« D’abord les plaques, ensuite les immeubles » : en Pologne, le retour du vieux poison

Il existe des phrases qui, à elles seules, condensent un siècle de peur, de haine et de manipulation: « D’abord les plaques, ensuite les immeubles ».

Cette phrase, lancée par Rafał Mekler, figure du parti polonais d’extrême droite Konfederacja, visait un programme pourtant modeste : l’installation de plaques commémoratives rappelant la présence et l’extermination des juifs dans la région de Lublin.

Des plaques. Pas des revendications territoriales. Pas des procès, pas des confiscations: des plaques.

Et pourtant, il aura suffi de cela pour réveiller l’un des plus anciens réflexes antisémites européens : faire croire que derrière la mémoire juive se cacherait une menace contre les biens, contre la nation, contre « les vrais habitants ».

Le vieux poison n’a jamais disparu. Il change simplement de vocabulaire

La région de Lublin n’est pas un territoire quelconque. Terre de la Galicie historique, elle fut l’un des grands foyers de la vie juive d’Europe orientale. En 1931, les Juifs représentaient plus de 10 % de la population locale. Majdanek est à Lublin. Belzec et Sobibor se trouvent dans cette région. Pendant la Shoah, près de deux millions de Juifs y furent exterminés. Deux millions!

Aujourd’hui, il ne s’agissait même pas de réparer l’Histoire, mais seulement de la nommer: le programme lancé par le Maréchal régional Jarosław Stawiarski prévoyait environ 150 plaques commémoratives dans des communes recensées par l’historienne Sabina Bober, universitaire reconnue, spécialiste de la Shoah dans cette région de Pologne.

Une œuvre de mémoire minimale, fragile, presque tardive.

Mais voilà : dans l’Europe de 2026, même les morts juifs redeviennent politiquement dangereux: depuis plusieurs mois, la Konfederacja mène une campagne extrêmement agressive contre ce programme. Le ressort utilisé est limpide : suggérer que la mémoire de la Shoah ouvrirait la voie à des restitutions massives de biens juifs spoliés pendant la guerre. « Les juifs veulent récupérer leurs maisons. » « L’argent devrait servir aux Polonais. »

Nous connaissons cette musique: elle est ancienne, très ancienne, elle consiste à transformer les victimes d’hier en prédateurs supposés d’aujourd’hui.

Et comme toujours, il fallait une cible incarnée: cette cible est devenue Sabina Bober. Non parce qu’elle chercherait la lumière médiatique. Tout indique au contraire une universitaire discrète, consacrée à son travail de recherche. Mais précisément : elle porte la mémoire d’un monde juif disparu. Cela suffit désormais à faire d’elle une suspecte.

Les centaines de commentaires haineux publiés contre elle montrent à quel point certains imaginaires n’ont jamais été éradiqués. La figure de « l’ennemi intérieur », du « traître », de celui qui travaillerait pour des intérêts étrangers, ressurgit à travers une historienne dont le seul crime est de vouloir documenter les traces des disparus.

Le plus inquiétant, peut-être, n’est pas même l’extrême droite: le plus inquiétant est le recul des autres.

Face à la campagne de la Konfederacja, le Maréchal régional a suspendu Mme Bober, puis effacé le programme des sites officiels de la région. Comme si la mémoire elle-même devenait embarrassante. Comme si le simple fait de rappeler l’existence des Juifs assassinés risquait désormais de coûter politiquement trop cher.

C’est ainsi que progressent les radicalités contemporaines : moins par conquête brutale que par intimidation réussie: on cède, on retire, on efface, on isole.

Puis on prétend qu’il ne s’est rien passé.

Cette affaire dépasse largement la Pologne.

La région de Lublin bénéficie massivement de fonds européens. La ville doit devenir « Capitale européenne de la culture 2029 ». Une question se pose donc désormais à l’Europe elle-même : peut-on financer des territoires où la mémoire de la Shoah devient un objet de suspicion politique ? Peut-on continuer à parler de « valeurs européennes » lorsque des historiens sont publiquement désignés à la vindicte pour avoir voulu rappeler où vivaient les juifs exterminés ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit: pas seulement d’histoire, pas seulement de plaques.

Mais de savoir si l’Europe accepte que l’antisémitisme redevienne un langage politique légitime dès lors qu’il se présente sous les habits du populisme identitaire, du ressentiment social ou du nationalisme culturel.

Simon Wiesenthal l’avait compris mieux que quiconque : l’antisémitisme ne meurt jamais totalement. Il attend simplement des périodes de fragilité pour revenir sous des formes adaptées à son temps.

Aujourd’hui, à Lublin, il ne porte plus l’uniforme: il parle de souveraineté, de patrimoine, de fonds européens et d’identité nationale.

Mais au fond, il dit toujours la même chose : les Juifs, même morts, seraient encore une menace.

Cela devrait tous nous alarmer. Pourtant, Qui en parle?

Amis Lecteurs, Signez la Pétition des Amis de Simon Wiesenthal!

