Comment l’accusation de génocide est devenue l’arme centrale de l’antisionisme. Par Pierre-André Taguieff


Depuis le 7 octobre 2023, l’accusation de « génocide » visant Israël s’est imposée au cœur du discours antisioniste. Pierre-André Taguieff en retrace la généalogie idéologique, analyse ses usages politiques et montre comment, selon lui, cette accusation, favorablement accueillie par une partie de la gauche, conduit à une inversion radicale des rôles entre victimes et bourreaux.


Depuis la création de l’État d’Israël le 14 mai 1948, la haine des Juifs, une haine idéologisée fonctionnant comme le noyau affectivo-imaginaire d’une vision du monde manichéenne, a pour principal véhicule symbolique le discours dit « antisioniste » élaboré par les Soviétiques, les islamistes et les nationalistes palestiniens sur le modèle du discours anticolonialiste [1], anti-impéria-liste [2] et antiraciste [3], et prétendant défendre pieusement « la démocratie », « le droit international » ou « la justice internationale ». Les intellectuels de gauche occidentaux, qu’ils  soient juifs ou non, privilégient d’une façon croissante ce registre polémique, qui présente l’avantage de réduire Israël à un État colonial promis à être démantelé conformément au sens de l’histoire ou à la marche du progrès [4].

La juriste antisioniste Monique Chemillier-Gendreau résume ainsi ses convictions de militante : « La violation persistante de la norme du droit international qui reconnaît au peuple palestinien le droit à l’autodétermination est au cœur de la politique israélienne. Toutes les atteintes au droit international imputables à cet État à l’occasion du conflit ont été ou sont des violations secondaires inspirées par cette volonté principale [5]. » Cette juriste d’extrême gauche, animée par une vision manichéenne simpliste, confie son espoir de voir « les forces du bien triompher des forces du mal qui sont à l’œuvre depuis si longtemps sur cette terre de Palestine ». Ce discours qui criminalise et diabolise le sionisme com-porte notamment les accusations d’« apartheid [6] », de « net-toyage ethnique [7] », voire de « crimes contre l’humanité » ou de « génocide [8] » visant Israël, ainsi que le thème déma-gogique de « l’État d’Israël contre les Juifs [9] ». Corrélative-ment, les antisionistes d’extrême gauche, néo-staliniens ou trotskistes, ne cessent de répéter, dans leur jargon sloga-nique de propagandistes, que l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme [10] et que, tout au contraire, le sionisme est un authentique racisme, ou un nationalisme raciste, à visée génocidaire.

Une surenchère rhétorique antisioniste

L’accusation de « génocide » du peuple palestinien, deve-nue centrale dans les propagandes antisionistes de l’après-7-Octobre, a donné lieu à de multiples accusations dérivées : « futuricide », « urbicide », « démocide [11] » et « culturi-cide [12] ». Autant de manières de caractériser polémique-ment le projet génocidaire et ethnocidaire imputé à « l’entité sioniste » : faire disparaître un peuple et/ou « effacer une société ». L’universitaire militante Stéphanie Latte Abdallah justifie ainsi son accusation de « futuricide » : « Depuis le 7 octobre 2023, les Gazaoui·es et les Palestinien·nes ont le sentiment de vivre une nouvelle Nakba, en raison d’une guerre génocidaire qui vise directement les civils et tout ce qui permet d’envisager un avenir à Gaza. Elle constitue en ce sens ce que j’appelle un futuricide. »

Une manifestation de soutien à Gaza a été organisée le 8 septembre 2024 à Paris, place de la Nation, où étaient pré-sents notamment, pour LFI : Rima Hassan, Thomas Portes, Manuel Bompard et Ersilia Soudais, aux côtés de plusieurs figures du militantisme islamo-palestiniste. Membre du collectif Urgence Palestine et proche du PIR comme de LFI, l’agitateur islamo-gauchiste Elias d’Imzalène (El Yess Zareli), qui s’est spécialisé dans la dénonciation de l’« isla-mophobie », y a pris la parole, mariant la dénonciation du « génocide » et l’appel à la « résistance », ne cachant pas son rêve d’une « intifada à Paris » :

