Il y a quelque chose de terrible dans l’époque que nous vivons, quelque chose qui dépasse les désaccords politiques, les querelles idéologiques, les fractures communautaires mêmes, quelque chose qui touche à une vérité plus ancienne: beaucoup découvrent aujourd’hui, avec stupéfaction ou douleur, qu’il ne suffit jamais de prendre ses distances pour être épargné.
Ils avaient pourtant donné des gages. Critiqué Israël ad nauseam., condamné Netanyahou. Ils avaient pris soin de se distinguer des « mauvais Juifs ». Ils avaient affiché leur universalisme, réclamé des nuances, marqué haut et fort leur malaise.
Parfois même, ils avaient dénoncé les leurs avec une dureté particulière, comme pour prouver leur indépendance morale.
Sans doute pensaient-ils qu’il existait encore une possibilité d’acquittement, et que l’époque allait leur délivrer un certificat de respectabilité.
Sans doute imaginaient-ils qu’il pourraient, à force de précautions, sortir de cette vieille condition juive qui consiste à être toujours un peu suspect.
Mais l’Histoire possède une ironie féroce: le problème n’a jamais réellement été ce que pense le Juif. Le problème est qu’il est juif.
Alors vient toujours le moment où celui que l’on applaudissait hier devient soudain encombrant à son tour, ce moment où l’allié provisoire redevient le coupable disponible, ce moment où, malgré toutes les distances prises, malgré tous les efforts pour rassurer, malgré tous les renoncements parfois, réapparaît l’antique mécanique : celle du Juif qu’il faut condamner publiquement.
Le Juif à excommunier.
Et c’est peut-être cela, au fond, le sens du vieux Tu quoque.
Toi aussi.
Toi aussi, malgré les gages.
Toi aussi, malgré les distances prises.
Toi aussi, malgré les dénonciations.
Toi aussi, malgré les concessions faites à l’air du temps.
Comme si l’excommunication devait finir par atteindre tous ceux dont le simple nom rappelle encore une fidélité, une mémoire, une histoire irréductible.
On le voit partout désormais. Dans cette manière de soupçonner systématiquement les Juifs d’arrière-pensées. Dans cette exigence permanente de justification morale. Dans cette obligation de prouver davantage que les autres sa pureté politique. Dans cette étrange logique où le Juif n’est jugé acceptable qu’à condition de témoigner contre lui-même.
Et même cela ne suffit plus: les procès en illégitimité finissent toujours par s’étendre. Toujours. Aujourd’hui ce sont les « sionistes ». Hier c’étaient les Juifs assimilés. Avant eux les Juifs religieux. Avant eux encore les Juifs cosmopolites. Et avant cela déjà, les Juifs trop visibles ou pas assez.
Voyez-vous, si l’excommunication change de vocabulaire selon les siècles, elle conserve souvent la même fonction: trouver le Juif de trop.
Il faut mesurer ce que cette époque produit psychologiquement: des Juifs qui se sentent sommés de préciser sans cesse où ils se situent, des Juifs qui craignent d’être associés aux « mauvais », des Juifs qui espèrent encore qu’en prenant davantage de distance, ils retrouveront une forme … d’acceptation.
Mais il existe une tragédie ancienne : on ne désarme pas toujours le rejet par la conformité.
Parce que certains n’attendent pas du Juif une opinion: ils attendent un reniement.
Et le reniement, par définition, n’a jamais de fin.
Alors oui, bien sûr, on peut critiquer Israël, combattre un gouvernement, on peut penser librement, on peut refuser les fanatismes et les aveuglements. Cela s’appelle simplement la démocratie.
Mais croire qu’il existe une manière suffisamment correcte d’être juif pour échapper définitivement au soupçon relève peut-être d’une illusion dangereuse.
Car l’époque nous rappelle brutalement ceci : quoi qu’il pensent, quoi qu’il disent, quelque distance qu’il prenne, quelque « gage » qu’il ait donné, il restera toujours, pour certains, « le Juif à excommunier ».
© Sarah Cattan
À lire: Le Billet de Daniel Sarfati
« Nadav Lapid, exilé volontaire à Paris depuis 2021, est interdit de séjour pour un festival de cinéma qui doit se tenir à Marseille.
Nadav Lapid est au cinéma ce qu’Elie Barnavi est à la diplomatie.
C’est un post-sioniste très proche de la ligne éditoriale de Haaretz.
Il haït Netanyahou, et par avance ses futurs successeurs au poste de Premier Ministre.
Il a honte des actions d’Israël.
Il est l’israélien de service préféré des émissions télés ou radios pour dénigrer son pays.
…
Ça ne suffit pas.
Il porte au front cette marque d’infamie, il est né en Israël et il est juif.
Lui aussi est boycotté par les associations « culturelles » pro-palestiniennes.
Un boycott antisémite qui ne se cache plus.
…
J’aurais bien voulu exprimer ma solidarité avec Nadav Lapid, mais j’attendais sa propre réaction
A ma connaissance, elle n’est pas encore venue.
Je sens sa gêne et celle de tous les juifs « progressistes » antisionistes, qui doivent se dire, qu’après tout, ça n’est pas le sort des palestiniens qui importe aux boycotteurs, mais l’effacement de toute culture juive.
PS : Je viens de lire cette première déclaration de Nadav Lapid :
« ll y a dans cette démarche ( ce boycott ) quelque chose qui est très, très moche, pervers, très cruel et violent ».
© Daniel Sarfati
À Lire: Le Collectif dans Le Monde:
Collectif

les nazis ne s intéressaient pas aux opinions politiques des juifs.
les islamo nazis et leurs collaborateurs non plus.
nadav Lapid vient de recevoir une leçon d histoire.
je vais être dur » bien fait pour lui » , réjouissant. aucune empathie pour cet individu, pas de besoin d’analyser des ressorts que nous connaît déjà trop bien
Deux très beaux textes, rien à ajouter , si ce n’est le commentaire de Thierry Amouyal que je signe des deux mains, s’il le permet.
Chere Jutta , oui je permet 😉
Il faudra un jour s’ interroger sur l’ intérêt de donner des subventions publiques au monde de la culture.