C’était une grande famille dispersée entre les hauts plateaux de Sétif et les montagnes des Aurès. Une famille juive d’Algérie parmi tant d’autres, enracinée là depuis si longtemps que l’origine même semblait s’être perdue dans la poussière des siècles.
Je suis né à Sétif, la ville aux roses. Enfant, je croyais ma famille parfaitement ordinaire. Il m’a fallu du temps pour comprendre qu’en Algérie, être juif signifiait toujours vivre légèrement à côté du monde des autres : jamais totalement étranger, jamais totalement semblable.
Nos ancêtres étaient là bien avant nous. Bien avant la France. Bien avant même l’islam. Les historiens retrouvent la trace ancienne de communautés juives sur ces terres d’Afrique du Nord depuis l’époque romaine. À Sétif existaient encore les vestiges d’une synagogue très ancienne, témoignage silencieux d’une présence presque oubliée.
Du côté de mon père, il y avait les Baccouche de Sétif. Du côté de ma mère, les Levy des Aurès, pauvres et dignes, attachés à Batna et aux villages alentour. Deux mondes proches et différents : les plateaux du Nord, ouverts vers Constantine et la Méditerranée ; les montagnes du Sud, déjà tournées vers le désert.
Mon enfance fut traversée par ces paysages immenses, ces lumières violentes, ces hivers glacés et ces étés brûlants que connaissent seuls ceux qui ont vécu sur les hauts plateaux algériens.
Les Juifs d’Algérie vivaient alors dans un équilibre fragile. Nous avions nos synagogues, nos rabbins, nos fêtes, nos morts, nos mariages, notre langue mêlée d’hébreu, d’arabe et de français. Nous vivions parmi les musulmans, parfois dans la proximité, parfois dans la méfiance, souvent dans cette coexistence complexe propre aux sociétés anciennes.
Puis vint la France.
Pour beaucoup de familles juives, la présence française bouleversa tout : l’école, la langue, l’accès aux études, la citoyenneté, l’idée même d’un avenir possible. Mes parents appartenaient à cette génération qui croyait profondément à la France. Une France lointaine, abstraite parfois, mais porteuse d’émancipation.
Nous étions devenus français sans cesser d’être juifs, ni complètement algériens.
Longtemps, nous avons cru que cette terre serait aussi la nôtre.
Puis l’Histoire s’est accélérée.
Les violences, les peurs, les fractures politiques et nationales ont fini par emporter cet ancien monde. Comme tant d’autres familles juives d’Algérie, nous avons quitté le pays presque du jour au lendemain, laissant derrière nous maisons, tombes, souvenirs, rues familières et paysages d’enfance.
L’exil ne se raconte jamais complètement.
Il demeure dans certaines silences, dans certains mots que les vieillards continuent de prononcer avec l’accent d’autrefois, dans une nostalgie dont on se méfie soi-même parce qu’elle concerne un pays qui n’existe plus.
L’Algérie de notre enfance a disparu.
Mais quelque chose a survécu.
Avec le temps, beaucoup d’entre nous ont compris que le vieux rêve biblique dont parlaient nos grands-parents n’était pas seulement une prière lointaine. Israël n’était plus seulement un nom dans les livres saints ou dans les chants du vendredi soir. Pour une partie de notre génération, ce pays est devenu un ancrage, une continuité retrouvée de l’histoire juive.
Nous étions les oubliés d’un monde disparu ; nous découvrions soudain que notre histoire s’inscrivait dans une histoire beaucoup plus ancienne encore.
Entre Sétif, Batna, Jérusalem et l’exil français, nos vies auront finalement traversé plusieurs patries sans jamais cesser de chercher la même chose : un lieu où vivre debout, en paix avec notre mémoire.
© Charles Baccouche

Une évocation ô combien poignante. Mais tout homme, quelles que soient ses origines,n’aspire-t-il pas au fond de lui-même à trouver, à retrouver, un lieu où il se sentira chez lui et en sécurité sous le regard d’un Père aimant ?