« Est-ce que nous aussi, nous sommes la résistance ? Les hommes de Gaza qui se battent pour que leurs femmes et leurs enfants vivent ? C’est un génocide, et avec les génocidaires, il y a des complices (…) Est-ce qu’on est prêts à amener l’intifada à Paris ? Dans la banlieue, dans nos quartiers. (…) La guerre va continuer, mais la résistance va aussi se poursuivre (…). Et bientôt, Jéru-salem sera libérée et nous pourrons prier au Masjid al-Aqsa et Jérusalem deviendra la capitale de tous les révolutionnaires [13] . »

En octobre 2025, les intellectuels islamo-gauchistes se sont mobilisés pour dénoncer le « génocide nutritionnel » à Gaza, ainsi décrit :

« Depuis octobre 2023, Gaza est soumise à un pro-gramme de destruction systématique et multidi-mensionnelle, conjuguant bombardements massifs, assassinats ciblés, effondrement des infrastructures civiles, assèchement de l’accès aux ressources vitales – nourriture, eau, carburant, soins. L’“affamement” n’est pas une conséquence collatérale de cette violence, mais en est un vecteur central, pensé, organisé, mis en œuvre avec régularité. (…) Il constitue une stratégie d’extermi-nation différée, dont l’objectif est le nettoyage ethnique du territoire [14]. »

Un manifestant brandit une pancarte « Stop Génocide » lors du rassemblement parisien du 30 avril dernier pour réclamer la libération des activistes de la flottille pour Gaza
 

Nazification d’Israël

La propagande que j’ai qualifiée d’islamo-palestiniste [15] a su, avec succès, retourner contre Israël, pourtant victime d’un méga-pogrom exprimant une visée génocidaire, l’accusation de « génocide » [16]. La victimisation du « peuple palestinien » constitue le thème central des discours de combat accompa-gnant les mobilisations propalestiniennes, qu’elles soient à l’initiative de mouvements islamistes ou d’organisation gau-chistes. Les appels à boycotter tout ce qui touche à Israël se multiplient et se font menaçants. Comment ne pas vouloir boycotter les supposés complices du « génocide à Gaza » ?

C’est le moins que puissent faire, dans les pays occidentaux, les « résistants » en lutte contre Netanyahou, dénoncé comme une réincarnation d’Hitler ou, pour être plus précis, « une sorte de nazi sans prépuce », selon le mot, lancé quelques jours après le méga-pogrom du 7 octobre 2023 par un chroniqueur de France Inter, Guillaume Meurice [17]. À Paris, le 5 octobre 2024, de la Place de la République à la Place Clichy, une marche est organisée pour dire « Stop au génocide à Gaza », rassemblant environ 5 000 manifestants. Les slogans fusent : « On ne veut pas des génocidaires au
Stade de France » ou « Israël est le seul terroriste au Moyen-Orient ». Ancien militant du Youth Mouvement affilié à l’or-ganisation terroriste FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), Omar Alsoumi, directeur d’Urgence Palestine, association créée le 8 octobre 2023, y prend la parole pour déclarer : « Ils pensaient avoir écrasé notre résistance, mais jusqu’à aujourd’hui, à Gaza, les hommes de la résistance, les enfants de cette terre affrontent l’armée coloniale géno-cidaire et continuent de faire tomber, avec leurs armes, les chars de l’armée coloniale[18]. »

Les analogies historiques les plus fumeuses sont au ren-dez-vous. Une manifestante brandit une pancarte où l’on peut lire : « La Shoah de Gaza : Hitler a été stoppé dans sa folie ? Alors, stoppez Netanyahou. Israël, État sadique. » Ritchie Thi-bault, co-fondateur du collectif PEPS (Peuple révolté) et assis-tant parlementaire de la députée LFI Ersilia Soudais, lance : « Le seul chemin dans les rues de Paris, c’est l’Intifada ! ». Le militant LFI Thomas Portes, interviewé par l’AFP, déclare : « Il faut mettre Israël au ban des nations pour faire cesser le massacre. » Significativement, nul manifestant, scandant les slogans « Palestine vivra, Palestine vaincra », « Free Palestine » ou « Gaza, Gaza, Paris, est avec toi», n’appelle à mettre le Hamas au ban des mouvements politiques. Un mémoran-dum signé Yahya Sinwar (le cerveau des attaques du 7 octobre 2023), daté du 24 août 2022, appelait clairement à l’extermi-nation de l’ennemi juif, sans distinguer entre militaires et civils. D’où cette incitation au meurtre lancée par un commandant du Hamas au moment de l’attaque d’un kibboutz : « Égorgez-les. Exterminez les enfants d’Israël. »

