Chelah Lecha et la Conférence d’Evian. Par Paul Fitoussi

Évian : les mauvais explorateurs de l’Histoire

Cette semaine, nous lisons la paracha Chelah Lecha. Elle relate l’épisode des douze explorateurs envoyés pour reconnaître la Terre d’Israël. Douze hommes, douze regards, mais surtout deux visions du monde profondément opposées. Dix d’entre eux reviennent avec un rapport décourageant. Ils voient une terre impossible à conquérir, des obstacles insurmontables, des ennemis trop puissants. À leurs yeux, la Terre Promise n’est pas en mesure d’accueillir le peuple juif.

Deux seulement, Caleb Ben Yéfouné et Yehoshua Bin Noun, refusent cette lecture des évènements. Ils ne contestent pas les difficultés, mais ils voient au-delà des apparences. Là où les dix autres ne voient que la peur, eux discernent une réalité plus profonde.

L’histoire leur donnera raison.

Cette épopée biblique nous enseigne ainsi qu’il existe une différence fondamentale entre regarder et voir. Certains regardent la réalité pour confirmer leurs craintes ; d’autres la scrutent avec lucidité pour y comprendre la vérité.

La majorité n’a pas toujours raison. L’opinion minoritaire n’est pas nécessairement une erreur. Caleb et Yehoshoua étaient minoritaires, mais ils avaient vu avec justesse les événements.

Je ne peux m’empêcher, cette année, de faire un parallèle avec la Conférence d’Évian qui se tiendra ces prochains jours dans cette ville -dont le nom demeure associé à l’un des épisodes les plus   tragiques de l’histoire moderne du peuple juif – et le péricope biblique précédemment cité. En juillet 1938, sous l’impulsion du président américain Franklin Delano Roosevelt, trente-deux nations se réunissaient à Évian pour examiner le sort des réfugiés juifs fuyant l’Allemagne nazie et l’Autriche annexée. La guerre n’avait pas vraiment encore commencé. Mais le nazisme était déjà pleinement installé au pouvoir depuis cinq ans. Les lois de Nuremberg avaient privé les Juifs de leurs droits. Les persécutions étaient connues. Les violences s’intensifiaient. Les signaux étaient visibles pour tous ceux qui voulaient les voir.

Pourtant, à l’exception de quelques rares pays, les nations réunies à Évian refusèrent d’ouvrir davantage leurs frontières à l’accueil des Juifs devant fuir le nazisme. Les quotas d’immigration ne furent pratiquement pas augmentés. La Palestine sous mandat britannique demeura largement fermée à l’immigration juive.

Le monde savait, mais il détourna le regard comme jadis les explorateurs.

Avec le recul de l’histoire, nous savons ce que cet abandon a coûté. À cet égard, les mots de Marguerite Yourcenar résonnent avec une force particulière : « On a toujours tort d’avoir raison trop tôt ». Combien de voix alertaient déjà sur la nature du régime nazi ? Combien comprenaient que le danger était bien plus grand que ce que l’on voulait admettre ? Ceux qui voyaient venir la catastrophe furent souvent considérés comme excessifs, alarmistes ou incapables de comprendre les subtilités diplomatiques du moment. L’histoire leur donna pourtant raison.

Aujourd’hui, une nouvelle Conférence d’Évian se tient dans un contexte particulièrement difficile pour Israël et pour les Juifs du monde entier. Israël est confronté à la menace iranienne et à ses relais régionaux. L’antisémitisme progresse dans de nombreuses sociétés occidentales. Et, comme souvent dans l’historicité, beaucoup de nations se sentent investies du droit de dicter à Israël la manière dont il devrait assurer sa sureté. Même au sein de notre propre communauté, certains- comme jadis les explorateurs -pardon d’insister- considèrent qu’Israël devrait davantage écouter les injonctions extérieures que sa propre analyse des menaces auxquelles il doit fait face.

La leçon de Chelah Lecha demeure d’une actualité saisissante : ce n’est pas parce qu’une opinion est minoritaire qu’elle est fausse. Caleb et Yehoshoua n’ont pas eu raison parce qu’ils étaient seuls ; ils ont eu raison parce qu’ils voyaient la réalité avec lucidité. La grande différence avec 1938 est qu’aujourd’hui existe l’État d’Israël. Le peuple juif dispose d’une souveraineté retrouvée et d’une armée capable d’assurer sa défense. Cette réalité change profondément la condition juive, en Israël comme dans la diaspora. Nous disposons également d’une mémoire collective qui devraient nous permettre d’appréhender le danger. Certes, l’histoire ne se répète jamais exactement, mais elle nous enseigne combien il est risqué de fermer les yeux sur les menaces lorsqu’elles apparaissent.

C’est ici qu’une autre réflexion de Marguerite Yourcenar mérite d’être méditée. Dans « Mémoires d’Hadrien », elle écrit : « Les crimes de l’extrême vertu ont été plus rares que ceux de l’extrême vice ; mais ils ont été aussi plus terribles ». La Bien pensance affichée ne protège pas nécessairement du réel. Les plus grandes erreurs de l’histoire ne sont pas toujours commises au nom du mal. Elles peuvent aussi naître de l’aveuglement, de l’inaction ou de la conviction vertueuse que l’on agit avec sagesse alors même que l’on refuse de voir ce qui se déroule sous nos yeux.

Samuel Fitoussi donne une excellente analyse de cela dans son dernier ouvrage « Pourquoi les intellectuels se trompent ? » A Évian, en 1938, nombreux étaient ceux qui invoquaient la prudence, les équilibres diplomatiques ou les contraintes administratives. A Evian en 2026 nous aurons probablement des formes similaires de discours de nombreux diplomates.  

En 1938, les Juifs cherchaient désespérément un refuge. En 2026 Israël et le peuple juif se battent contre des adversaires qui veulent l’anéantir. La paracha de cette semaine nous invite précisément à ne pas confondre consensus et vérité. Elle nous enseigne que le bon regard exige parfois de s’opposer à la majorité. L’histoire juive nous enseigne qu’il vaut mieux avoir raison trop tôt que découvrir trop tard que ceux qui nous mettaient en garde avaient vu juste. Pas question d’être les mauvais explorateurs !

© Paul Fitoussi

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