« Pas le temps du mépris: Le temps du soupçon »
Raymond Aron
« Pas le temps du mépris : le temps du soupçon. »
Simone Weil, L’Enracinement
« Le fait qu’un être humain possède une destinée éternelle n’impose qu’une seule obligation ;
c’est le respect »
Il existe une question que la France évite de regarder en face, parce qu’elle blesse son roman national, sa prétention universaliste et son imaginaire républicain : les Juifs de France ont-ils jamais été considérés comme pleinement français ?
Non pas français juridiquement.
Non pas français administrativement. Non pas français sur une carte d’identité.
Mais français dans l’évidence du regard national.
Français comme allant de soi. Français sans condition.
Français sans soupçon.
Français sans avoir à prouver qu’ils ne sont pas d’ailleurs.
Car toute l’histoire française des Juifs est traversée par cette contradiction : la France les a reconnus citoyens, mais elle a rarement cessé de les regarder comme des Français particuliers, des Français à part, des Français sous réserve, des Français dont l’appartenance devait périodiquement être vérifiée.
Le Juif français est français en droit. Mais dans l’imaginaire collectif, il reste trop souvent un citoyen dont la loyauté est présumée complexe, dont la parole est soupçonnée d’être communautaire, dont l’attachement à la France est moins spontanément reconnu que celui des autres.
Et c’est cela, peut-être, le fond le plus tenace de l’antisémitisme français : non pas seulement la haine déclarée du Juif, mais l’incapacité à le considérer comme un national ordinaire.
I. Le Juif n’était pas étranger : il était différent
Le grand mensonge historique consiste à faire comme si les Juifs avaient été intégrés à la France depuis l’extérieur. Comme si la France leur avait généreusement ouvert la porte. Comme s’ils étaient devenus français à partir du moment où l’État moderne a daigné les reconnaître.
C’est faux.
Les Juifs étaient là.
À Bordeaux, à Bayonne, en Alsace, en Lorraine, en Provence, dans le Comtat-Venaissin, à Paris.
Ils habitaient ce pays, parlaient ses langues, subissaient ses lois, participaient à son économie, vivaient dans ses villes et ses villages, portaient son histoire avant même que la citoyenneté moderne ne soit formulée.
Ils n’étaient pas étrangers à la France. Ils étaient étrangers au regard que la France chrétienne portait sur eux.
La différence fondamentale n’était pas nationale. Elle était religieuse. Les Juifs n’étaient pas une nation concurrente ; ils étaient une minorité religieuse dans une société structurée par la chrétienté. Et c’est cette chrétienté qui a fait d’eux des êtres à part, visibles, marqués, séparés, soupçonnés.
Avant même que la rouelle ne soit matériellement cousue sur l’habit, elle existait déjà dans les esprits. Le Juif était celui que l’on devait distinguer. Celui qu’il ne fallait pas confondre avec le chrétien. Celui qui devait être reconnu comme autre.
Le concile de Latran IV, en 1215, impose que Juifs et musulmans puissent être distingués des chrétiens par leurs vêtements ; le canon 68 justifie cette distinction par la volonté d’éviter les unions entre chrétiens et non-chrétiens. En France, Louis IX impose en 1269 la rouelle aux Juifs du royaume, application concrète de cette logique de marquage visible.
La rouelle n’est pas un détail médiéval. Elle est un principe politique : rendre le Juif visible comme autre.
On dira que l’étoile jaune nazie n’est pas la rouelle. Bien sûr. Les contextes ne sont pas identiques. La rouelle médiévale n’est pas encore l’antichambre d’un système industriel d’extermination. Mais la continuité symbolique est incontestable : marquer, séparer, isoler, désigner. La 8e ordonnance allemande du 29 mai 1942 imposera en zone occupée le port de l’étoile jaune aux Juifs de plus de six ans ; Vichy, de son côté, avait déjà défini juridiquement le
« Juif » dans la loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs.
Entre la rouelle et l’étoile, il y a des siècles. Mais il y a une même obsession : le Juif ne doit jamais pouvoir se fondre dans le commun.
II. Le cordon ombilical du monothéisme
Pourquoi cette obsession ?
