Œil ravageur: Vanessa De Loya Stauber a vu « Dis-moi tout » « HaAtzmaout » de Moshé Rosenthal

de gauche à droite : Mor Dimri, Yair Mazor et Neta Orbach dans Tell Me Everything

« Dis-moi tout » : Quand un enfant entend ce qu’il ne peut comprendre

Dans son deuxième long métrage, le réalisateur israélien Moshe Rosenthal revient sur un épisode intime de son enfance pour explorer les ravages du secret, de la culpabilité et du silence. À travers le regard d’un enfant confronté au coming out de son père dans l’Israël des années sida, il signe un film profondément humain où la réconciliation finit par l’emporter sur la honte. La psychanalyste Vanessa De Loya Stauber en propose une lecture sensible, centrée sur les liens familiaux et la construction de l’identité.


Œil ravageur

Après le rafraîchissant Karaoké, Moshe Rosenthal signe un deuxième long métrage, Dis-moi tout (HaAtzmaout, « L’Indépendance » en hébreu), inspiré de sa propre histoire.

Le film nous ramène en 1987, au moment où l’apparition du sida bouleverse les représentations de la sexualité et nourrit peurs, fantasmes et incompréhensions.

Boaz, douze ans, prépare avec enthousiasme sa Bar Mitsva. Très proche de son père, il partage avec lui des moments de complicité à la piscine. Un jour, alors qu’il le cherche dans les douches communes, il entend des ébats sans rien voir, sinon la présence furtive de son père.

Le choc est immense.

Enfant, Boaz tente de comprendre. Les journaux consacrés au sida alimentent son angoisse. Il conclut que son père va mourir et que toute la famille est condamnée. Persuadé d’agir pour les siens, il confie ce qu’il croit avoir découvert à ses deux sœurs, qui préviennent leur mère.

À partir de cet instant, la famille se désagrège.

Pour l’enfant, la figure paternelle, jusque-là modèle d’identification, vacille brutalement. La découverte de la bisexualité de son père est incompréhensible à son âge. Ce traumatisme silencieux l’accompagnera jusqu’à l’âge adulte et nourrira une profonde homophobie.

Moshe Rosenthal revendique la dimension autobiographique de son film. Son propre père, général de l’armée israélienne, fit son coming out alors qu’il était encore enfant. Ses deux sœurs, avec lesquelles il partageait sa chambre, ont également traversé cette épreuve familiale.

Mor Dimri et Neta Orbach incarnent avec une grande justesse les deux sœurs. Une scène, dans la voiture, après avoir découvert les rencontres clandestines de leur père, résume à elle seule l’effondrement de toute une famille : aucun cri, seulement des larmes silencieuses.

Le personnage de la mère révèle un phénomène bien connu des thérapeutes : lorsqu’un couple se délite, l’enfant peut être inconsciemment investi d’une fonction de substitution affective. Le film suggère cette dérive avec beaucoup de justesse, sans jamais sombrer dans la caricature.

Neuf ans plus tard, Boaz entreprend de retrouver son père.

Commence alors un chemin difficile, semé d’incompréhensions, mais qui conduit progressivement à une parole libératrice. Le dialogue permet enfin de dissiper les malentendus accumulés pendant des années.

Trois scènes m’ont particulièrement bouleversée.

La première se déroule dans le parc où le père avait l’habitude de rencontrer d’autres hommes. Boaz adulte y cherche sa trace. Un homme âgé l’aborde et lui propose de l’argent contre une étreinte. Boaz accepte finalement de le prendre dans ses bras, mais refuse l’argent. Cette longue étreinte, dépourvue de toute dimension érotique, apparaît comme la réparation symbolique d’un lien père-fils interrompu depuis l’enfance.

La deuxième intervient au lendemain de leurs retrouvailles. Boaz demande pardon à son père de lui avoir, enfant, « détruit la vie ». La réponse du père est d’une immense générosité : loin de lui reprocher quoi que ce soit, il le remercie de lui avoir finalement permis de vivre sans mensonge.

La troisième, plus silencieuse encore, montre Boaz, au réveil, se parfumant avec l’eau de toilette de son père. Une manière bouleversante de renouer avec une présence perdue. De retour chez sa mère, celle-ci reconnaît aussitôt cette odeur familière. Émue, elle respire longuement son fils, comprenant sans un mot qu’il vient de retrouver son père.

Ce film m’a rappelé, par son intensité émotionnelle, Le Droit du plus fort de Rainer Werner Fassbinder et Les Nuits fauves de Cyril Collard.

Au-delà de la question de l’homosexualité, Dis-moi tout est avant tout un film sur la filiation, la culpabilité et la possibilité du pardon. Son approche psychologique, d’une grande finesse, fait de la relation entre le père et le fils le véritable cœur du récit.

Assi Cohen compose un père d’une remarquable retenue, tout en nuances. Quant au jeune Yair Mazor, il porte avec une justesse impressionnante le poids émotionnel du film.

Une nouvelle fois, le cinéma israélien démontre sa capacité à explorer les fractures les plus intimes sans jamais renoncer à l’humanité. C’est cette profondeur qui continue longtemps d’habiter le spectateur.

© Vanessa De Loya Stauber, psychanalyste

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