Présents dans cette manifestation, les représentants de LFI, du NPA, du PCF, de EELV, de la CGT ou de l’UNEF n’expri-ment nulle réserve sur les slogans proférés, qui reviennent à criminaliser et à diaboliser les Israéliens tout en appelant confusément à une « Intifada » sur le sol français. Chez ses adeptes et ses défenseurs, le palestinisme s’avère un isla-mo-palestinisme qui va de soi.

Aujourd’hui, nous constatons que le champ de la nazification des « sionistes » s’est élargi à tous les Israéliens, puis à tous les Juifs, jugés plus ou moins complices du prétendu « génocide des Palestiniens de Gaza ». Cette accusation fantasmée, qui érige les Palestiniens en victimes maximales et assimile les Israéliens à des tueurs insatiables, est désormais au cœur de la propagande antijuive internationalisée. Or, percevoir et dénoncer l’État d’Israël comme un « État génocidaire » a une implication pratique, qui se résume par l’impératif de détruire cet État juif comme on a détruit naguère l’État nazi. La grande inversion victimaire a eu lieu : les Juifs, qui furent les victimes prioritaires des nazis, sont transformés en nazis.

Présents dans cette manifestation, les représentants de LFI, du NPA, du PCF, de EELV, de la CGT ou de l’UNEF n’expri-ment nulle réserve sur les slogans proférés, qui reviennent à criminaliser et à diaboliser les Israéliens tout en appelant confusément à une « Intifada » sur le sol français. Chez ses adeptes et ses défenseurs, le palestinisme s’avère un isla-mo-palestinisme qui va de soi.

Jihadisation des esprits

On pourrait ici parler d’une jihadisation des esprits, en cours dans les extrêmes gauches françaises. Les activistes islamo-palestinistes ne cachent pas leur projet, en cours de réalisation dans nombre de pays : la « mondialisation de l’Intifada », visant indifféremment les « sionistes » et les Juifs, suspects quoi qu’ils fassent.

Aujourd’hui, nous constatons que le champ de la nazifica-tion des « sionistes » s’est élargi à tous les Israéliens, puis à tous les Juifs, jugés plus ou moins complices du prétendu
« génocide des Palestiniens de Gaza ». Cette accusation fan-tasmée, qui érige les Palestiniens en victimes maximales et assimile les Israéliens à des tueurs insatiables, est désor-mais au cœur de la propagande antijuive internationalisée. Or, percevoir et dénoncer l’État d’Israël comme un « État génocidaire » a une implication pratique, qui se résume par l’impératif de détruire cet État juif comme on a détruit naguère l’État nazi. La grande inversion victimaire a eu lieu : les Juifs, qui furent les victimes prioritaires des nazis, sont transformés en nazis.