Parce que l’antijudaïsme chrétien n’est pas une xénophobie ordinaire. Il ne vise pas seulement l’étranger. Il vise l’origine.
Le christianisme naît du judaïsme. Il hérite de ses textes, de ses prophètes, de son Dieu, de son vocabulaire spirituel, de son attente messianique. Mais pour devenir lui-même, il doit se présenter comme l’accomplissement, le dépassement, parfois le remplacement du judaïsme.
Le judaïsme devient alors insupportable non parce qu’il est extérieur, mais parce qu’il est trop intérieur. Il est le père spirituel que le fils veut dépasser. Il est la matrice que le rejeton voudrait oublier. Il est le cordon ombilical indélébile.
L’islam, dans une autre configuration théologique et historique, entretient également ce rapport d’antériorité avec le judaïsme. Il reconnaît les Juifs comme peuple du Livre, mais les subordonne dans un ordre religieux et politique où la révélation ultérieure prétend corriger ou achever les révélations précédentes. Là encore, le Juif est celui qui précède, mais refuse de s’effacer.
C’est pourquoi l’antisémitisme théologico-politique a une densité particulière dans les mondes issus du monothéisme abrahamique. Le monde asiatique, lui, n’a pas eu ce compte généalogique à régler avec les Juifs. Il a pu connaître des clichés modernes, des fantasmes importés, parfois des représentations complotistes ; mais il n’a pas porté cette haine structurante de l’origine.
On pourrait le dire brutalement :
L’antisémitisme chrétien est une tentative de parricide spirituel : tuer symboliquement le père pour faire croire que le fils est né de lui-même.
Ou encore :
Le Juif est haï non parce qu’il est étranger, mais parce qu’il est l’origine que l’on voudrait effacer.
Cette lecture éclaire l’extraordinaire persistance de la haine antijuive. Elle n’est pas seulement sociale, économique, politique ou raciale. Elle est d’abord une haine de filiation. Elle vise celui sans qui l’on n’existerait pas, celui qui rappelle la dette, celui qui impose une limite à la prétention du successeur à se proclamer origine absolue.
III. 1791 : l’émancipation ou la tolérance sous condition
La Révolution française aurait pu rompre radicalement avec cet héritage. Elle aurait pu dire simplement :
Tous les citoyens français sont égaux en droit.
Toute personne née en France ou ayant un parent français est citoyen français.
Elle aurait alors effacé la catégorie même du problème juif. Elle aurait cessé de demander ce qu’il fallait faire des Juifs, pour ne reconnaître que des citoyens.
Mais ce n’est pas exactement ce qu’elle fit.
Le décret du 27 septembre 1791, souvent célébré comme l’acte fondateur de l’émancipation des Juifs, révoque les ajournements, réserves et exceptions qui concernaient les « individus juifs » prêtant le serment civique. Il précise que ce serment sera regardé comme une renonciation à tous les « privilèges et exceptions » introduits précédemment en leur faveur.
Le texte est immense par ses conséquences. Il permet aux Juifs d’accéder au droit commun. Mais il est ambigu dans son esprit. Il ne dit pas : les Juifs sont français parce qu’ils sont de France. Il dit : les individus juifs pourront être citoyens s’ils entrent dans la forme civique exigée et renoncent aux statuts particuliers hérités de l’Ancien Régime.
Et que sont ces prétendus « privilèges » ?
Pour les nobles, le privilège signifiait être au-dessus du droit commun. Pour les Juifs, il signifiait souvent être partiellement exempté de l’exclusion. Il s’agissait de lettres patentes, de droits de résidence, de commerce, d’organisation communautaire, de permissions particulières sans lesquelles ils n’auraient même pas pu vivre normalement.
Autrement dit :
On appelait “privilèges” les maigres concessions arrachées à une discrimination structurelle.
C’est là toute l’hypocrisie du vocabulaire. Le Juif, exclu du droit commun, avait besoin d’exceptions pour survivre ; puis la Révolution lui demanda de renoncer à ces exceptions comme si elles avaient été des avantages.
La monarchie avait enfermé les Juifs dans l’exception. La Révolution leur demanda de prouver qu’ils pouvaient en sortir.
