La faute visible et les crimes invisibilisés. Par Sébastien Xhayet

𝘘𝘶𝘢𝘯𝘥 𝘭𝘢 𝘥𝘦́𝘮𝘰𝘤𝘳𝘢𝘵𝘪𝘦 𝘴𝘦 𝘫𝘶𝘨𝘦 𝘦𝘭𝘭𝘦-𝘮𝘦̂𝘮𝘦, 𝘦𝘵 𝘲𝘶𝘦 𝘭𝘦 𝘵𝘦𝘳𝘳𝘰𝘳𝘪𝘴𝘮𝘦 𝘯𝘦 𝘴𝘦 𝘫𝘶𝘨𝘦 𝘫𝘢𝘮𝘢𝘪𝘴

Il y a des images qui voyagent vite. Celle-ci a fait le tour du monde en une nuit : un soldat, une masse, un Christ renversé. Le cliché est brut, il heurte, il indigne — et il faut bien reconnaître qu’il le mérite. Mais ce qui frappe davantage encore que l’image elle-même, c’est l’usage qui en est immédiatement fait : celui d’un matériau brut, saisi non pour être compris mais pour être exploité. Dans certains discours militants radicalisés à gauche, l’incident cesse d’être un fait isolé, localisé, documenté ; il devient aussitôt une preuve générale, une pièce à charge globale contre toute l’armée israélienne, voire contre l’État Juif dans son ensemble. Le singulier est dissous dans le systématique, l’anecdotique est érigé en essence.

À partir d’un geste condamnable — et effectivement sanctionné — se construit alors une narration totalisante : celle d’une faute individuelle prétendument révélatrice d’un “tout” supposé homogène. C’est le mécanisme classique de la généralisation abusive, où l’événement cesse d’être jugé pour ce qu’il est et devient prétexte à essentialisation. Et, dans ses formes les plus délirantes, cette logique ne s’arrête pas à l’institution militaire : elle glisse insensiblement vers des tropes plus anciens, où l’État hébreu, puis ceux qui s’y identifient, sont réduits à une identité globale, indistincte, interchangeable.

Le verdict, ici, n’attend même plus l’enquête : il précède le fait, le déborde, et finit par s’y substituer.

Car enfin, que s’est-il passé ? Une faute, manifeste. Une faute bête, vulgaire, indigne d’un uniforme. Et que s’est-il passé ensuite ? En moins de vingt-quatre heures, l’armée israélienne — Tsahal — a ouvert une enquête, identifié les responsables, prononcé des sanctions (30 jours d’emprisonnement et renvoi définitif de l’armée pour deux d’entre eux), rappelé ses règles, et même entrepris de réparer le dommage causé (voir photo). Les autorités politiques, de Benyamin Nétanyahou à Gideon Saar, ont condamné sans détour, sans pirouette, sans faux-fuyants.

On peut toujours discuter la sévérité des sanctions, disserter sur la doctrine militaire, ergoter sur la symbolique. Mais une chose est factuelle : dans une démocratie, la faute appelle une réponse. Elle n’est ni niée, ni glorifiée, ni recyclée en propagande héroïque. Elle est nommée, instruite, punie.

Et c’est précisément ce fait brut que les procureurs improvisés de la morale internationale s’empressent d’escamoter.

Car pendant que l’on dissèque à la loupe cette scène — qui mérite d’être condamnée, nul ne le conteste sérieusement —, un silence épais, presque complice, recouvre les méthodes de ceux qui, de l’autre côté de la frontière, n’ont jamais eu ni commission d’enquête, ni conseil de discipline, ni même l’ombre d’un remords. Le Hezbollah, pour ne pas le nommer, n’explique rien, ne reconnaît rien, ne sanctionne rien. Il frappe indistinctement les civils innocents, il revendique parfois, et le reste se dissout dans un brouillard d’excuses islamistes.

