froide qui traverse le livre — contre les pétromonarchies, la Syrie et l’Iran, mais aussi contre les renoncements occidentaux et israéliens. Le point d’interrogation du titre ne survit d’ailleurs ni au sous-titre, qui y répond, ni à la quatrième de couverture, qui annonce que « cette guerre ne sera pas la dernière ». Ce n’est pas un doute ; c’est une adresse. Fayad ne demande pas réellement quel monde suivra la guerre. Il somme le lecteur de choisir entre l’aveuglement, la résignation et l’action. Le livre cesse alors d’être seulement prospectif : il devient une morale de la vigilance.

C’est aussi là que ma lecture se sépare de la sienne. La vulnérabilité peut rendre plus lucide sur le danger ; elle peut également conduire à lui prêter davantage de cohérence qu’il n’en possède. Je partage l’alarme de Fayad : l’affaiblissement de l’Iran ne supprime pas la menace islamiste et peut libérer d’autres forces. Je ne partage ni la mécanique de la succession qu’il décrit, ni la fatalité dont il charge parfois la France. Le monde sunnite n’est pas un empire latent attendant la disparition de Téhéran pour se révéler à lui-même ; la France n’est pas encore un Liban dont la date de chute resterait seule à déterminer.

Mais Fayad se trompe moins lorsqu’il décrit le mécanisme de l’abandon. Les sociétés pluralistes ne disparaissent pas toujours sous un assaut frontal. Elles peuvent continuer à voter, à légiférer, à célébrer leurs institutions et à prononcer le mot de souveraineté longtemps après avoir commencé à en céder les conditions concrètes. Elles sont alors livrées lentement — contrat après contrat, exception après exception, renoncement après renoncement — par ceux-là mêmes qui prétendent encore les gouverner. C’est à cet endroit que son livre cesse d’être seulement libanais. Et c’est à cet endroit, peut-être, qu’il devient impossible de le lire sans se demander non pas si la menace est déjà à nos portes, mais quelles portes nous avons nous-mêmes commencé à laisser ouvertes.

© Fundji Benedict

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