IV. « Tout refuser aux Juifs comme nation » : mais quelle nation ?
La formule de Clermont-Tonnerre est devenue célèbre :
« Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. »
Elle est souvent citée comme la quintessence de l’universalisme français. Mais elle contient déjà le soupçon. Le Collège de France rappelle d’ailleurs que cette phrase, tirée du discours du 23 décembre 1789, a souvent été interprétée comme la devise d’une politique assimilationniste.
Mais quelle « nation juive » menaçait la France ?
Les Juifs de France n’avaient pas d’État. Pas d’armée. Pas de diplomatie. Pas de souveraineté territoriale. Ils n’étaient pas une puissance étrangère intérieure. Leur seule nation politique concrète, dès lors qu’ils vivaient sur ce sol et relevaient de ses lois, était déjà la France.
Le mot « nation » désignait alors aussi un corps collectif, une communauté dotée de règles propres. Mais appliqué aux Juifs, il devient accusatoire. Il transforme des structures de survie, produites par l’exclusion, en menace politique.
On avait fait des Juifs un corps séparé, puis on leur reprocha d’être séparés. C’est le paradoxe absolu :
Ce n’étaient pas les Juifs qui formaient une nation dans la Nation ; c’était la France qui les avait maintenus hors de la Nation tout en leur reprochant ensuite cette extériorité.
Les Juifs n’avaient pas à être dissous comme nation, car ils ne constituaient pas une nation rivale. Ils avaient à être reconnus comme ce qu’ils étaient déjà : des habitants de France, des sujets puis des citoyens, des Français de fait avant même que la citoyenneté française moderne ne les reconnaisse en droit.
1791 n’a donc pas rendu les Juifs français.
1791 a reconnu, sous condition, que des Juifs déjà français de fait pouvaient enfin devenir français en droit.
V. La double allégeance : le vieux procès permanent
De là naît la grande récurrence de l’histoire française : le procès en double allégeance. Le Juif est français, mais l’est-il vraiment ?
Il sert la France, mais à qui obéit-il secrètement ?
Il parle comme citoyen, mais ne parle-t-il pas d’abord comme Juif ?
Il défend la République, mais n’a-t-il pas une fidélité cachée ailleurs ? Cette suspicion traverse les siècles.
L’affaire Dreyfus en est le moment le plus emblématique. Alfred Dreyfus n’est pas seulement accusé d’avoir trahi. Il est rendu crédible comme traître parce qu’il est juif. Dans une France traumatisée par la défaite de 1870, obsédée par l’Allemagne, travaillée par le nationalisme et l’antisémitisme, le Juif devient l’incarnation possible de la trahison intérieure. Le ministère de la Justice rappelle que l’affaire se déroule dans un contexte où nationalisme et antisémitisme sont attisés par une presse influente.
Dreyfus était officier français. Il portait l’uniforme français. Il servait l’armée française.
Mais cela ne suffisait pas.
Parce qu’un Juif français n’est jamais simplement présumé loyal. Il doit le démontrer. Et même lorsqu’il le démontre, le soupçon demeure disponible.
L’affaire Dreyfus n’est pas seulement une erreur judiciaire. C’est une scène primitive de la République moderne : un citoyen juif, serviteur de l’État, peut être expulsé symboliquement de la nation par le soupçon de trahison.
Dreyfus fut condamné parce qu’il était accusé. Mais il fut croyable comme coupable parce qu’il était juif.
VI. De Gaulle : le retour d’une parole d’État sur “les Juifs”
On cite presque toujours, à propos de la conférence de presse du 27 novembre 1967, la formule du général de Gaulle sur les Juifs, « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ». Elle est évidemment lourde, parce qu’elle essentialise un peuple entier et réactive l’un des vieux motifs de l’antisémitisme européen : le Juif puissant, sûr de lui, exerçant une domination occulte ou visible.
Mais s’en tenir à cette seule formule serait manquer le plus grave.
Le plus grave est que de Gaulle ne parle pas seulement de l’État d’Israël, ni même des Israéliens. Il parle des Juifs comme d’un peuple séparé, doté d’une psychologie collective, d’une puissance collective, d’une responsabilité collective. Ce faisant, il extrait symboliquement les Juifs français du peuple français pour les réinscrire dans un peuple juif global, extérieur, suspect, porteur de tensions et de malveillances.
