
Il s’appelle Franck. Enfin, appelons-le comme ça. Fleuriste depuis dix-neuf ans. Le genre de type qui connaît le prénom de ses clients, qui a commandé son muguet en janvier, qui l’a stocké au sous-sol toute la semaine pour qu’il ne souffre pas de la chaleur.
Ce 1er mai, Franck restera pourtant fermé. Pas parce qu’il ne veut pas ouvrir. Ni parce que ses salariés refusent, ils sont pourtant volontaires, il les paye double et en ce moment c’est bon à prendre pour son plein d’essence. Juste parce que la loi le lui interdit. 750 euros d’amende par employé présent.
Sur le trottoir d’en face, un vendeur à la sauvette écoule ses brins jusqu’en fin d’après-midi. Sans patente, sans charges et sans risque. Franck, lui, regardera par la fenêtre…
Quand je pense à ça, mon Pitchoun se réveille. « C’est quand même pas normal. » Non. Ce n’est pas dans ma normalité.
Mais avant de parler de la loi, il m’a posé une autre question. « Et toi, tu fais quoi le 1er mai ? »
Dans mes équipes, quand on construit les plannings de jours fériés, je pose la question : qui est partant ? J’ai toujours le premier à lever la main dans ces conditions. Pas par abnégation, ni pour faire le héros.
Simplement parce que pendant ce temps, il y a une personne âgée qui a besoin qu’on lui prépare son repas. Une personne fragile qui attend qu’on sonne à sa porte. Pas le 2 mai, ou quand les conditions seront meilleures.
Juste ce matin-là, qu’il soit férié ou pas.
Et je ne suis pas seul dans ce cas. L’infirmière de nuit, le pompier, l’aide à domicile, le chauffeur de bus du matin, la caissière de l’hypermarché du coin, le technicien ascenseur…
Pour une grande partie de la population active, le 1er mai n’a jamais vraiment existé. Pas parce qu’on le leur a volé, mais parce qu’ils ont choisi un métier, ou une vie, où la réalité du terrain prime sur le symbole du calendrier.
Le Pitchoun a une façon bien à lui de résumer les choses.
« Un dimanche, un 1er mai, un 15 août, au fond, qu’est-ce que ça change vraiment ? C’est ta représentation qui décide. T’as choisi que c’est sacré, alors c’est sacré. Tu choisis que c’est un jour comme un autre, alors c’est un jour comme un autre. Et dans les deux cas, c’est toi qui as choisi. »
Ce n’est pas le calendrier qui donne de la valeur à un jour, c’est le sens que tu lui donnes. Et derrière ce sens, il y a toujours une décision. J’entends les luttes syndicales. Je les respecte, elles ont construit des droits réels, arrachés dans des conditions que beaucoup ont oublié d’imaginer. Mais il y a une frontière entre protéger un droit et fossiliser une représentation.
Protéger le droit au repos : je dis oui, toujours. Par contre, interdire à un salarié volontaire, payé double, de travailler pendant que le vendeur à la sauvette fait son chiffre sur le trottoir d’en face : j’affirme non.
Ce n’est plus de la protection. C’est de la rigidité habillée en principe.
Et Franck, lui, a juste perdu sa journée de muguet. C’est le piège que je vois le plus souvent, bien au-delà du 1er mai.
Attendre que les conditions soient parfaites, ou justes, ou validées par quelqu’un d’autre. Pour enfin décider.
Que le marché soit favorable, que l’équipe soit prête, que la loi change, ou que le moment soit légitime, le mental ne se construit pas dans les conditions idéales. Il se construit dans les conditions réelles, les imparfaites, les injustes, les floues.
« L’action ne se passe pas quand on est prêt. Elle se passe quand on décide. »
Ce 1er mai, Franck restera fermé. La saison du muguet dure 48 heures et cette année, elle ne repassera pas. Oui, ce sera fini pour cette année. Et c’est exactement comme ça que fonctionnent beaucoup d’opportunités. Elles passent, ne préviennent pas, et ne reviennent pas toujours.
Alors je te poses une question simple : quelle est la saison que tu laisses passer en attendant que quelqu’un t’autorise à agir ?
© Thierry Ferrari
Thierry Ferrari ezst Conférencier professionnel · Emcee · « Seule l’action écrit l’histoire »· Je remets les équipes en mouvement

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