La puissance sans la volonté n’est que du théâtre stratégique
L’accord signé avec l’Iran n’est pas un succès diplomatique. C’est l’aveu d’une impuissance consentie. Quand la première puissance militaire de l’histoire humaine préfère négocier plutôt qu’imposer, ce n’est plus de la sagesse — c’est de la capitulation habillée en vertu.
I. La force sans l’usage : l’absurdité stratégique américaine
Les États-Unis disposent de onze groupes aéronavals, d’un budget militaire supérieur à celui des dix puissances suivantes réunies, de bombardiers stratégiques capables de frapper n’importe quel point du globe. Et pourtant — pourtant — Washington s’est assis à la table des négociations avec un régime théocratique qui finance ouvertement le terrorisme, fomente des guerres par proxies interposés et affiche sans complexe sa volonté de rayer Israël de la carte.
Posons la question crûment : à quoi sert une armada colossale si l’on refuse de l’utiliser lorsque les intérêts stratégiques annoncés sont en jeu ? La réponse est gênante. L’Amérique d’aujourd’hui a gardé les muscles mais perdu les nerfs. Elle intimide encore, mais ne convainc plus. Et dans le vocabulaire des régimes autoritaires, une puissance qui hésite est une puissance qui cède.
Mao Zedong avait forgé l’expression de « tigre de papier » pour désigner ces puissances impressionnantes en apparence et creuses dans les faits. L’ironie de l’histoire est cruelle : c’est aujourd’hui l’Amérique elle-même qui pourrait mériter ce qualificatif.
II. L’asymétrie morale du conflit : quand Washington trahit Israël
Dans cette crise, l’asymétrie des positions est saisissante. Pour Israël, le programme nucléaire iranien n’est pas une question géopolitique abstraite — c’est une menace existentielle, au sens littéral du terme. Un régime qui proclame officiellement vouloir votre disparition et qui se dote de l’arme pour y parvenir : voilà ce à quoi Israël fait face.
Washington, lui, voit dans cette crise une équation d’équilibre régional. On comprend la logique des chancelleries. On ne peut pas l’accepter moralement. Car négocier avec un régime qui nie le droit à l’existence d’un État membre de l’ONU, c’est accorder une légitimité à ce déni. C’est participer, peut-être sans le vouloir, à la banalisation de l’inacceptable.
Et voici la question que personne ne pose : pourquoi, dans toutes ces négociations, n’a-t-on jamais exigé de l’Iran qu’il reconnaisse le droit d’Israël à exister ? Pourquoi un traité de paix entre Téhéran et Jérusalem reste-t-il une chimère dont on ne discute même pas ? Parce que le confort diplomatique prime sur la justice historique.
III. L’antisémitisme rampant : le cancer que l’Occident refuse de nommer
Mais le problème est plus profond que la seule bombe iranienne. Ce que nous observons depuis plusieurs décennies, c’est la résurgence d’un phénomène que les démocraties libérales croyaient avoir définitivement enterré après 1945 : l’antisémitisme. Non pas marginal, non pas résiduel — mais structurel, diffus, alimenté par des courants idéologiques qui se donnent bonne conscience en l’habillant d’antisionisme.
Les Juifs représentent 0,2 % de la population mondiale. Moins de 15 millions d’individus sur une planète de 8 milliards. Cette infime minorité a produit une part disproportionnée des avancées scientifiques, médicales, littéraires et philosophiques de la civilisation moderne. Elle est aussi, depuis des siècles, la première cible des sociétés en crise cherchant un bouc émissaire commode.
Ce qui se passe aujourd’hui dans certains quartiers européens, sur certains campus américains, dans certains réseaux sociaux où la haine se déguise en engagement politique — tout cela n’est pas anodin. C’est le signe d’une fracture civilisationnelle que nos démocraties refusent de regarder en face, parce que la regarder en face supposerait des choix courageux que personne ne veut faire.
IV. Les nouveaux Marranes : quand l’Histoire bégaie
Il y a quelques années, l’idée que des Juifs puissent à nouveau dissimuler leur identité dans des pays démocratiques aurait fait sourire. C’était de l’histoire médiévale — les Marranes d’Espagne, ces convertis de façade qui priaient en secret pour survivre. Ça n’était plus possible, pensait-on, dans l’Europe des droits de l’homme.
Pensait-on. Paul Germon dans cette même revue nous alertait en 2024 ( la marannisation des juifs de France. Aujourd’hui, dans plusieurs grandes villes européennes, des Juifs retirent leur kippa avant de prendre le métro. Des lycéens n’affichent pas leur nom dans certains établissements scolaires. Des parents hésitent à inscrire leurs enfants dans telle école du quartier. Ce n’est pas encore l’étoile jaune. Mais c’est la même logique, au stade embryonnaire, et l’histoire nous a appris à quel point ces stades peuvent évoluer vite.
Les démocraties qui tolèrent que leurs minorités soient contraintes à la discrétion identitaire pour survivre ont déjà commencé à mourir. Elles ne le savent pas encore. Elles l’apprendront trop tard.
V. La vraie question : quel avenir pour l’Occident ?
On nous dit que la question centrale est l’avenir d’Israël. Faux. Israël est une démocratie robuste, dotée d’une armée parmi les plus efficaces du monde, d’une économie technologique de premier plan, d’un peuple dont la résilience historique n’a pas d’équivalent. Mais sommes nous sûrs qu’Israël saura se défendre — avec ou sans le soutien hésitant de ses alliés dans les 50 prochaines années
La vraie question est celle-ci : dans quel état moral se trouvent les sociétés occidentales qui laissent prospérer l’antisémitisme sur leur sol tout en négociant avec les régimes qui l’alimentent ? Quelle est la valeur de nos démocraties si elles sont incapables de protéger la plus ancienne de leurs minorités persécutées ?
L’histoire enseigne une leçon implacable : une société qui devient dangereuse pour ses minorités finit rarement par rester libre pour sa majorité. Ce que nous voyons se construire sous nos yeux n’est pas seulement la menace contre les Juifs. C’est la lente déliquescence du projet occidental lui-même. Et nous regardons ailleurs.
© Bernard Saal

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