Dans le passage complet, de Gaulle évoque les « malveillances » que les Juifs auraient suscitées selon les époques et les pays, avant de rappeler la sympathie née de leur persécution et de leur renaissance nationale. Cette formulation est capitale : elle ne dit pas seulement que les Juifs ont été haïs ; elle laisse entendre qu’ils ont, d’une certaine manière, suscité cette haine. Le mot est terrible. Il déplace insensiblement la responsabilité. Il ne nomme pas seulement les persécuteurs ; il suggère que les persécutés auraient provoqué les malveillances dont ils furent l’objet.
C’est là que le vieux schéma réapparaît.
Le Juif n’est pas simplement victime d’une haine injustifiable. Il devient celui autour de qui la haine se forme, celui dont l’existence, la force, l’assurance ou la différence produiraient une réaction hostile. Autrement dit, le soupçon revient sous une forme presque majestueuse : si les Juifs sont haïs, n’y aurait-il pas en eux quelque chose qui explique cette haine ?
Cette logique est redoutable, parce qu’elle rejoint l’un des ressorts les plus anciens de l’antisémitisme : faire porter au Juif une part de responsabilité dans la haine qu’on lui voue.
Mais il y a plus. Après 1967, le problème n’est pas seulement la politique française au Proche- Orient. C’est la manière dont l’existence d’Israël reconfigure le regard porté sur les Juifs de France. Le Juif français redevient alors suspect de double allégeance. Non plus, comme au temps de Dreyfus, soupçonné de trahir au profit de l’Allemagne, mais soupçonné de penser, de sentir, de parler ou d’agir au nom d’Israël.
La conférence de presse de De Gaulle intervient dans un contexte précis : après la guerre des Six Jours, la France modifie sa relation avec Israël, impose un embargo sur les ventes d’armes et adopte une ligne plus distante envers l’État hébreu. Mais le basculement décisif tient au glissement de vocabulaire : la critique d’Israël devient parole sur les Juifs.
C’est exactement ce que Raymond Aron a perçu dans De Gaulle, Israël et les Juifs. Pour Aron, le discours gaullien a ouvert « le temps du soupçon ». Le problème n’était pas seulement une maladresse lexicale. C’était l’autorisation symbolique donnée à une vieille interrogation française : les Juifs de France sont-ils pleinement avec la France, ou sont-ils liés d’abord à un autre peuple, à une autre fidélité, à une autre nation ?
C’est ici que la phrase « peuple juif » devient politiquement explosive. Car en caractérisant les Juifs comme peuple global, De Gaulle ne décrit pas seulement une réalité historique ou religieuse ; il crée une catégorie qui concurrence, dans l’imaginaire, l’appartenance nationale française. Le Juif français cesse d’être simplement un Français juif ; il devient membre d’un peuple juif international dont la France pourrait se méfier.
Et c’est cette logique qui nourrit, explicitement ou implicitement, le soupçon aux postes clés.
Car si les Juifs forment un peuple à part, s’ils sont liés à Israël par une solidarité supposée supérieure à leur citoyenneté française, alors la question empoisonnée revient : peut-on leur confier les fonctions sensibles ? Peut-on les placer au cœur de l’État, de l’armée, du renseignement, du nucléaire, de la diplomatie, sans se demander où va leur loyauté ultime ?
C’est le retour du vieux procès en double allégeance, mais sous une forme moderne, policée, presque géopolitique.
Voilà pourquoi le passage gaullien est si grave. Non parce qu’il aurait seulement prononcé une formule blessante. Mais parce qu’il a réactivé, au sommet de l’État, la distinction entre les Juifs et le peuple français. Il a replacé les Juifs français dans une appartenance collective extérieure, comme si leur judéité les rattachait d’abord à une autre totalité que la nation française.
Le cœur du problème n’est donc pas seulement :
“Peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur.”
Le cœur du problème est :
Les Juifs sont à nouveau désignés comme un peuple séparé, dont l’existence suscite la haine, dont la puissance inquiète, dont la fidélité nationale peut être interrogée.