© Sarah Cattan


Pétition : aidons Sabina contre le danger extrémiste

Pétition : aidons Sabina contre le danger extrémiste
Région de Lublin, Pologne
La Voïvodie de Lubelskie (Région de Lublin), située dans la partie orientale de la Pologne, principalement rurale, assez pauvre, fait partie de la Galicie historique, jadis habitée par des importantes communautés juives (plus de 10% de la population locale en 1931), une terre de pogroms et au cœur de l’Holocauste. Le camp d’extermination de Majdanek se trouve à Lublin, les camps de Belzec et de Sobibor sont situés dans la région. Pendant la Guerrre, environ 99% de la population juive de la région – soit quelques deux millions de personnes – fut victime d’expropriation et d’extermination par les nazis.

La Région de Lublin est grande bénéficiaire de Fonds européen de développement régional (FEDER, ou ERDF), et de subventions destinées à la préservation de la mémoire de la Shoah. De plus, la ville de Lublin a été désignée par le Conseil de l’Union Européenne
« Capitale européenne de la culture 2029 ».
M Jarosław Stawiarski (membre du parti conservateur PiS) est l’actuel Maréchal de la Voïvodie de Lubelskie (ou Président de la Région de Lublin). Dès 2023, à l’occasion du 80e anniversaire de « l’Aktion Reinhardt » (l’opération d’extermination nazie des juifs de Pologne), il a mis en place un programme de commémoration des victimes d’Holocauste dans sa région. Pour ce faire il a fait appel aux compétences de la professeure d’histoire de l’Université Catholique de Lublin (KUL), Madame Sabina Bober, internationalement reconnue par ses pairs, auteur de nombreux livres et articles au sujet de la Shoah dans cette région de Pologne.

Ce programme prévoyait l’apposition d’environ 150 plaques commémoratives (une opération modeste mais symbolique) dans les communes recensées par la Pr Bober. Après la pose d’environ 70 plaques commémoratives le succès de cette action étant devenu évident, le Maréchal de la région a nommé la Pr Bober « Ambassadrice » de ce programme pour la région.
Or, peu après cette nomination, soit depuis le mois de février 2026, le parti Konfederacja (Confédération), de droite radicale populiste, identitaire, xénophobe et antisémite, a entamé une campagne politique sans précédents, en utilisant l’antisémitisme – notamment les menaces du genre « les juifs veulent récupérer leurs maisons », ou « tout cet argent devrait servir aux polonais, pas aux juifs » – afin de déloger le Maréchal de la Région de Lublin, le remplacer par M Rafal Mekler, membre de la Confédération, et s’accaparer les fonds européens.

Une fois déclenché, cette offensive a vu des centaines des commentaires haineux à l’encontre de la Pr Bober, désignée comme bouc émissaire facile car il s’agit d’une femme dédiée à son travail universitaire, qui ne cherche pas de visibilité publique, mais poursuit la vérité historique. Trois députés de la Confédération ont saisi le Sejm polonais (le parlement) contre ce programme en général et cette nomination en particulier.

Effrayé par cette attaque en force, Le Maréchal Stawiarski a d’abord suspendu et isolé Mme Bober, et ensuite a supprimé tout simplement ce programme jusqu’à effacer du site de la Région la page de présentation de ce programme et de toute référence y faisant mention. Il a de fait laissé qu’on fasse porter à Mme Bober le chapeau de « traitresse de la Patrie ».
Parmi les posts les plus odieux on trouve celui de Rafal Mekler lui-même, qui, à propos du programme de commémoration, ajoute « d’abord les plaques et ensuite les immeubles » insinuant ainsi que le Marechal et la Pr Bober s’apprêtaient à restituer les dizaines de milliers d’immeubles et biens des juifs spoliés pendant la Shoah, à laquelle la Konfederacja est totalement opposé et en fait son cheval de bataille pour obtenir un soutien populaire.
Après notre enquête sur place, il semblerait que l’instigateur de cette offensive soit le leader du parti PiS pour la Région de Lublin, M Przemysław Czarnek, qui militerait pour que M Rafal Mekler, auquel il serait étroitement lié, remplace le Maréchal actuel, ainsi mettant en place une alliance avec un parti extrémiste, qui pourrait servir d’outil et d’excuse pour d’ultérieures politiques réactionnaires.

De cette façon, le budget alloué par l’UE à la Région de Lublin tomberait entre les mains de la Konfederacja.
A ce jour la Pr Bober se retrouve menacée au quotidien, victime de ce qui semblerait être une farce politicienne, mais qui commence à devenir un procès dangereux, une dynamique éversive, une atteinte à la vraie histoire de la Pologne, de ses juifs et de l’Holocauste.
Nous appelons les citoyens, les universitaires, les élus et toutes autres personnes indignées par cette situation à signer notre pétition. L’histoire ne doit pas être intimidée ni réduite au silence. Ensemble, défendons la mémoire de la Shoah, la liberté de la recherche, les valeurs démocratiques et rejetons toute forme d’antisémitisme.
Pour signer, veuillez envoyer votre nom, profession et pays à l’adresse suivante :

helpsabina@simonwiesenthal-friends.eu

Merci

Simon Wiesenthal (1908-2005), survivant de l’Holocauste et chasseur de nazis.

Nous, les Amis de Simon Wiesenthal tirons les leçons de l’Holocauste pour relever les défis contemporains, perpétuant l’héritage de notre mentor et soutenant les campagnes de lutte contre l’antisémitisme,
le négationnisme, les théories du complot, le djihadisme et l’extrémisme politique et religieux.

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