L’Europe va-t-elle se disloquer comme l’Empire soviétique ?
La comparaison circule. Elle séduit. Elle rassure aussi — parce qu’elle simplifie.
Elle mérite mieux : être examinée, pas avalée.
Ce qui rappelle l’URSS finissante
Un centre qui produit la norme sans enracinement démocratique. Des périphéries qui grincent — Hongrie, Slovaquie, et d’autres demain. Une monnaie unique qui distribue durablement gagnants et perdants. Et surtout : une incapacité chronique à faire puissance.
2026 pourrait cristalliser tout cela. Retrait américain possible. Pression russe. Injonction à une autonomie stratégique que l’Europe proclame et n’incarne pas. Ajoutez un Trump qui dit aux Européens : débrouillez-vous. Soudain, le vernis institutionnel se fissure. La peur affleure.
Et puis il y a le décor : l’an prochain, l’Europe fêtera les 70 ans du traité de Rome. Discours, drapeaux, musique de circonstance. On célébrera la longévité — faute de pouvoir célébrer la puissance. Les commémorations ont cette vertu : elles donnent l’illusion du mouvement à des ensembles qui, en réalité, n’avancent plus.
Ce qui n’a rien à voir
L’URSS était un empire de contrainte : militaire, idéologique, économique. L’Union européenne est un système d’adhésion. On y entre. On peut en sortir — même s’il en coûte.
Le Brexit a servi de test grandeur nature : la sortie est possible, mais coûteuse. Depuis 2016, personne de sérieux ne veut tenter l’expérience.
Mais l’absence de contrainte militaire ne signifie pas absence de contrainte.
En France surtout, le pouvoir circule en circuit fermé. ENA, Inspection des finances, Conseil d’État. Les mêmes produisent les ministres, les cabinets, les dirigeants publics, les relais bruxellois. L’alternance change les visages. Pas les mécanismes. Pas les intérêts. Pas les certitudes.
La Commission fixe des trajectoires. Les gouvernements les exécutent. L’électeur tranche — dans un cadre qu’il ne maîtrise pas, qu’on ne lui a pas demandé de valider, et dont on ne lui explique pas les règles.
Ce n’est pas une dictature. C’est plus fin. Et peut-être plus efficace.
Une oligarchie procédurale : le pouvoir réel s’exerce sans mandat direct, par des règles opaques, au nom d’une rationalité supposée supérieure. Le technocrate ne gouverne pas — il calibre, il paramètre, il implémente. Il ne décide pas : il applique ce que les modèles commandent. Et si ça ne marche pas, c’est que les peuples ont mal compris.
La contrainte n’est pas visible. Elle est technique. Et la technique désarme — parce qu’elle rend la contestation illisible. On ne débat pas d’un règlement délégué. On ne manifeste pas contre un ratio prudentiel. La révolte suppose un adversaire identifiable. Le technocrate a précisément ceci d’utile : il est introuvable.
C’est là que la comparaison avec l’URSS retrouve un point d’appui. Dans les deux cas, une élite s’estime fondée à gouverner sans rendre pleinement compte. La Nomenklatura n’a pas disparu. Elle s’est simplement raffinée. Elle a troqué le Parti contre le diplôme, l’idéologie contre l’expertise, la coercition contre la procédure.
Résultat identique : les gouvernés subissent des décisions qu’ils n’ont pas prises, prises par des gens qu’ils n’ont pas choisis, au nom de principes qu’on ne leur soumet pas.
La vraie fragilité
L’Europe ne s’effondrera pas comme l’URSS. Elle n’est pas une prison.
Elle peut se déliter autrement : par effilochage. Devenir une structure qui subsiste pendant que l’essentiel se décide ailleurs — ou ne se décide plus. Défense, énergie, intelligence artificielle, monnaie : autant de domaines où l’Europe parle beaucoup, agit peu, subit souvent.
Le précédent n’est pas 1991. C’est la Société des Nations : encore là juridiquement, déjà absente stratégiquement.
Ce qui manque à l’Europe pour être l’URSS, c’est la contrainte militaire. Ce qui lui permet de durer sans elle, c’est que la contrainte est devenue invisible.
Une cage sans barreaux.
Et donc sans révolte.
La seule question sérieuse
L’enjeu n’est pas de savoir si l’Europe va se disloquer.
C’est de savoir à quelle vitesse elle cesse d’être autre chose qu’un grand marché, un drapeau, et une technocratie sans visage — convaincue d’avoir raison, incapable de le prouver, et trop bien protégée pour s’en inquiéter.
© Paul Germon

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