© Pierre-André Taguieff

Philosophe et Historien des idées, directeur de recherches au CNRS


Notes

  1. Fayez A. Sayegh, Le Colonialisme sioniste en Palestine [1965], tr. fr. Salma Haddad, Beyrouth, Centre de recherches – Organisation de Libération de la Palestine, avril 1966 ; nouvelle édition augmentée, Paris, Les Éditions Cujas, 1968.
  2. Le Sionisme, instrument de la réaction impérialiste. L’opinion soviétique se prononce sur les événements du Moyen-Orient et les menées du sionisme international (mars-mai 1970), Moscou, Éditions de l’Agence de Presse Novosti, 1970.
  3. Stefan Goronov, « Le racisme : un principe de base du sionisme », in Sionisme et racisme, actes du Symposium international sur le sionisme et le racisme, 1976 – Tripoli, Paris, Le Sycomore, 1979, pp. 47-58 ; Arab Lawyers Union, That is the Fact… Racism of Zionism
    & « Israel », brochure, Durban, 2001. Pour une analyse critique, voir Pierre-André Taguieff, « Aux racines de l’antisionisme. L’instrumentalisation de l’anticolonialisme et de l’antiracisme », Front populaire, n° 21, juin-juillet-août 2025, pp. 108-119.
  4. Véronique Bontemps & Stéphanie Latte Abdallah (dir.), Gaza, une guerre coloniale, Arles & Paris, Sindbad/Actes Sud, & Beyrouth, Institut des études palestiniennes, 2025.
  5. Monique Chemillier-Gendreau, Rendre impossible un État palestinien. L’objectif d’Israël depuis sa création, Paris, Les Éditions Textuel, 2025, p. 12.
  6. Omar Barghouti, Edward W. Said et al., The New Intifada: Resisting Israel’s Apartheid, préface de Roane Carey (éd.), introduction de Noam Chomsky, Londres & New York, Verso, 2001 ; Marwan Bishara, Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid, Paris, La Découverte & Syros, 2001.
  7. Dominique Vidal avec Joseph Algazy, Le Péché originel d’Israël. L’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens, Paris, Les Éditions de l’Atelier/Les Éditions Ouvrières, 1998 ; Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine [2006], tr. fr. Paul Chemla, Paris, Fayard, 2008.
  8. Noam Chomsky & Ilan Pappé (sous la direction de Frank Barat), Palestine [2015], tr. fr. Nicolas Calvé, Montréal, Les Éditions Écosociété, 2016 ; Didier Fassin, Une étrange défaite. Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, Paris, La Découverte, 2024 ; Pascal Boniface, Permis de tuer. Gaza : génocide, négationnisme et hasbara, Chevilly-Larue, Max Milo, 2025.
  9. Sylvain Cypel, L’État d’Israël contre les Juifs. Après Gaza, nouvelle édition augmentée, Paris, La Découverte Poche, 2024 (1re éd., 2020).
  10. Dominique Vidal, Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, Montreuil, Éditions Libertalia, 2018.
  11. Abaher el-Sakka, « La guerre à Gaza. Urbicide, démocide, génocide », ibid., pp. 119-129.
  12. Marion Slitine, « Un culturicide à Gaza. Ce que la guerre génocidaire fait aux artistes », ibid., pp. 144-158.
  13. Elias d’Imzalène, 8 septembre 2024, cité par Omar Youssef Souleimane, Les Complices du mal, Paris, Plon, 2025, p. 113.
  14. Sylvain George, « Gaza, laboratoire d’une famine politique (1/2) », https://aoc.media/ opinion/2025/10/05/gaza-laboratoire-dune-famine-politique-1-2/.
  15. Pierre-André Taguieff, Le Nouvel Opium des progressistes. Antisionisme radical et islamo-palestinisme, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », 2023 ; id., L’Invention de l’islamo-palestinisme. Jihad mondial contre les Juifs et diabolisation d’Israël, Paris, Odile Jacob, 2025,
    pp. 185-240.
  16. Voir l’article d’Akram Belkaïd, « Israël accusé de génocide », Le Monde diplomatique, 72e année, n° 850, janvier 2025, p. 19.
  17. Guillaume Meurice, France Inter, 29 octobre 2023.
  18. Omar Alsoumi, 5 octobre 2024.

Source: Le droit de Vivre 2026/1 N° 697 Éditions LedroitdeVivre https://droit.cairn.info/le-droit-de-vivre-2026-1-page-72?lang=fr

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

1 Comment

  1.  » l’accusation de génocide est devenue l’arme centrale de l’antisionisme. »

    Cette arme peut être combattue.
    Durant la deuxième guerre mondiale les anglos-saxons ont bombardé les Français à qui mieux-mieux. Royan rasé, première ville bombardée au napalm, Caen rasé ( cf. Le livre : Stalingrad en Normandie ), Saint-Nazaire….tous les quartiers gare des grandes villes.
    Gaza démolie? Il suffit de comparer avec les photos des villes ci-dessus, ce sont les mêmes dégâts. Personne cependant n’ affirme que les anglos-saxons ont voulu génocider les Français, même si une partie de ces derniers les Normands, leur ont tenu rancune. Les Normands n’ avaient rien pour se protéger des bombardements.Leur solution: fuir dans la campagne pour se planquer sur le bas côté des chemins. A Gaza ils ont des tunnels pour se protéger sauf que le Hamas interdit tout entrée. Pour le hamas un habitant de Gaza tué se transforme en un argument contre Israël.
    Cette histoire de génocide doit être contrecarrée systématiquement.

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*