Pierre-André Taguieff : « Sans Mélenchon guide suprême le château fort LFI est voué à s’effondrer »

Pierre Andre Taguieff 06 03 26 Fabien Clairefond

ENTRETIEN – Dans LFI. Anatomie d’une perversion, l’historien des idées Pierre-André Taguieff* convoque une cinquantaine d’auteurs pour dresser le livre noir du mélenchonisme et disséquer sa mécanique idéologique. En exclusivité, il répond aux questions du Figaro sur cet ouvrage définitif et décrypte les diverses polémiques provoquées par les Insoumis ces derniers mois, sur fond d’antisémitisme et de guerre culturelle.

Un entretien réalisé pour Le Figaro par Alexandre Devecchio et Rémi Monti

LE FIGARO. – Depuis la mort de Quentin Deranque, Mélenchon semble s’enfermer dans une stratégie de fuite en avant : il écarte les médias traditionnels de ses conférences de presse et défend sa proximité avec la Jeune Garde. Quel intérêt a-t-il à faire cela?

PIERRE-ANDRÉ TAGUIEFF. – Il n’a pas le choix, car la révolution citoyenne et la VIe République qu’il propose dans son programme n’intéressent personne. Mélenchon est un démagogue aussi ­avisé qu’efficace, doublé d’un chef charismatique soucieux d’affirmer et d’exercer son autorité en l’illustrant par des purges régulières. Pour exister, il doit plaire, surprendre et se distinguer à tout prix. Par exemple en jouant au mal-pensant ou au défenseur incorruptible des exclus, des discriminés, des « racisés ». En populiste averti, il donne dans la dénonciation du « système » ou des « élites corrompues » au service du « capitalisme mondialisé ». Prenant le parti de « ceux d’en bas », celui des « victimes » de l’ordre injuste qu’il dénonce, à commencer par les musulmans, supposés menacés par une prétendue islamophobie, au moment où se multiplient les faits antijuifs, quant à eux bien réels, il s’arroge également, pour des raisons tactiques, le statut de victime des médias qu’il suppose aux mains de ces « fascistes » que sont à ses yeux les journalistes. 

Pour séduire son public et le mobiliser dans l’actuel contexte idéologique, le démagogue, professionnel de l’agit-prop, doit se concentrer sur deux fronts : l’antifascisme fantasmé des groupuscules antifas, qu’il reprend à son compte, et l’antisionisme radical dont l’activiste islamo-palestiniste Rima Hassan est la propagandiste emblématique. Contre « l’extrême droite » (ou « les fascistes ») et contre les sionistes criminalisés en génocidaires. Adaptant le modèle marxiste de la lutte des classes au contexte sociopolitique contemporain, il mise sur l’attractivité du combat pour une société parfaitement égalitaire, ce qui implique de désigner l’ennemi diabolisé, lequel peut avoir plusieurs ­visages, les principaux étant ceux du fascisme ou de l’extrême droite et du sionisme ou de l’amé­ricano-sionisme – catégorisation polémique destinée à une nouvelle circulation mondiale dans le contexte de la guerre contre la dictature islamiste iranienne.

Quel regard portez-vous sur la polémique récente concernant les propos de Jean-Luc Mélenchon sur la prononciation des noms d’Epstein et de Raphaël Glucksmann ?

L’affaire est hautement significative. Rappelons-en le contexte. Au cours de son meeting à Lyon, le 26 février 2026, qui aurait rassemblé 2 000 personnes, Mélenchon a réaffirmé son soutien aux antifas, adeptes de la violence de rue comme de la violence verbale, confirmant ainsi sa vision de l’opposition politique centrale : antifascistes contre fascistes. Ce qu’il a confirmé quelques jours plus tard, le 1er mars 2026 au cours d’un meeting à Perpignan, avec cette ­variante : collectivistes contre fascistes. Et ­d’appeler à la construction d’un « front antifasciste » en vue de l’élection présidentielle de 2027, ajoutant : « À la fin, ce sera eux (l’extrême droite, les fascistes) contre nous (les antifascistes) ».

