Intéressant témoignage qui montre qu’on peut être cultivé, bien élevé, et « gentiment » antisémite. De même qu’on peut avoir été un auteur de génie, comme Céline, tout en étant l’un des pires antisémites de son époque.
Cela est d’autant plus facile aujourd’hui qu’il existe des moteurs profonds et puissants dans la société française. J’y vois à la fois la volonté, chez beaucoup, de pouvoir enfin s’affranchir d’un sentiment de culpabilité à l’égard des Juifs plus de quatre-vingts ans après la Shoah, et un mouvement plus général d’abaissement des barrières. C’est un mécanisme social classique : lorsque certains se permettent ouvertement ce qui était auparavant retenu, d’autres sont naturellement portés à faire de même.
Je vois ainsi des gens qui me semblaient parfaitement honorables, et pour lesquels j’avais une réelle amitié, m’envoyer des articles immondes de gauchistes antisémites depuis toujours, comme Plenel et d’autres, accusant Israël de tous les maux. Ce qui retient mon attention n’est pas tant l’existence de ces textes, qui n’a rien de nouveau, que leur circulation désormais sans filtre dans des milieux où ils auraient autrefois suscité davantage de prudence.
Je ne compte plus les personnes qui reprennent l’accusation invraisemblable apparue ces derniers mois, et reprise jusque dans le New York Times par un journaliste réputé, selon laquelle les Israéliens auraient entraîné des chiens à violer des Palestiniens. Des spécialistes de la race canine ont pourtant expliqué que cela était physiquement impossible. Mais cette objection est devenue secondaire. Peu importe ce qui est possible ou non : une fois installée, l’accusation acquiert sa propre existence. Le viol par les chiens tend ainsi à devenir aussi vrai que l’empoisonnement des puits par les Juifs au Moyen Âge l’était pour ceux qui y croyaient.
Il existe un dicton célèbre : lorsque les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. C’est la situation que nous observons aujourd’hui. Nous en voyons quotidiennement les manifestations à LFI, à Radio Nova et dans d’autres expressions de cette gauche qui a perdu ses repères, mais qui, bien évidemment, se défend d’être antisémite.
J’en ai accepté la fatalité. Jusqu’à il y a encore quelques mois, je me débattais contre cette situation et je m’en révoltais. J’ai décidé de l’aborder autrement. C’est une réalité, et ce n’est pas une poignée de Juifs ultra-minoritaires qui inversera un mouvement dont l’ampleur ressemble davantage à un phénomène tellurique qu’à une simple évolution politique.
Sur X, anciennement Twitter, je suis presque quotidiennement insulté à travers des expressions antisémites diverses et variées. Cela m’est aussi arrivé sur Facebook, quoique plus rarement. Je n’argumente plus. C’est inutile. J’efface, je bloque. Non parce que je refuserais de regarder le problème en face, mais parce que j’ai fini par considérer que se débattre ne sert à rien. Ce qu’il faut, c’est être capable de se battre, pas de se débattre. Ou bien, à un moment, de partir.
Mes grands-parents sont partis. Mes arrière-arrière-grands-parents sont partis avant eux. ET ainsi de suite. Comme si un même phénomène revenait frapper les Juifs tous les deux ou trois générations.
Moi qui me sens français jusqu’au bout des ongles, moi qui suis un produit de l’école de la République, qui ai suivi un des cursus parmi les plus prestigieux que ce pays offre à ses enfants, jamais je n’aurais imaginé considérer un jour que partir puisse constituer une option sérieuse. Désormais, je ne peux plus écarter cette hypothèse, tant la vague me paraît puissante, y compris chez des personnes qui ne sont pas naturellement portées à la violence.
Tous ceux qui jouent aux Yakovlev pensent être du côté du bien. Je constate simplement qu’ils participent à une caisse de résonance d’un mal ancien, profondément enraciné dans les sociétés chrétiennes comme musulmanes : la détestation plus ou moins consciente du Juif. Un mal qui resurgit régulièrement lorsque les sociétés entrent en tension et cherchent un objet sur lequel projeter leurs frustrations.
Bien à évidemment, ils ne sont pas antisémites « à l’ancienne » : ils n’iront pas crier « sale Juif ». Ils se limiteront à participer à la caisse de résonance. Pour qui a fait un peu de physique, la résonance conduit tôt ou tard, si elle n’est pas tempérée, à ces écarts qui peuvent être « catastrophiques » à la fois au sens commun et mathématique. Ce ne sont pas les Yakovlev qui feront directement du mal aux Juifs, il se limiteront à participer à un mouvement d’ensemble qui entre en résonance et qui conduira les éléments les moins disciplinés de franchir la ligne jaune.
La société française est aujourd’hui en difficulté. Sa marche en avant est grippée, selon moi, par une imprégnation mentale soviétique dont elle ne parvient pas à se défaire. La France se bloque et s’appauvrit. Tout indique que la situation se dégradera encore compte tenu de notre dette publique, parce qu’à quelques rares exceptions près, les responsables politiques ne semblent pas disposés à affronter les problèmes accumulés depuis des décennies. Il faudra des coupables, et les Juifs paieront un prix. C’est un classique.
Longtemps, je me suis moqué des Juifs qui voyaient dans chaque événement un signe annonciateur de leur propre fin. J’y voyais la conséquence paranoïde de traumatismes accumulés pendant des siècles et transmis de génération en génération.
Je ne me moque plus.
Je regarde ce qui se passe et j’essaie d’en tirer une conclusion froide. Sauf miracle, je pense que tout cela ne se terminera pas bien pour les Juifs de France.
© Jean Mizrahi
Pour aller plus loin: Le témoignage de Pug sur « Nations pour Israël »


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