Les missiles iraniens n’ont pas seulement frappé Dubaï ; ils ont révélé l’ambiguïté stratégique des Émirats.
Yves Mamou

Au premier jour du mois de mars, plus de 1 000 drones et missiles iraniens ont frappé les Émirats arabes unis, endommageant l’aéroport international de Dubaï, le célèbre hôtel Fairmont, et diverses zones résidentielles et touristiques.
Cette agression était pour le moins surprenante. Certes, le Qatar, l’Arabie saoudite, le Koweït, Bahreïn et la Jordanie étaient également visés par les missiles iraniens. Mais les projectiles visant les Émirats se sont révélés plus importants en nombre que ceux visant Israël.
Cette agression était d’autant plus surprenante que l’Iran a des intérêts financiers massifs à Dubaï. Non seulement les entreprises iraniennes y sont représentées, mais le système financier émirati aide le gouvernement iranien à contourner les sanctions qui frappent ses exportations de pétrole.
Dubaï, capitale de l’argent noir iranien
L’argent noir iranien circule à flots à Dubaï.
Un rapport du FinCEN (Financial Crimes Enforcement Network), un service du Trésor des États-Unis chargé de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, a révélé en octobre 2025 qu’environ neuf milliards de dollars de transactions suspectes avaient été détectées dans les données bancaires internationales. Et ce pour la seule année 2024. Sur ces 9 milliards, plus des trois quarts (6,4 milliards, soit 71% du total) avaient à voir avec l’Iran et concernaient des entreprises de transport maritime, des bureaux de change, des sociétés d’investissement, des compagnies pétrolières… qui avaient leur siège ou un bureau à Dubaï.
Ces flux étaient le résultat :
des ventes de pétrole que les Iraniens n’auraient jamais dû pouvoir vendre en raison des sanctions qui les frappent ;
et du blanchiment de ces mêmes revenus pétroliers par des sociétés installées à Dubaï et agissant pour le compte de l’Iran.
Le paradoxe émirati
Les Émirats arabes unis « soutiennent fermement les propositions du président américain Donald Trump visant à contrer l’influence iranienne au Moyen-Orient ». Ils ont également adhéré avec enthousiasme aux accords d’Abraham, qui sont une alliance discrète des pays arabes et d’Israël contre l’Iran.
Mais simultanément :
Les Émirats entretiennent avec l’Iran un courant important d’échanges légaux… et illégaux.
Les Émirats exportent pour 19 milliards de dollars de biens et services en Iran… Mais surtout, les autorités de contrôle émiraties ferment les yeux toutes les fois que l’Iran blanchit à Dubaï ses milliards de dollars de ventes illégales de pétrole.
Les Émirats arabes unis sont la plaque tournante du blanchiment d’argent noir iranien. Ils ont même été placés sur la « liste grise » du Groupe d’action financière (GAFI) en 2022 pour insuffisance de mesures de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Les Émirats ont été retirés de la liste deux ans plus tard, mais ce n’est pas en raison de leurs efforts dans la lutte contre le terrorisme.
Dans le courant de l’année 2025, « l’Iran a envoyé des centaines de millions de dollars à la milice libanaise Hezbollah via des bureaux de change et d’autres entreprises basées à Dubaï », a écrit le Wall Street Journal le 27 novembre dernier. Nul démenti n’a été rendu public.
Un communiqué de presse du Trésor américain a annoncé des sanctions contre les agents du Hezbollah impliqués dans ces transferts de fonds, mais n’a pas fait mention des institutions financières de Dubaï. Seuls « des bureaux de change agréés et non agréés » au Liban ont été mis en cause.
En réalité, les Gardiens de la révolution iraniens ont pignon sur rue à Dubaï.
Déjà en 2023, un rapport de l’Atlantic Council expliquait que la faible fiscalité, les zones franches et l’ouverture sur les marchés mondiaux attiraient à Dubaï les « opérateurs iraniens désireux de contourner les sanctions internationales».
Dès 2020, une étude du Carnegie Endowment mettait en lumière « le rôle de Dubaï dans la corruption mondiale et ses nombreux effets déstabilisateurs ».
Inaction
Le rôle de Dubaï dans le contournement des sanctions par l’Iran est aujourd’hui largement documenté.
En janvier 2023, Brian Nelson, sous-secrétaire au Terrorisme et au Renseignement financier au sein du département du Trésor américain, est allé prévenir la Turquie, Oman et les Émirats qu’ils risquaient des sanctions s’ils continuaient d’aider l’Iran, la Russie, la milice Wagner, etc.
Mais finalement, les sanctions n’ont pas été prises.
Pourquoi le Trésor américain n’exerce-t-il pas des pressions ad hoc ? Pourquoi ne sanctionne-t-il pas les grandes banques émiraties ?
Sans doute parce que le Département d’État s’y oppose.
Le rapport du Carnegie Endowment sur le rôle de Dubaï dans la « corruption et la finance illégale » explique que « les responsables américains se plaignent en privé du rôle de Dubaï mais hésitent à exercer une pression forte en raison de l’importance stratégique des Émirats ».
| Froisser les Émirats arabes unis risquerait : |
de remettre en question la promesse des Émirats d’investir 1 400 milliards de dollars sur dix ans aux États-Unis.
de compromettre l’architecture diplomatique régionale construite autour de la normalisation avec Israël et des accords d’Abraham ;
de fragiliser la présence militaire américaine dans les Émirats (la base d’Al Dhafra abrite 5 000 militaires américains);
de remettre en question le statut de « Major Defense Partner », un statut très rare (partagé avec l’Inde) que les États-Unis ont conféré aux Émirats ;
Tirera ? Tirera pas ?
Le 5 mars, le Wall Street Journal a révélé que les Émirats, pour protester contre les missiles iraniens qui les visaient, « envisageaient de geler des milliards de dollars d’avoirs iraniens ». À l’heure où nous écrivons, on attend encore. Et on peut même être sûrs qu’ils n’en feront rien.
Les Émirats arabes unis dénoncent l’expansion iranienne, soutiennent les initiatives américaines pour contenir Téhéran et s’inscrivent dans les architectures diplomatiques construites autour d’Israël. Mais, à ce jour, ils n’ont pas considéré que l’agression iranienne les rangeait définitivement dans le camp de ceux qui affrontent directement la République islamique.
En quelques salves de missiles, Téhéran a sans doute voulu rappeler aux monarchies du Golfe une réalité que leurs tours de verre et leurs centres financiers tendent à faire oublier : la prospérité n’est pas un garant de souveraineté. Leur sécurité financière dépend d’un environnement stratégique que l’Iran peut perturber à volonté.
Dans ces conditions, et sauf effondrement du régime iranien, il est douteux que les Émirats cessent réellement de participer aux circuits financiers qui permettent à Téhéran de continuer à financer le terrorisme islamiste.
© Thérèse Zrihen-Dvir

Double langage dans toute sa splendeur, double jeu et l’occident qui ne voit rien !