Car enfin, que fait le Hezbollah lorsqu’il tire des roquettes sur des zones civiles, lorsqu’il installe ses infrastructures militaires au cœur de villages, lorsqu’il transforme délibérément des populations en boucliers, lorsqu’il instrumentalise chaque ruine, chaque mort, chaque image ? Rien. Pas d’enquête. Pas de sanction. Pas même l’ombre d’une reconnaissance. La violence n’est pas un écart : elle est la méthode. L’absence de responsabilité n’est pas une dérive : elle est le système.

Et l’on voudrait mettre sur le même plan une armée qui punit ses propres soldats et une organisation qui érige l’irresponsabilité en principe cardinal ?

Le procédé est commode. Il dispense de penser.

Curieuse asymétrie : à l’un, on reproche jusqu’à ses fautes reconnues ; à l’autre, on passe sous silence jusqu’à ses crimes avérés.

Car il faut bien comprendre le mécanisme : la faute isolée, parce qu’elle est visible, documentée, sanctionnée, devient un formidable levier narratif. Elle permet d’accabler celui qui, précisément, accepte d’être jugé. À l’inverse, l’organisation terroriste — opaque, insaisissable, indifférente au droit comme à la morale — bénéficie d’une étrange immunité critique. Elle ne rend pas de comptes, donc on ne lui en demande pas. Elle ne reconnaît rien, donc on ne lui reproche rien. Elle nie, et cela suffit.

Ce n’est plus de l’indulgence, c’est de la démission intellectuelle.

Il faut dire que l’indignation sélective est devenue un sport de salon. Elle a ses codes, ses réflexes, ses paresses. Elle préfère la faute isolée d’une armée régulière — parce qu’elle est visible, documentée, sanctionnée — aux exactions systémiques d’organisations qui, elles, ne rendent de comptes à personne. La première offre matière à procès ; les secondes exigeraient du courage.

Et le courage, dans certains milieux, est une denrée rare.

Dans cette affaire, le plus frappant n’est donc pas tant la bêtise d’un geste — condamnable, et condamné — que la frénésie avec laquelle certains s’en saisissent pour construire un réquisitoire global, tout en détournant pudiquement le regard de ce qui, ailleurs, relève non pas de l’accident, mais de la stratégie.

Ce qui distingue fondamentalement une démocratie d’une organisation terroriste, ce n’est pas l’absence de fautes — illusion commode, mais dangereuse —, c’est la capacité à les reconnaître et à les sanctionner. Là où l’une corrige, l’autre persévère. Là où l’une expose ses failles, l’autre les érige en méthode.

Alors oui, ce geste était indigne. Mais ce qui l’est tout autant, sinon davantage, c’est de le transformer en preuve d’un système, tout en fermant les yeux sur ceux qui, précisément, n’ont ni système, ni règles, ni comptes à rendre.

À force de vouloir juger le monde à sens unique, certains finissent par perdre de vue l’essentiel : la différence entre une faute et une doctrine.

Le reste n’est que bruit. Un bruit commode, utile, parfois même confortable. Mais un bruit qui, à force de couvrir l’essentiel, finit par en devenir complice.

https://www.liberation.fr/…/larmee-israelienne…

© Sébastien Xhayet

Ars longa, vita brevis, occasio praeceps, experimentum periculosum, iudicium difficile.

Avocat Associé, à BRUXSLAW

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1 Comment

  1. Les militants radicaux de gauche qui s’inquiètent pour les Chrétiens maintenant, c’est nouveau, ça vient de sortir ! Je ne les ai pas entendu sur les vraies persécutions de Chrétiens au Soudan, au Nigeria, en Corée du Nord, au Mali, en Iran, en Irak etc. J’ai aussi en tête les mots méprisants de Mélenchon sur les travailleurs catholiques. Oui, le geste d’un soldat israélien m’a attristée, mais il ne symbolise en rien Israël ou le peule juif. By the way, celui sur la représentation duquel il s’est acharné était juif…

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