À Lyon, il s’est aussi ­risqué à ironiser lourdement sur la prononciation du patronyme de Jeffrey ­Epstein : « Epstine », à l’améri­caine, paraissant reprendre l’accusation fantasmatique de certains activistes antijuifs contemporains comme Alain ­Soral. Prononcer « Epstine » permettrait de « russifier » le nom juif, et donc de masquer la judéité du criminel sexuel. C’est un clin d’œil fait aux antijuifs composant une partie ­notable de son auditoire, ravis d’entendre stigmatiser un pé­docriminel juif supposé lié au Mossad. ­Aussitôt, nombre de commentateurs ont parlé d’un nouveau dérapage antisémite du démagogue ­islamo-gauchiste et d’une dérive de LFI, comme s’ils découvraient un symptôme jusqu’alors ­inconnu. Mais ce prétendu dérapage a eu lieu sur le registre d’une forme particulière d’antisémitisme, disons un antisémitisme de second degré, un antisémitisme rigolard et moqueur censé ­faire rire le public, jouant sur l’implicite et les sous-entendus, dont on sait qu’ils peuvent toujours être niés. 

À Perpignan, il est d’ailleurs revenu sur son interrogation feinte concernant la prononciation du nom Epstein en prenant l’exemple du patronyme Glucksmann, qu’il a prononcé à la française en le déformant. C’est ce qu’on pourrait appeler l’antisémitisme des hypocrites, qui est aussi celui des stratèges idéologiques, dont les apparentes provocations sont des moyens de séduction. ­Mélenchon, ce faux dévot donnant dans l’antifascisme de carnaval d’une gauche résiduelle et en conséquence extrémiste, est un tartuffe s’adressant à des jocrisses  admiratifs. La radicalisation n’est pas toujours une faiblesse, elle peut être un atout. La transgression tonitruante peut être attractive, voire mobilisatrice. Face aux critiques, le tribun pervers, toujours content de lui, a réagi sur le ton du mépris en insinuant que l’antisémitisme caractérisait ceux qui se montraient indignés par ses propos : « Consternante réaction de ceux qui y voient de l’antisémitisme. Ça pose question sur leurs réelles motivations sur cette question. L’antisémitisme est du côté de ceux qui veulent tout ramener à ce sujet ». Classique recours à la rétorsion d’argument. Quant au très discipliné Manuel Bompard, son second, il a dénoncé une prétendue « cabale » et des « attaques nauséabondes » contre son chef bien-aimé.

Vous dites que « l’islamisme est l’ennemi principal des peuples libres », et LFI, « son cheval de Troie ». Qui se sert de l’autre pour s’imposer dans sa conquête de l’opinion et du pouvoir ?

Entre les islamistes et les islamo-gauchistes de LFI, les intérêts sont partagés. Pour les islamistes, LFI et ses alliés (dont les Verts) sont des instruments permettant de pénétrer la société française sous les couleurs de la gauche. Pour LFI et ses ­alliés, la conquête de l’électorat musulman est une condition de survie dans l’espace de la compé­tition politique. D’où l’engagement sans réserve des mélenchoniens dans le camp des propagandistes antisionistes et propalestiniens, qui, même après le méga-pogrom djihadiste du 7 octobre 2023, célèbrent l’organisation islamo-terroriste qu’est le Hamas comme un « mouvement de résistance ». La guerre culturelle est ici indissociable du combat politique.

L’islamo-gauchisme, que vous avez été le premier à conceptualiser, est-il né en Iran ?

