Commençons par la justice. Pourquoi la justice fait-elle l’impasse sur des actes antisémites ?
Bien sûr, il y a l’ignorance, le manque de formation des juges et du personnel judiciaire, et le manque de moyens, mais il y a aussi une raison logique, souvent inconsciente, qui empêche les juges de comprendre ce fait précis : c’est que, presque toujours, si un musulman s’en prend violemment à un juif, c’est par une vindicte antijuive vieille de treize siècles, qui fait partie de sa culture, de son identité. Et l’agression même qu’il commet prouve qu’il ne s’est pas dégagé de cette vindicte fondamentale, alors que d’autres musulmans l’ont fait ou essayent de le faire.
Faute de comprendre ce trait singulier, qui perturbe un peu sa vision universelle, le juge est amené à ne pas retenir la circonstance aggravante d’antisémitisme quand il juge, par exemple, l’homme qui a coupé l’arbre commémorant le meurtre d’Ilan Halimi. Il ne le fait pas non plus quand il juge le musulman qui a défenestré un juif récemment à Lyon. Il juge cela seulement comme des actes violents qu’il faut punir, mais pas comme des actes antisémites qui relèvent du pénal. Pour lui, quelqu’un a été saisi d’une envie irrépressible de couper un arbre, et il a pris celui qui commémore Ilan Halimi, comme il aurait pu en prendre un autre. Le juge a d’ailleurs ajouté que l’homme en question n’était pas censé connaître la signification de cet arbre. Et là, ça devient cynique.
De même, des magistrats jugent les insultes antijuives, qui sont des actes antisémites caractérisés, comme de simples dérapages dans la liberté d’expression, comme ils jugent un journaliste emporté par sa phrase.
Or, ce n’est pas du tout cela.
L’erreur que font ces juges est pourtant simple à comprendre. L’universaliste mécanique pose qu’il n’y a pas de différence entre les hommes ; c’est déjà un sacré coup de force de le croire, mais cela l’amène à ignorer les différences que les hommes ont acquises du fait de leur histoire. Et, du fait de l’histoire entre l’islam et les juifs, telle que je l’explique dans mon livre Coran et Bible, par exemple, une vindicte antijuive éternelle s’est inscrite dans le livre fondateur de l’islam. Le juge qui veut l’ignorer croit que ça l’honore, lui, mais ça lui fait produire des jugements absurdes. On comprend qu’avec cette approche la vraie laïcité se porte si mal et que la démocratie soit un peu dans l’impasse. On ne peut pas ignorer les singularités des collectifs au nom de la fraternité universelle. Finalement, la pensée universelle, mécanique et abstraite, qui ignore les singularités, fait preuve d’un narcissisme incroyable. Elle déclare : moi, je néglige ces différences, donc elles sont négligeables.
C’est assez prétentieux.
Comme je le montre ailleurs, notamment grâce à Shakespeare et à la Bible, il n’y a pas de discours universel qui englobe tous les humains et leurs problèmes. Il n’y a que des discours singulièrement universels, c’est-à-dire qui partent de la singularité et qui tentent, comme ils peuvent, de rejoindre une certaine universalité.
Tant qu’on n’a pas compris cela, on verra se construire deux camps de plus en plus séparés : le camp narcissique de ceux qui sont satisfaits de leurs principes, même s’ils contredisent la réalité, et le camp existentiel de ceux qui ont besoin de coller à cette réalité parce qu’il y va de leur existence ; c’est vrai pour Israël qui fait face à la loi narcissique de l’islam radical porté par l’Iran et ses proxys. Et c’est vrai pour l’espace public en Europe où des juifs sont dans le malaise
Pour évoquer une autre tare, je partirai d’un exemple. On m’a fait passer un extrait où une actrice de théâtre, Dominique Blanc, sûrement honnête, distille la médisance et le venin sur Israël dans sa minute à la télé, sous le titre : Droit dans les yeux. Un petit clip très indigné, qui assoit son indignation sur ce qu’elle prend pour des faits objectifs, universels, irréfutables : à savoir qu’Israël a tué des journalistes et des soignants, qu’il a tiré sur des ambulances, qu’il a massacré des civils et des enfants, donc qu’il a commis un génocide. Or, Israël a montré, preuve à l’appui, que ces soignants et journalistes étaient des hommes du Hamas ; que, sauf bavure exceptionnelle, Israël attaquait des ambulances parce qu’elles transportaient des terroristes ; qu’il a tué des civils dont la plupart étaient aussi des combattants, mais dont certains, hélas, étaient des boucliers humains inévitables.
Si quelqu’un d’honnête peut asseoir un sentiment aussi précieux que l’indignation sur des bases aussi faibles, c’est que cette personne, comme beaucoup, n’a rien d’autre qui la soutienne que sa belle âme et son besoin de se distinguer en s’indignant. Voilà une bonne travailleuse qui a besoin de relever sa routine par une cause très en vogue et un enjeu très alléchant : se trouver dans le camp des victimes, alors qu’on n’est pas une victime. Et pour y être, il faut soutenir les victimes à la mode, même sans vérifier, celles qui souffrent d’un virus particulier qu’on appelle génocide, qui n’a pas fait varier d’un pouce leur population.
L’actrice n’est pas la seule à répéter comme un perroquet l’accusation de génocide en refusant de vérifier. Et, vu que le mot se répète beaucoup dans les milieux du spectacle, comme pour se donner le plus beau rôle, on pourrait appeler ces personnes des perroquets génocidaires, car ils ont besoin du génocide. Quand elles peuvent, dans une assemblée, lancer le mot, elles y vont, on écoute poliment leur chant, et on passe à autre chose.
Ces personnes peuvent aussi se déclarer en résistance.
Encore une gentille manipulation : si elles sont en résistance, c’est que les autres, en face, sont un peu des nazis qui occupent le terrain. Cette manipulation est une usurpation abjecte, un mépris pour ceux qui résistent vraiment. Beaucoup de silencieux soutiennent Israël parce qu’il résiste vraiment à des millions de fanatiques, à une présence religieuse d’un milliard de religieux qui le maudissent dans leurs prières au lieu de l’honorer, parce que c’est dans son texte qu’ils ont pris le leur.
Et ici, pourquoi faut-il que la résistance qui devrait aller dans un sens de vie se traduise surtout par l’engagement paresseux qui produit des perroquets ?
© Daniel Sibony
*Dernier ouvrage paru : « La Torah, une lecture laïque ». Éditions Odile Jacob. février 2026

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Auteur de Les non-dits d’un conflit, le Proche-Orient, après le 7 octobre

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