« La Légende » de Boualem Sansal. Par Sarah Cattan

Je referme « La Légende », ce texte si attendu de Boualem Sansal au retour de prison. Je finis parallèlement de lire la recension qu’en a fait son ami Kamel Daoud, lequel nous livre dans Le Point un texte de fraternité blessée, lui qui a lu « La Légende » depuis l’intérieur d’une même géographie morale : celle de l’Algérie, de la prison, de l’exil intérieur, du procès permanent fait aux écrivains, lui qui nous dit que La Légende n’est pas un « livre sur la prison », mais un livre sur … un pays devenu prison.

Mais Boualem Sansal revient d’un endroit plus terrible encore : un pays où le temps lui-même semble avoir été arrêté.

On attendait de La Légende un document politique. Certains espéraient un réquisitoire quand d’autres cherchaient déjà des preuves pour leurs tribunaux idéologiques respectifs.

Le livre est autre chose. Plus trouble. Plus lent. Plus désorienté aussi. Et c’est précisément ce qui le rend bouleversant.

Car Boualem Sansal ne raconte pas seulement la prison de Koléa. Il raconte ce que devient un homme lorsqu’un régime entreprend méthodiquement de détruire le rapport normal au temps, à la vérité, à la respiration même du réel.

Dans ces pages, la cellule n’est jamais tout à fait séparée du dehors. C’est peut-être la découverte la plus glaçante du livre : l’Algérie entière semble contaminée par la logique carcérale. Surveillance diffuse. Soupçon permanent. Rumeurs. Interdictions. Méfiance. Étranglement intérieur. La prison n’apparaît plus comme une exception du système, mais comme sa vérité profonde.

On pense parfois à Soljenitsyne, non par comparaison littéraire hâtive, mais parce que Sansal décrit lui aussi une civilisation du ralentissement forcé, où l’individu finit par perdre jusqu’au sentiment de continuité de sa propre existence.

Le plus troublant, pourtant, n’est pas là : ce qui frappe dans La Légende, c’est l’état même de l’écrivain. On sent un homme atteint. Non vaincu — Sansal ne l’est jamais tout à fait — mais altéré. Comme si la prison avait pénétré jusque dans la structure du récit. Les digressions, les flottements, certaines répétitions, les ruptures de ton : tout cela participe moins d’un défaut d’écriture que d’une blessure encore ouverte.

Et c’est peut-être ce que certains lecteurs refuseront de voir. Nous aimons les dissidents lorsqu’ils parlent clair, lorsqu’ils deviennent des symboles simples, immédiatement exploitables. Nous supportons moins bien leurs failles, leurs contradictions, leurs égarements, leurs colères injustes parfois. Or La Légende est précisément le livre d’un homme qui tente de ramasser les morceaux de lui-même après l’épreuve.

Boualem Sansal paie depuis longtemps le prix de sa liberté. En Algérie d’abord, où l’écrivain indépendant est toujours suspect. Mais aussi ailleurs. Car il existe aujourd’hui une étrange difficulté occidentale à défendre certains dissidents lorsqu’ils refusent de se conformer au récit attendu.

Sansal dérange parce qu’il ne joue pas le rôle qu’on voudrait lui assigner. Il ne parle pas selon les codes. Il refuse les prudences obligatoires. Il nomme l’islamisme. Il parle des sociétés arabes sans folklore ni complaisance. Et cela, désormais, suffit souvent à faire de vous un homme “problématique”.

Alors on dissèque ses phrases. On mesure ses fréquentations, on soupèse ses fidélités, on le traduit en dossier politique au lieu de le lire comme écrivain.

Pourtant, ce livre rappelle une chose essentielle : dans les régimes de peur, un écrivain n’est jamais seulement un écrivain. Il devient malgré lui un champ de bataille.

Et c’est sans doute pour cela que La Légende dépasse le cas algérien. Le livre parle aussi de notre époque entière : de ce moment où les démocraties elles-mêmes commencent à regarder les écrivains moins comme des consciences libres que comme des individus qu’il faudrait assigner à résidence idéologique.

La grande réussite de Sansal est peut-être là : montrer qu’une prison n’est pas seulement un lieu : c’est une manière d’organiser le réel, une façon de rendre l’air lui-même suspect.

J’ai refermé La Légende avec un sentiment étrange. Ce n’est pas un livre “maîtrisé” au sens classique du terme : c’est un livre blessé, de la trempe de ceux qui disent davantage sur une époque que bien des œuvres parfaites, de ces livres qui comptent précisément à cause de leurs blessures, parce qu’on y entend un homme écrire contre l’effondrement, contre le silence, contre le temps qui manque.

Il existe ainsi des œuvres traversées par quelque chose de plus grand qu’elles-mêmes : une urgence historique, une fatigue morale, parfois même la conscience douloureuse qu’un monde vacille. Des livres blessés, au sens noble du terme. Des livres qui disent davantage sur une époque que bien des constructions impeccables.

La Légende appartient peut-être à cette famille-là.

Derrière les murs de Koléa, derrière les procédures, les gardiens, les fouilles et le temps décomposé, apparaît finalement la question centrale : que reste-t-il d’un homme lorsqu’un régime cherche moins à le tuer qu’à dissoudre lentement sa présence au monde ?

Boualem Sansal répond à sa manière : il reste l’écriture. Fragile. Tremblante parfois. Mais encore debout.

© Sarah Cattan

«  Un jour, on découvre que l’on vit dans un monde inversé – où la vérité dérange, où la justice inquiète, où la liberté fait peur.
C’est dans ce «pays des miracles  » que mon histoire commence. Ou peut-être qu’elle finit.
J’ai compris que cette histoire ne m’appartenait pas. Elle circulait sans moi. Elle est née dans la tête du grand magistrat, elle est passée par un tribunal d’exception, par la prison, par les médias des cinq continents, elle s’est chargée des colères et des espoirs des uns et des autres. A aucun moment elle n’est passée par moi.
Mon récit me permet de me réapproprier la légende, et rappelle ce qu’est une justice aux ordres, un pouvoir sans contrepoids, la peur quand elle s’installe dans la langue.
Les bourreaux prospèrent dans l’anonymat  ; la lumière commence par les désigner.
Ces pages n’adoucissent rien  : elles éclairent…  » Boualem Sansal

« La Légende ». Boualem Sansal. Grasset. 2 juin 2026

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