C’est exactement l’inverse de l’égalité républicaine.
Ce n’est plus le citoyen français de confession ou d’origine juive. C’est le Juif comme catégorie politique globale.
Et dès lors, le Juif français n’est plus pleinement absorbé dans le peuple français. Il redevient membre d’un peuple autre.
C’est cela qui exclut symboliquement. C’est cela qui blesse.
C’est cela qui prolonge, sous une forme républicaine et gaullienne, la vieille incapacité française à regarder le Juif comme un Français ordinaire.
VII. Macron : entre reconnaissance et ambiguïté, l’universalisme comme assignation
Emmanuel Macron a souvent tenu des paroles fortes contre l’antisémitisme. Il a notamment déclaré, lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv en 2017, que l’antisionisme pouvait être « la forme réinventée de l’antisémitisme ». Cette formule avait le mérite de nommer une réalité trop souvent esquivée : une partie de l’antisionisme contemporain ne critique pas seulement la politique d’un gouvernement israélien, mais nie aux Juifs ce qu’elle reconnaît à presque tous les autres peuples.
Mais, là encore, le problème français surgit dans l’ambiguïté des mots et des gestes.
Lorsque des propos prêtés à Emmanuel Macron affirment que « l’histoire de la communauté juive, c’est l’universalisme », la phrase peut sembler noble. Elle peut même paraître flatteuse. Mais elle devient inquiétante lorsqu’elle est comprise comme un reproche adressé aux Juifs qui s’écarteraient de cet universalisme attendu. L’Opinion, puis plusieurs médias, ont rapporté cette phrase attribuée au président lors d’un conseil des ministres de juillet 2025 ; l’Élysée a ensuite contesté l’interprétation selon laquelle il aurait reproché à la communauté juive « d’oublier son universalisme ».
Mais c’est précisément cette polémique qui est révélatrice. Car qui définit l’universalisme juif ?
Qui décide qu’un Juif est fidèle ou infidèle à l’universel ?
Qui décrète que l’inquiétude des Juifs, leur attachement à Israël, leur colère face à l’antisémitisme ou leur refus de l’effacement les feraient sortir de l’universalisme ?
On retrouve ici une vieille injonction française : le Juif est accepté lorsqu’il devient le symbole de l’universel, mais il redevient suspect dès qu’il parle comme Juif réel, blessé, inquiet, solidaire, enraciné dans une mémoire et dans une histoire.
Ce n’est plus la rouelle médiévale. Ce n’est plus le statut de Vichy.
Ce n’est pas non plus la phrase gaullienne sur le « peuple juif ».
C’est une forme plus subtile : la mise sous tutelle morale de la parole juive.
Le Juif français serait pleinement légitime tant qu’il incarne l’universel abstrait. Mais dès qu’il exprime une solidarité juive, une inquiétude juive, une vigilance juive, une colère juive, il serait soupçonné de s’éloigner du commun républicain. Autrement dit, on lui reconnaît une place dans la France universelle, mais on lui retire symboliquement cette place dès qu’il refuse de se dissoudre dans l’abstraction.
C’est là que Macron, volontairement ou non, rejoint une longue tradition française : le Juif est reconnu comme citoyen à condition que sa judéité ne trouble pas la fiction universaliste nationale.
Et cela aussi est une manière de le mettre hors de France. Non pas hors de France administrativement.
Non pas hors de France juridiquement.
Mais hors de France symboliquement, dès lors qu’il ne correspond plus à l’image que le pouvoir attend de lui.
La formule implicite devient :
Soyez juifs, mais seulement si votre judaïsme confirme notre universalisme. Ne soyez pas juifs si votre judaïsme nous oblige à regarder l’antisémitisme réel, la peur réelle, la double allégeance qu’on vous impose, ou l’abandon que vous ressentez.
C’est une assignation. Une assignation flatteuse peut-être, mais une assignation tout de même.
Le problème s’aggrave lorsque cette parole s’accompagne de gestes politiques perçus comme contradictoires. La proximité ou la présence récurrente de personnalités controversées autour du président, comme Yassine Belattar, a nourri un profond malaise. Belattar a été nommé en 2018 au Conseil présidentiel des villes, dont il a démissionné en 2019 ; il a aussi fait partie de la délégation accompagnant Emmanuel Macron lors de sa visite d’État au Maroc en octobre 2024, présence qui a suscité une polémique publique.
