
Il fut un temps où Marseille était célébrée pour son brassage, son ouverture et sa capacité à faire cohabiter toutes les communautés. Aujourd’hui, une question dérange, mais elle mérite d’être posée : Marseille est-elle en train de devenir la capitale européenne de l’antisémitisme du quotidien ?
Non pas celui des grandes déclarations idéologiques, mais celui qui s’installe dans les rues, qui intimide, qui fait reculer, qui impose la peur et qui finit par banaliser l’inacceptable.
Les faits s’accumulent.
Le monument des Sept portes de Jérusalem est la cible de dégradations. Les plages du Prado ont récemment servi de décor à une mise en scène représentant des soldats israéliens massacrant des Palestiniens. Un Optical Center est pris à partie parce que ses propriétaires sont juifs. Des insultes sont proférées devant le restaurant casher Katzav. Le concert d’Amir est annulé après une campagne de mobilisation et de menaces. À chaque fois, le même message est envoyé : tout ce qui rappelle de près ou de loin le judaïsme ou Israël devient une cible.
Il ne s’agit plus d’une succession d’incidents isolés. C’est un climat où certains se sentent suffisamment sûrs d’eux pour désigner publiquement des Juifs, intimider des commerçants, empêcher des manifestations culturelles ou transformer l’espace public en terrain d’intimidation.
Et que répondent les grands leaders d’opinion?Et que répond le maire de Marseille? Une condamnation de principe. Quelques mots convenus rappelant que « l’antisémitisme n’a pas sa place à Marseille ». Bien sûr qu’il faut condamner. Mais lorsque les actes se répètent, la condamnation ne peut plus tenir lieu de politique.
Nous sommes au cœur de l’été. Les Marseillais sont en vacances. Les terrasses sont pleines. Le Vieux-Port est animé.
Mais l’antisémitisme, lui, ne part jamais en congé.
Il continue de circuler librement dans les rues de Marseille. Il s’installe devant des commerces. Il s’invite devant des restaurants. Il dicte l’annulation de spectacles. Il teste les limites de la République.
Et ce qui inquiète le plus n’est peut-être pas la violence de quelques-uns. C’est l’habitude des autres. L’accoutumance. L’idée que tout cela finirait par devenir normal.La banalisation du mal comme en parlaient si bien Hannah Arendt ou encore Élie Wiesel.
L’histoire nous enseigne pourtant une vérité simple : l’antisémitisme ne s’arrête jamais aux Juifs. Il finit toujours par atteindre toute la société.
Marseille ne manque pas de discours sur le vivre-ensemble. Elle manque aujourd’hui d’une démonstration d’autorité. La liberté de circuler, de commercer, de pratiquer sa religion, d’organiser un événement culturel ou d’assister à un concert ne devrait jamais dépendre de la capacité de groupes de pression à faire régner la peur.
Je suis marseillais. J’aime cette ville. C’est précisément pour cette raison que je refuse de détourner le regard.
Car aujourd’hui, j’ai le sentiment que Marseille célèbre volontiers les Juifs lorsqu’ils appartiennent à son histoire, lorsqu’ils reposent dans ses cimetières ou lorsqu’ils sont évoqués lors des commémorations officielles pour la Shoah !
Mais les Juifs bien vivants, ceux qui ouvrent un commerce, fréquentent un restaurant casher, portent une kippa, soutiennent un artiste ou souhaitent simplement vivre leur identité sans avoir à se justifier, ceux-là semblent parfois devenus encombrants.
Une démocratie ne se mesure pas à la qualité de ses discours, mais au courage avec lequel elle protège ses citoyens.
Il est encore temps d’agir.
Ce n’est plus seulement la communauté juive qui est mise à l’épreuve.
C’est la République elle-même.
© Paul Fitoussi

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