Il était une famille en Algérie. Par Charles Baccouche

C’était une grande famille dispersée entre les hauts plateaux de Sétif et les montagnes des Aurès. Une famille juive d’Algérie parmi tant d’autres, enracinée là depuis si longtemps que l’origine même semblait s’être perdue dans la poussière des siècles.

Je suis né à Sétif, la ville aux roses. Enfant, je croyais ma famille parfaitement ordinaire. Il m’a fallu du temps pour comprendre qu’en Algérie, être juif signifiait toujours vivre légèrement à côté du monde des autres : jamais totalement étranger, jamais totalement semblable.

Nos ancêtres étaient là bien avant nous. Bien avant la France. Bien avant même l’islam. Les historiens retrouvent la trace ancienne de communautés juives sur ces terres d’Afrique du Nord depuis l’époque romaine. À Sétif existaient encore les vestiges d’une synagogue très ancienne, témoignage silencieux d’une présence presque oubliée.

Du côté de mon père, il y avait les Baccouche de Sétif. Du côté de ma mère, les Levy des Aurès, pauvres et dignes, attachés à Batna et aux villages alentour. Deux mondes proches et différents : les plateaux du Nord, ouverts vers Constantine et la Méditerranée ; les montagnes du Sud, déjà tournées vers le désert.

Mon enfance fut traversée par ces paysages immenses, ces lumières violentes, ces hivers glacés et ces étés brûlants que connaissent seuls ceux qui ont vécu sur les hauts plateaux algériens.

Les Juifs d’Algérie vivaient alors dans un équilibre fragile. Nous avions nos synagogues, nos rabbins, nos fêtes, nos morts, nos mariages, notre langue mêlée d’hébreu, d’arabe et de français. Nous vivions parmi les musulmans, parfois dans la proximité, parfois dans la méfiance, souvent dans cette coexistence complexe propre aux sociétés anciennes.

Puis vint la France.

Pour beaucoup de familles juives, la présence française bouleversa tout : l’école, la langue, l’accès aux études, la citoyenneté, l’idée même d’un avenir possible. Mes parents appartenaient à cette génération qui croyait profondément à la France. Une France lointaine, abstraite parfois, mais porteuse d’émancipation.

Nous étions devenus français sans cesser d’être juifs, ni complètement algériens.

Longtemps, nous avons cru que cette terre serait aussi la nôtre.

Puis l’Histoire s’est accélérée.

Les violences, les peurs, les fractures politiques et nationales ont fini par emporter cet ancien monde. Comme tant d’autres familles juives d’Algérie, nous avons quitté le pays presque du jour au lendemain, laissant derrière nous maisons, tombes, souvenirs, rues familières et paysages d’enfance.

L’exil ne se raconte jamais complètement.

Il demeure dans certaines silences, dans certains mots que les vieillards continuent de prononcer avec l’accent d’autrefois, dans une nostalgie dont on se méfie soi-même parce qu’elle concerne un pays qui n’existe plus.

L’Algérie de notre enfance a disparu.

Mais quelque chose a survécu.

Avec le temps, beaucoup d’entre nous ont compris que le vieux rêve biblique dont parlaient nos grands-parents n’était pas seulement une prière lointaine. Israël n’était plus seulement un nom dans les livres saints ou dans les chants du vendredi soir. Pour une partie de notre génération, ce pays est devenu un ancrage, une continuité retrouvée de l’histoire juive.

Nous étions les oubliés d’un monde disparu ; nous découvrions soudain que notre histoire s’inscrivait dans une histoire beaucoup plus ancienne encore.

Entre Sétif, Batna, Jérusalem et l’exil français, nos vies auront finalement traversé plusieurs patries sans jamais cesser de chercher la même chose : un lieu où vivre debout, en paix avec notre mémoire.

© Charles Baccouche

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2 Comments

  1. Une évocation ô combien poignante. Mais tout homme, quelles que soient ses origines,n’aspire-t-il pas au fond de lui-même à trouver, à retrouver, un lieu où il se sentira chez lui et en sécurité sous le regard d’un Père aimant ?

  2. C’est une histoire touchante sur cette famille en Algérie. Les Bakouche tenaient un célèbre magasin dans la Rue d’Isly à Alger. J’étais là moi aussi pendant les dernières années de l’Algérie française et c’était une enfance heureuse. Je ne savais rien de la guerre si féroce qui nous entourait. J’adorais la belle ville blanche d’Alger, notre villa ottomane à Hydra avec son beau jardin où une de mes soeurs est née, nos visites à la plage de Sidi Ferruch où les missionaires avaient une petite maison sur la plage même, la Rue D’Isly animée que j’aimais quand mon père m’y amenait le jeudi quand j’avais congé d’école et où mon père avait son bureau et il y avait Monoprix et le Milk Bar qui existe tojours, suivre les trolleybus qui s’arrêtaient souvent quand les poteaux se détachaient, les dimanches à lécole de dimanche de l’église anglicane, Avenue Foureau Lamy…les nuées de sauterelles qui venaient parfois et que j’attrapais dans un pot sur notre toit plate, visite à Bou Saada où nous sommes monté sur des chameaux et tant d’autres mémoires. Suite au jardin d’enfant, j’étais élève à l’école de la place d’Hydra et plus tard à l’école des Hauts d’Hydra où j’étais le seul anglais (ma soeur était la seule anglaise dans lécole de filles à côté). Mon copain était Cohen Adad -on se connaissaient par nos noms de famille. Un jour j’étais invité chez lui où je me suis rendu compte qu’il était juif quand ils ont fait la prière en hébreu avant le repas. J’aimerais bien savoir ce qui lui est arrivé. Je oense que son père enseignait à l’université d’Alger. J’ai toujours mes cahiers, certains livres, et mon carnet scolaire qui indique que jétais presque toujours le premier de la classe!!! J’ai aussi les photos de notre classe et le livre qu’on m’a donné comme Prix d’Excellence Mon dernier instituteur fut Monsieur Boissenot. Je m’entendais aussi bien avec les élèves français qu’avec les élèves arabes – ces derniers m’appelaient Davy Crocket! Avant de quitter l’Algérie en 1961 mes parents m’ont envoyé à un pensionnat en Angleterre. Quel contraste! Je dus apprendre le français avec des débutants alors que je le parlais couramment et personne ne me parlait d’Algérie! Je suis retourné en Algérie en 1969, 7 ans après l’indépendance et j’ai passé quelques mois à Constantine puis à Alger.
    Que de beaux souvenirs et que de regrets que le sort de l’Algérie ne put se résoudre autrement que par la guerre, un sort où tous auraient pu vivre en paix et comme égaux. L’Algérie me tiendra toujours à coeur et peut-être un jour j’y retournerai en touriste pour revisiter ce beau pays de mon enfance. J’espère que les Baccouche prospèrent où que vous soyez.

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