Il ne s’agit pas ici de transformer chaque fréquentation en preuve d’intention. Il s’agit de constater un signal politique : lorsque les Juifs de France entendent des leçons d’universalisme tout en voyant le pouvoir dialoguer avec des figures qu’ils perçoivent comme proches d’un islam politique ou d’un discours hostile à leurs inquiétudes, ils ne reçoivent pas seulement un message intellectuel. Ils ressentent un abandon.
Et les mots blessants pèsent d’autant plus qu’ils s’inscrivent dans ce contexte. Car l’universalisme ne peut pas servir à demander aux Juifs de taire leur peur. Il ne peut pas servir à leur reprocher leur solidarité.
Il ne peut pas servir à les sommer d’être plus abstraits que les autres citoyens.
Il ne peut pas devenir une discipline imposée aux Juifs par ceux qui ne subissent pas l’antisémitisme.
Le vrai universalisme ne consiste pas à dire aux Juifs : cessez d’être trop juifs pour redevenir pleinement français.
Le vrai universalisme consiste à dire : un Juif français qui parle comme Juif blessé, inquiet ou solidaire parle encore comme citoyen français.
Et c’est cela que la France peine toujours à admettre.
VIII. Les lapsus contemporains : la rouelle dans la parole
Aujourd’hui, on ne coud plus la rouelle sur le vêtement. On la projette sur la parole.
Lorsqu’un responsable politique, répond à Marine Le Pen sur la préférence nationale accuse qu’en le disant elle voudrait exclure « les Juifs, les Arabes et les Noirs », il croit probablement dénoncer le racisme. Mais il révèle autre chose. C’est son interprétation qui est l’essence d’un racisme : est-ce qu’un juif, un arabe ou un noir ne pourrait pas être français par nature ?
La préférence nationale vise juridiquement les étrangers. Pourquoi alors les Juifs surgissent-ils spontanément dans l’énumération ? Pourquoi le Juif est-il mentalement placé du côté de ceux que la nation pourrait exclure ? Pourquoi son appartenance nationale est-elle si peu évidente qu’il devient l’exemple même de celui que l’on protégerait contre une politique d’exclusion nationale ?
Ce lapsus est terrible parce qu’il vient d’un camp qui se croit protecteur. Il montre que même ceux qui prétendent défendre les Juifs peuvent oublier qu’ils sont français.
Le même mécanisme se voit lorsqu’une députée française juive est renvoyée, explicitement ou implicitement, à Israël lorsqu’elle parle d’antisémitisme. La polémique autour de Caroline Yadan en fournit un exemple récent : une responsable politique française, parlant d’un sujet français, se trouve ramenée par certains à un autre pays, comme si son identité juive déplaçait automatiquement sa parole hors de la citoyenneté française.
Voilà la rouelle moderne.
Elle n’est plus cousue sur la poitrine. Elle est collée à la parole.
Elle dit : tu parles français, mais d’où parles-tu vraiment ? Elle dit : tu es député français, mais quel est ton pays ?
Elle dit : tu dénonces l’antisémitisme, mais n’est-ce pas Israël que tu défends ? Elle dit : tu es citoyen, mais tu n’es jamais seulement citoyen.
La rouelle a quitté le tissu pour entrer dans les esprits.
IX. Français quand ils se taisent, communautaires quand ils parlent
La règle implicite est simple : les Juifs sont pleinement français tant qu’ils ne rappellent pas qu’ils sont juifs.
S’ils réussissent, ils sont français. S’ils servent l’État, ils sont français.
S’ils meurent pour la France, ils sont français.
S’ils enrichissent la culture, la science, l’économie ou l’armée, ils sont français.
Mais s’ils dénoncent l’antisémitisme, ils deviennent communautaires. S’ils défendent Israël, ils deviennent suspects.
S’ils demandent protection, ils deviennent privilégiés. S’ils rappellent l’histoire, ils deviennent accusateurs. S’ils refusent l’effacement, ils deviennent menaçants.
