Nathalie Bianco. Bouleversée, je salue la liberté maladroite et le courage d’une jeune lycéenne de 16 ans aux cheveux bleus…

On fait tous les malins, on s’indigne, on signe des pétitions, on relaie des textes, on proteste. On en parle à la cantine, aux déjeuners de famille, aux soirées entre potes, entre le fromage et le dessert :
– Dis, t’as vu l’affaire Mila ?
– Heu, non, j’ai pas trop suivi

– Ben, c’est une gamine de 16 ans, qui a rembarré des relous qui la draguaient sur Instagram, qui s’est faite insulter et traiter de “sale gouine, sale raciste” et qui, en réponse, a publié une vidéo en mode “venère “, dans laquelle elle disait en termes fleuris sa détestation profonde des religions, en particulier de l’Islam.
Depuis, la gamine est menacée de mort, elle a reçu des milliers de messages de haine pure, d’appel au viol, à l’égorgement, ses coordonnées ont été diffusées et elle ne va plus au lycée.
– Ah ouais ça craint…

On parle, on écrit, on s’indigne. Mais on ne fera pas plus


Voila. On parle, on écrit, on s’indigne. Mais on ne fera pas plus. Pourquoi ? ON N’EST PAS SUICIDAIRES. Personne n’osera faire une vidéo en soutien à une ado de 16 ans, et répéter publiquement ses propos. Propos qui, je le rappelle, sont pourtant autorisés, le Blasphème n’étant pas (encore – officiellement) un délit en France. La France, vous savez, ce grand pays qui garantit pourtant (officieusement) la liberté de conscience et la liberté d’expression, ce pays, qui a vu naître Voltaire, Hugo, le chevalier de la Barre, Coluche, Desproges ; le pays de l’audace, de l’irrévérence, de l’insolence… Ce pays qui s’est battu pour extirper la religion catholique de la vie politique, pour que les bigots ne régissent plus ni nos vies, ni nos mœurs ni le moindre de nos actes.


La Liberté guidant le peuple. Eugène Delacroix


Ce pays, libre, mais libre de haute lutte. Ce pays blessé, qui est descendu par millions dans les rues, révolté et déterminé quand il y a 5 ans, on a massacré la rédaction de Charlie Hebdo pour des caricatures. On allait voir ce qu’on allait voir, pas question de se laisser intimider, on n’avait “Même Pas Peur”, on était Charlie et on ne se laisserait jamais faire… JAMAIS ! …5 ans.

Qui parmi nous oserait redire publiquement dans une vidéo ce qu’a dit la jeune Mila ?


5 ans après, je repose ma question ? Qui parmi nous oserait redire publiquement dans une vidéo ce qu’a dit la jeune Mila ? Certainement pas moi, qui me considère pourtant un peu “engagée”. Parce que je n’ai aucune envie d’affronter des milliers de menaces de viol ou d’égorgement, proférées par des petits talibans qui habitent peut-être en bas de chez moi. Parce que j’ai un travail, des enfants, des gens sympas avec qui j’ai des interactions sociales et que j’aimerais bien que tout ceci ne soit pas menacé. Parce que, accessoirement je tiens à rester en vie.

Nous sommes en train de perdre notre âme, notre liberté, tout ce qui a fait notre histoire, notre culture, notre identité, notre force

Alors, je veux bien signer des pétitions, les relayer, écrire des textes. Je ne risque pas grand-chose, à part quelques messages d’insultes sur Messenger, ou la suppression pure et simple de mes comptes sur les réseaux sociaux. Ça m’est déjà arrivé. C’est désagréable, mais on s’en remet. Ce dont j’ai un peu plus de mal à me remettre, en revanche, c’est de ce constat terrible : nous sommes en train de perdre notre âme, notre liberté, tout ce qui a fait notre histoire, notre culture, notre identité, notre force. Ce qui a fait rêver, dans le monde entier, des amoureux de la liberté et de la démocratie. Tant de mes amis sont nés de ces amoureux de la liberté venus du bout du monde, venus aimer la France et participer à son aventure, fraternellement.

Nous ployons chaque jour un peu plus

Nous ployons chaque jour un peu plus, à chaque fois qu’un élu de la république se vautre dans le communautarisme, à chaque fois qu’un ministre irresponsable serre la main d’un représentant d’une théocratie saoudienne sanguinaire, nous chancelons à chaque tweet haineux de ceux qui n’ont pour seul but que de nous faire haïr ce que nous sommes, à chaque clip de rap appelant à “crucifier les blancs”, nous nous délitons un peu plus à chaque émission de Hanouna où, devant une assemblée hilare, un élu républicain non communautariste d’origine égyptienne peut tranquillement se faire traiter de “tête de chameau” ou “d’arabe de service qui ne sera jamais français” par un Yacine Bellatar qui appelle de ses vœux la disparition de l’irréductible lanceuse d’alerte Zineb El Razoui. Nous vacillons à chaque fois que le service public invite des indigénistes à venir cracher leur venin racialiste sur leur plateau, à chaque subvention accordée à des “artistes” décoloniaux, pendant que, dans le même temps, dans les facs, des invités sont déprogrammés, des conférences sont annulées, parce que non-conformes à la doxa d’extrême-gauche intersectionnelle en vigueur. Nous titubons lorsqu’un ministre imbécile et inculte compare le voile islamique au fichu de sa grand-mère ou au serre-tête des petites filles. Nous flanchons lorsque la laïcité à la française est enterrée par ceux-là même qui étaient censés la protéger et qui, à la place, préfèrent être les promoteurs véreux d’une “Co-existence” des communautarismes religieux, qui vient imposer la prédominance du “sacré” sur les lois de la République dans la tête de millions de jeunes gens, désormais incapables du moindre recul et du moindre esprit critique vis-à-vis de leur tribalisme religieux.

Notre Marianne libre et indomptable a un genou à terre


Comme nous, notre Marianne libre et indomptable qui hier encore guidait le peuple dans le tableau de Delacroix, a un genou à terre. Elle est aujourd’hui sommée de se couvrir pour respecter la pudeur des bigots. Il n’est plus bien vu qu’elle brandisse un drapeau dont naguère nous étions pourtant si fiers. On lui demande de mesurer sa parole. De ne pas « offenser » les communautés et religions. (allègrement amalgamées, comme si appartenir à une communauté = forcé de s’identifier à vie, sans aucune échappatoire, avec la religion des parents ou du quartier)

On lui demande de faire repentance, de se flageller – là où simplement l’aimer et la protéger, aussi imparfaite soit-elle, suffisait jadis à nous réunir.
Rien n’est plus triste, plus désolant que ce spectacle.

Je suis comme vous : je m’indigne dans mon coin, je signe des pétitions, je proteste, mais je ne ferai pas de vidéo. Parce que mon pays n’est plus capable de garantir ma sécurité si je fais usage de ma liberté d’expression.
Alors, bouleversée, je salue la liberté maladroite et le courage d’une jeune lycéenne de 16 ans aux cheveux bleus, et je me dis que peut-être, Marianne a une petite sœur…

Nathalie Bianco

Paru en juin 2019

Nathalie Bianco est auteur et essayiste

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