Le « Near Nazareth Festival 2026″distingue « Le Croquemidor » de Francis Renaud

Le réel écrit parfois les éditoriaux avec davantage de cruauté que les journalistes eux-mêmes

Il y a quelques jours, nous évoquions ici le destin singulier du « Croquemidor » de Francis Renaud. Un film consacré aux enfants de Bullenhuser Damm. Ces vingt enfants juifs arrachés à Auschwitz, utilisés comme cobayes médicaux, puis assassinés dans les caves d’une école de Hambourg quelques jours avant la chute du Reich.

Et nous posions une question simple, presque dérangeante : pourquoi un tel film avait-il suscité tant de silences, tant de refus, tant de prudences embarrassées dans certains circuits culturels français ?

Pourquoi cette œuvre semblait-elle devoir être tenue à distance avant même d’être réellement regardée ?

Et puis, un autre événement est venu jeter sur cette interrogation une lumière plus crue encore: le célèbre réalisateur László Nemes, auteur du « Fils de Saul » — Grand Prix à Cannes et Oscar du meilleur film étranger — a déclaré qu’« une orgie absolue et éhontée d’antisémitisme submergeait désormais l’Occident ».

Et surtout, il avait ajouté cette phrase vertigineuse : son propre film ne figurerait peut-être même plus aujourd’hui sur la liste des Oscars.

Pourquoi ?

Parce que, dit-il, « tout ce qui est juif » serait devenu culturellement suspect.

Cette parole aurait dû produire un électrochoc. Car Nemes n’est ni un agitateur marginal, ni un polémiste compulsif, ni un homme extérieur au système qu’il critique. Il est l’un des cinéastes les plus célébrés de sa génération. Cannes. Hollywood. Les Oscars. Le cœur même du monde culturel occidental, autrement dit : lorsqu’un homme comme lui commence à parler d’un climat devenu irrespirable pour certaines œuvres juives, il devient plus difficile de balayer cela d’un revers de main.

Et soudain, le parcours du « Croquemidor » a cessé d’apparaître comme une anecdote isolée.

Bien sûr, les œuvres, les budgets, les trajectoires et les notoriétés ne sont pas comparables. Mais quelque chose reliait désormais ces histoires : cette sensation diffuse de voir certaines mémoires juives devenir culturellement encombrantes.

Non pas frontalement interdites.

C’est précisément cela qui était troublant: « Le Croquemidor » n’a pas été censuré. Il a été contourné. Refus d’aides. Refus de diffusion. Refus de sélection dans plusieurs circuits culturels et audiovisuels. Non dans le vacarme d’une interdiction assumée, mais dans cette mécanique feutrée, parfaitement contemporaine, où les œuvres deviennent invisibles sans que personne n’ait jamais l’air responsable de leur disparition.

Comme si certaines mémoires devaient désormais rester discrètes. Comme si certains récits juifs étaient devenus risqués. Comme si notre époque supportait encore les Juifs morts… à condition qu’ils ne parlent pas trop fort depuis leur tombe.

Or voici maintenant une ironie magnifique: le film que certains avaient préféré tenir à distance en France vient d’être distingué en Israël, finaliste du « Near Nazareth Festival 2026 », récompensé pour sa contribution à « l’amitié et la compréhension entre les nations ».

À Nazareth! Le réel écrit parfois les éditoriaux avec davantage de cruauté que les journalistes eux-mêmes. Pendant que certains regardaient ailleurs, d’autres ont vu un film portant la mémoire de vingt enfants juifs assassinés.

Et plus « Le Croquemidor » avance, plus une question devient embarrassante : qu’ont donc vu certains dans ce film pour éprouver un tel besoin de l’écarter ?

Les mots de László Nemes sont terribles précisément parce qu’ils dépassent Israël, Gaza, la politique ou les polémiques du moment: ils parlent d’un climat. D’un réflexe culturel. D’une fatigue morale devant certaines souffrances juives lorsqu’elles cessent d’être abstraites pour redevenir incarnées.

Alors les œuvres ne sont plus nécessairement combattues. Elles deviennent simplement celles dont il devient prudent de s’éloigner.

Et c’est peut-être cela, le plus inquiétant. Car les civilisations commencent rarement par interdire brutalement les récits juifs.

Elles commencent plutôt par les rendre embarrassants. Puis elles fabriquent autour d’eux une zone de silence, de gêne ou de suspicion morale.

L’Europe a déjà connu cela. Et entendre aujourd’hui un cinéaste comme László Nemes parler d’« orgie d’antisémitisme » aurait dû immédiatement alerter toutes les consciences culturelles dignes de ce nom.

© Sarah Cattan

Une cagnotte pour que « Le Croquemidor » devienne un long métrage

« Après votre aide pour l’écriture de mon court-metrage, le Croquemidor. Je relance une cagnotte pour l’écriture du long-métrage qui va me prendre quelques
mois. J’ai pu réaliser ce film de 18 mn en 2025. Un film qui est censuré en France par nos chaînes de télévision, Arte, France Télévisions, Canal + et des festivals.

Je ne lâche rien, car cette histoire des Enfants de Bullenhuser Damm mérite ce long-métrage. Encore merci à vous d’être là.

Un lien pour visionner mon court-métrage sera envoyé avec un mot de passe sur la boîte mail
de tous les participants .

Francis Renaud Février 2026″

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