Le Juif français est ainsi enfermé dans une contradiction impossible : on lui demande d’être citoyen universel, mais on l’accuse de particularisme dès qu’il parle de ce qui le menace comme Juif. C’est exactement la survivance de 1791 : tout accorder au Juif comme individu, mais se méfier du Juif dès qu’il apparaît comme porteur d’une mémoire, d’une solidarité, d’une parole collective.
La République aime le Juif abstrait. Elle supporte mal le Juif réel.
X. La France a-t-elle jamais coupé avec la France chrétienne ?
La France républicaine aime se penser comme rupture. Rupture avec la monarchie. Rupture avec l’Église. Rupture avec les discriminations anciennes. Mais il existe des continuités souterraines que les constitutions ne suffisent pas à abolir.
La France chrétienne regardait le Juif comme un étranger intérieur. La France révolutionnaire l’a admis sous condition.
La France nationaliste l’a soupçonné de trahison. La France de Vichy l’a classé administrativement. La France gaullienne l’a essentialisé après 1967.
La France contemporaine le renvoie périodiquement à Israël.
Ce ne sont pas des équivalences. Il ne s’agit pas de dire que tout se vaut. La rouelle n’est pas Vichy ; Vichy n’est pas un lapsus ; un lapsus n’est pas une déportation. Mais il existe une continuité de structure : le Juif n’est jamais laissé dans l’évidence du commun.
Il est distingué. Marqué.
Toléré. Émancipé. Soupçonné. Classé.
Assigné.
Toujours quelque chose le tire hors du « nous ».
XI. La vraie égalité
La vraie égalité ne demanderait pas aux Juifs de renoncer à des « privilèges » qui n’étaient que des exemptions à la discrimination.
La vraie égalité ne leur demanderait pas de prouver qu’ils ne forment pas une nation séparée. La vraie égalité ne leur demanderait pas de choisir entre mémoire juive et citoyenneté française. La vraie égalité ne soupçonnerait pas leur parole d’être commandée par Israël.
La vraie égalité dirait simplement : Tous les citoyens français sont égaux en droit.
Et encore : Toute personne née en France ou ayant un parent français est citoyen français.
Point final. Ni Juif, ni chrétien, ni musulman, ni athée devant la loi : seulement des citoyens.
Mais lorsque l’un de ces citoyens est attaqué parce qu’il est juif, alors la République devrait comprendre que ce n’est pas une affaire communautaire. C’est une atteinte directe à la nation française.
Car tuer un Juif parce qu’il est juif, ce n’est pas seulement tuer un membre d’une communauté. C’est assassiner un citoyen français au nom de l’idée qu’il ne serait pas vraiment français.
XII. La question demeure
Alors, un Juif sera-t-il un jour considéré comme Français à part entière dans ce pays ? La réponse juridique est oui.
La réponse officielle est oui.
La réponse républicaine est oui.
La réponse commémorative est oui.
Mais la réponse de l’histoire est plus douloureuse.
Car être Français à part entière, ce n’est pas seulement posséder des droits. C’est être inclus spontanément dans le « nous ». C’est ne pas avoir à prouver sa loyauté. C’est ne pas être sommé de choisir entre sa mémoire et sa patrie. C’est ne pas être renvoyé à Israël lorsqu’on parle de la France. C’est ne pas être soupçonné de double allégeance dès que l’on refuse de s’effacer.
Les Juifs de France ne demandent pas une faveur. Ils ne demandent pas une tolérance.
Ils ne demandent pas une exception. Ils ne demandent pas un privilège.
Ils demandent que cesse cette étrangeté assignée.
Ils demandent que la France comprenne enfin ce qui devrait être évident :
Les Juifs ne sont pas en France. Ils sont de France.
Et tant que cette phrase ne sera pas admise sans réserve, l’émancipation de 1791 restera inachevée.
La France aura donné aux Juifs des droits. Mais elle ne leur aura pas encore donné ce qui ne devrait jamais avoir à être donné : la certitude d’être reconnus comme Français à part entière, chez eux, dans leur propre pays.
© Richard Abitbol
Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales Conseils en stratégie de développements et d’investissements pour les Etats , et notamment pays émergents, et les grandes entreprises.

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