Le paradoxe de la critique juive d’Israël. Par Charles Rojzman

Pourquoi une partie des élites juives semble-t-elle plus sévère envers Israël qu’envers ses adversaires ? Sans polémique, Charles Rojzman tente de comprendre ce paradoxe qui traverse le judaïsme contemporain. De l’émancipation à l’universalisme, de la Shoah au conformisme intellectuel, il esquisse une généalogie d’une critique devenue, selon lui, l’une des énigmes majeures de la modernité juive. Au fond, ce texte pose une question qui dépasse ceux qu’il évoque : pourquoi Israël demeure-t-il, aujourd’hui encore, le seul État auquel une partie du monde — et parfois des siens — refuse le droit d’être un pays comme les autres ?


Une énigme au cœur de la modernité juive

Rien n’est plus troublant que de voir tant d’intellectuels, d’artistes, de scientifiques juifs — figures célèbres ou plus discrètes — prendre publiquement position contre Israël. Non pas en contestant directement son existence, mais en récusant la légitimité de sa défense face au Hamas, en dénonçant la guerre de Gaza ou celle du Liban comme une faute morale, voire comme un « génocide ». Ce ne sont pas ses ennemis déclarés qui s’expriment ainsi, mais ses propres enfants. Comment expliquer ce paradoxe ?
Pour le comprendre, il faut dépasser les réactions d’indignation et explorer la généalogie longue de cette posture. Elle s’enracine dans l’histoire moderne des Juifs en Occident, dans leur relation singulière à l’universalisme, dans les mutations idéologiques des XIXe et XXe siècles, et elle se prolonge aujourd’hui dans un contexte marqué par le poids du conformisme intellectuel et par la sacralisation humanitaire de la cause palestinienne.

La mémoire déformée du passé

La première explication est psychologique et historique : la mémoire des persécutions. Pendant des siècles, les Juifs ont été le peuple dominé par excellence, l’éternelle minorité menacée. Beaucoup en ont tiré un réflexe de sympathie spontanée pour les faibles, réflexe d’autant plus puissant qu’il servait de mécanisme de survie symbolique.
Or, dans le récit contemporain, les Palestiniens occupent la place du dominé. L’État d’Israël, précisément parce qu’il est souverain et armé, apparaît comme le dominant. L’inversion est radicale : les Juifs, longtemps opprimés, sont sommés de se voir dans le miroir de l’oppresseur. Ceux qui ont intériorisé le réflexe de se ranger toujours du côté du faible se sentent alors obligés de critiquer Israël, devenu pour eux le persécuteur

L’universalisme moral : de l’émancipation à l’abstraction

Ce paradoxe n’est pas nouveau. Depuis le XIXe siècle, au moment de leur émancipation en Europe, une partie des élites juives s’est tournée vers l’universalisme. Leur logique était claire : se libérer des assignations religieuses et nationales en se dissolvant dans la cause de l’humanité. C’est ainsi qu’on retrouve tant de Juifs dans les mouvements révolutionnaires, socialistes et communistes.
Dans ce choix, il y avait une stratégie : dépasser la particularité juive pour devenir pleinement modernes. Mais il y avait aussi une fidélité à une vocation prophétique : porter la voix de la justice au-delà de soi-même. L’exigence morale universelle s’est ainsi cristallisée en une norme d’auto-dépassement : être juif signifiait défendre tous les opprimés, fût-ce contre ses propres frères
Aujourd’hui, cet héritage se poursuit sous une autre forme : l’humanitarisme globalisé. La condamnation de la guerre de Gaza n’est pas seulement une réaction circonstancielle ; elle est le prolongement de ce geste fondateur de l’émancipation moderne : ne se sauver qu’en se plaçant du côté de l’universel. Mais, coupée des réalités politiques, cette fidélité tourne à l’abstraction. On condamne la violence en soi, sans tenir compte de la nécessité de l’autodéfense.

L’épreuve du XXe siècle : entre Shoah et 1968

Deux événements historiques ont renforcé ce mouvement.
D’une part, la Shoah. Pour beaucoup de Juifs, elle a confirmé que le particularisme juif était fatal, qu’il fallait, pour survivre, se fondre dans la cause humaine universelle. La création d’Israël a été accueillie par certains comme une réparation, mais par d’autres comme une erreur : vouloir redevenir un peuple parmi les peuples, c’était s’exposer à la logique nationale qui avait produit les catastrophes du XXe siècle.
D’autre part, 1968. Le basculement tiers-mondiste et anticolonialiste de la gauche européenne a trouvé un écho puissant chez des intellectuels juifs, souvent enfants de rescapés. Le Palestinien est alors devenu la figure absolue de l’opprimé, et Israël, paradoxalement, l’image inversée du colonisateur. Cette matrice idéologique demeure active aujourd’hui : elle nourrit les critiques contre la guerre de Gaza et contre toute confrontation assumée avec l’islamisme.

Le conformisme contemporain : la carrière et la reconnaissance

À ces héritages historiques s’ajoute un facteur social contemporain : le conformisme des élites culturelles. Dans les milieux universitaires, artistiques, médiatiques, défendre Israël, c’est s’exposer à l’ostracisme. La cause palestinienne est devenue une norme de respectabilité.
Dès lors, beaucoup d’intellectuels juifs choisissent la critique d’Israël pour préserver leur carrière, leurs honneurs, leur accès à la reconnaissance. Le courage de défendre l’État juif contre vents et marées exigerait d’affronter un isolement quasi certain. Peu sont prêts à un tel sacrifice.

Le besoin de distinction : le « bon Juif » contre le « mauvais »

Un ressort psychologique s’ajoute : le désir de se distinguer de l’image négative projetée sur Israël. Dans un espace public saturé d’accusations — colonialisme, apartheid, racisme —, certains Juifs cherchent à s’innocenter en s’affichant critiques de l’État juif. Ils deviennent les « bons Juifs » qui, en condamnant Israël, prouvent qu’ils ne partagent pas ses fautes supposées.
Mais ce mécanisme, loin de les sauver, alimente la machine de délégitimation. Car les ennemis d’Israël trouvent alors une confirmation précieuse : même des Juifs reconnaissent que l’État juif est coupable.

L’impossible Israël : toléré, mais impuissant

Le résultat de ces dynamiques est une contradiction insoutenable. Ces critiques ne nient pas le droit d’Israël à exister. Mais elles refusent son droit à agir comme un État normal. Elles veulent un Israël sans guerre, un Israël pacifique dans un environnement qui reste, pourtant, résolument hostile.
Un tel Israël est une fiction. Car exister politiquement, c’est se défendre. Un État privé de ce droit est un État condamné à terme. Derrière l’idéal humanitaire se cache une impossibilité : vouloir un Israël irréel, suspendu aux seules vertus morales, incapable de se protéger des menaces qui l’entourent.

Une fragilité constitutive

Nous touchons ici à une vérité plus générale : la difficulté, pour une partie du peuple juif, d’assumer la normalité politique de son existence. Être un État, c’est exercer la violence légitime. Mais pour ceux qui vivent encore dans l’horizon de la minorité persécutée ou dans celui de l’universalisme prophétique, cette réalité demeure insupportable.
C’est pourquoi tant d’intellectuels juifs critiquent Israël, non pour nier son existence, mais pour récuser sa défense. Ils ne voient pas qu’en condamnant son combat contre le Hamas, le Hezbollah libanais et contre l’islamisme, ils participent malgré eux à l’entreprise de délégitimation qui menace aujourd’hui l’État juif dans son existence la plus élémentaire et l’ensemble des juifs menacé par un antisémitisme renouvelé.

© Charles Rojzman


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