Quand le premier parti du pays demeure exclu du pouvoir
Nous ne pouvons rester indifférent à ce qui se passe en Allemagne, notre grand voisin et réputé être l’autre pilier de l’Union Européenne avec la France.
A l’approche des élections régionales de septembre, les dirigeants de la CDU ont multiplié les mises en garde contre toute coopération avec l’Alternative für Deutschland (AfD). Pour plusieurs responsables conservateurs, une alliance avec ce parti constituerait une rupture historique susceptible d’ébranler l’identité même de la CDU. Pourtant, derrière cette fermeté affichée se cache une interrogation de plus en plus difficile à éluder : que se passe-t-il lorsqu’un parti que l’on refuse de voir gouverner devient progressivement l’un des principaux choix électoraux du pays ?
La question ne concerne plus seulement l’AFD. Elle concerne désormais l’Allemagne elle-même. Et même si cela contrarie certains, ce qui concerne Berlin, concerne également Paris. Le couple germano=Français ou Franco=Allemand selon qu’on en parle d’un côté ou de l’autre du Rhin, est intriqué.
L’Est allemand, laboratoire politique de la République fédérale
Sur les 16 Länder, les bastions de l’AFD se situent toujours dans les 4 Länder issus de l’ancienne RDA. Saxe, Thuringe, Brandebourg, Saxe-Anhalt et Mecklembourg-Poméranie-Occidentale qui lui offrent depuis plusieurs années ses meilleurs résultats électoraux.
Cette géographie politique n’est pas le fruit du hasard.
L’Allemagne de l’Est a connu une trajectoire historique particulière. Après le national-socialisme sont venus quarante années de régime communiste, puis une réunification parfois vécue davantage comme une intégration que comme une fusion. Pour une partie de la population orientale, cette succession d’expériences a nourri une relation plus critique à l’égard des institutions, des médias et des grands consensus nationaux.
L’ex-RDA est ainsi devenue le laboratoire d’une contestation politique qui dépasse aujourd’hui largement ses frontières.
De phénomène régional à phénomène national
Pendant longtemps, les partis traditionnels ont pu considérer l’AFD comme une exception régionale.
Cette lecture devient de plus en plus difficile à soutenir.
L’AFD progresse désormais dans l’ensemble du pays. Les inquiétudes liées à l’immigration, aux coûts de l’énergie, à la désindustrialisation, à la guerre en Ukraine ou encore au déclassement de certaines catégories sociales alimentent une dynamique qui ne se limite plus à l’Est allemand.
Le phénomène rappelle ce qui a été observé ailleurs en Europe. En France, le Rassemblement national a progressivement cessé d’être un parti régional pour devenir une force nationale. Au Royaume-Uni, Reform UK poursuit une trajectoire comparable. Aux Pays-Bas, en Autriche ou en Italie, les partis souverainistes ou nationaux se sont durablement installés dans le paysage politique.
L’Allemagne suit désormais une évolution similaire.
Dix ans de progression malgré les stratégies de marginalisation
Un élément mérite d’être souligné.
Depuis sa percée électorale, l’AFD a été confrontée à une stratégie quasi permanente de marginalisation politique. Le refus de toute coalition, la dénonciation de ses positions par les grands partis, l’attention constante des médias ou encore les débats sur sa surveillance par les services de renseignement n’ont pas empêché sa progression.
Cela ne signifie pas que ces stratégies soient inefficaces ou injustifiées. Mais cela conduit à une question de plus en plus présente dans le débat allemand : pourquoi les réponses apportées jusqu’à présent n’ont-elles pas permis d’inverser durablement la tendance ?
La question n’est plus seulement de savoir pourquoi l’AFD progresse. Elle est aussi de comprendre pourquoi ceux qui prétendent contenir cette progression n’y sont pas parvenus.
Le poids des récits nationaux
Les causes immédiates de cette évolution sont souvent comparables à celles observées ailleurs : immigration, mondialisation, crise énergétique, défiance envers les élites.
Mais chaque pays interprète ces phénomènes à travers sa propre histoire.
En France, le débat renvoie à une nation qui se pense dans la continuité de plusieurs siècles d’histoire.
Au Royaume-Uni, il renvoie à la souveraineté parlementaire et à l’héritage impérial.
En Allemagne, il touche directement aux fondements de la République fédérale née après 1945.
C’est pourquoi la progression de l’AFD suscite une réaction plus vive qu’ailleurs. Pour une partie de l’establishment allemand, la question ne porte pas seulement sur un programme politique mais sur les principes mêmes qui ont structuré l’Allemagne d’après-guerre.
Le paradoxe du pare-feu
Face à l’AFD, les grands partis maintiennent ce que les Allemands appellent le Brandmauer, le « pare-feu ».
La CDU, le SPD, les Verts et la gauche radicale excluent toute coalition avec le parti (Jusqu’à nouvel ordre).
Cette stratégie a jusqu’à présent permis de préserver les équilibres institutionnels traditionnels.
Mais plus l’AFD progresse, plus la question devient mathématique.
Comment gouverner durablement contre un parti qui rassemble une part croissante de l’électorat ? Comment maintenir indéfiniment des coalitions de plus en plus larges dont la principale fonction devient parfois l’exclusion d’un adversaire commun ?
Ces questions ne sont pas propres à l’Allemagne. Elles traversent aujourd’hui plusieurs démocraties européennes.
Quand un parti rassemble un tiers des électeurs
Il existe un seuil à partir duquel un mouvement politique cesse d’être perçu comme marginal.
Lorsqu’un parti rassemble durablement près d’un tiers des électeurs, il ne représente plus seulement une contestation. Il devient l’expression d’une partie significative de la nation politique.
On peut combattre ses idées. On peut refuser de gouverner avec lui. On peut chercher à convaincre ses électeurs.
Mais il devient plus difficile de le présenter comme une simple anomalie.
À partir d’un certain niveau de soutien populaire, le sujet n’est plus seulement le parti lui-même. Il devient ce que son succès révèle du pays qui le porte.
Une question démocratique plus qu’électorale
L’avenir dira si l’AFD accède un jour au pouvoir.
Mais son influence est déjà visible. Les thèmes qu’elle met en avant occupent une place croissante dans le débat public. Les autres partis adaptent leurs discours. Les coalitions deviennent plus complexes. Les lignes politiques se déplacent.
Autrement dit, la réalité électorale produit ses effets avant même l’exercice du pouvoir.
La véritable question n’est donc peut-être plus de savoir si l’AFD peut gouverner. Elle est de comprendre ce que sa progression révèle de l’évolution de la société allemande.
Car lorsqu’un mouvement politique rassemble durablement une part aussi importante de la population, le véritable sujet n’est plus son existence. Il est la capacité du système à intégrer la réalité qu’il révèle. Par analogie, le lecteur pourra d’ailleurs remplacer ce parti par un autre, dans un autre pays et vérifier s’il y a similitude pour ne pas dire convergence.
Lorsque le déni s’oppose trop longtemps à la réalité, ce n’est généralement pas le réel qui finit par céder. Ce sont les systèmes politiques qui se trouvent contraints d’évoluer.
C’est peut-être là que réside aujourd’hui le véritable paradoxe allemand.
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps

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