Par l’expression « islamo-gauchisme », je dé­signe un ensemble d’alliances stratégiques et de convergences idéologiques entre des groupes d’extrême gauche et diverses mouvances islamistes. Un « islamo-gauchiste » est soit un militant d’extrême gauche qui s’allie avec des groupes islamistes au nom de certaines causes supposées révolutionnaires (anticapitalisme, ­anti-impérialisme, antisionisme, etc.), soit un islamiste qui se rapproche de l’extrême gauche pour des raisons tactico-stratégiques, en épousant certains de ses thèmes mobilisateurs, sur la base d’une convergence d’intérêts divers. L’islamo-gauchisme, qui désigne une tradition révolutionnaire de gauche, constitue une catégorie générale comprenant plusieurs variantes historiques. ­L’islamo-gauchisme a une préhistoire, qui commence en 1920 avec la collusion islamo-bolchevique, et une histoire, qui commence en 1978-1979 avec l’alliance islamo-communiste en Iran. En sautant quelques étapes, il faut ensuite souligner l’importance de la révolution khomeyniste, lorsqu’en 1978-1979 le Parti communiste iranien (le Toudeh), comme tous les groupes de l’opposition de gauche au chah, a soutenu les islamistes chiites dans leur conquête du pouvoir, sous les applaudissements d’une partie des élites intellectuelles occidentales, qui y voyaient un nouveau modèle de révolution, supposée dotée d’une dimension spirituelle. Les communistes iraniens, comme d’autres formations de gauche, ont cru pouvoir jouer la carte de l’alliance avec les islamistes iraniens. Mais, après quatre ans de collaboration avec le pouvoir islamiste, le Toudeh fut brutalement détruit, en 1983, sur l’ordre de ­Khomeyni. La cause palestinienne, érigée en nouvelle grande cause révolutionnaire, aura été le principal facteur de la formation de la configuration islamo-gauchiste. C’est par son propalestinisme inconditionnel, formant une sorte de microreligion politique, que la gauche gauchiste occidentale s’est convertie à l’islamo-gauchisme. Or, la République islamique d’Iran, de Khomeyni à Khamenei, a soutenu activement la cause palestinienne et les organisations islamo-terroristes comme le Hamas, tout en appelant à la destruction de « l’entité sioniste ».

Après les frappes américaines sur l’Iran et la mort de Khamenei, les Insoumis ont dénoncé une « négation de tout droit international ». Faut-il y voir une nouvelle preuve de l’islamo-gauchisme des Insoumis ?

On découvre sans surprise, mais avec un certain amusement, que les mélenchoniens ne se soucient du respect du droit international que lorsqu’un régime théocratique totalitaire est en passe d’être détruit. Ces réactions sélectives d’indignation contre l’intervention militaire américano-israélienne s’expliquent notamment par le parti pris islamophile, voire « islamismophile » des dirigeants de LFI, qui ont professionnalisé la dénonciation de l’islamophobie, notion polémique passe-partout qu’ils utilisent cyniquement, en l’associant à des professions de foi « antisionistes », pour attirer l’électorat musulman. C’est là le noyau dur de leur pseudo-antiracisme électoraliste.

Selon vous, « l’effet Mélenchon est voué à l’usure et donc promis à l’oubli ». Que pourrait devenir LFI après lui ?

Le dynamisme de LFI est dû à ce que ce par­ti-mouvement est incarné par un démagogue habile, voire talentueux, qui joue en même temps le rôle d’un chef charismatique, entouré d’une cour formée de perroquets et de laquais, qui lui doivent leur existence politique. Au moindre faux pas idéologique, ils font l’objet d’une purge. Le parti islamo-gauchiste qu’est LFI est un bloc qui ne supporte pas la contradiction interne, et expulse en conséquence les dissidents et les hérétiques. Sans Mélenchon, guide suprême, le château fort LFI est voué à s’effondrer. Les pâles et les grotesques figures qui l’entourent ne sauraient reprendre son héritage hautement personnalisé, mixte de révolutionnarisme robespierriste et de marxisme-léninisme trotskisé agrémenté de tiers-mondisme islamophile, de rhétorique « antifasciste » et de visions « antiracistes » utopistes comme la « créolisation », opposée au « grand remplacement ». Tel est le mythe du grand mélange salvateur qu’il a placé au cœur de son programme « révolutionnaire ». Il va donc plus loin que les partisans d’une politique « immigrationniste », généralement défenseurs du modèle normatif de la société multiculturelle. La politique de « créolisation » suppose d’accompagner et d’accélérer une marche vers le métissage ethnoracial et culturel qui irait dans le sens de l’Histoire. Avec l’unification finale du genre humain au bout du chemin.

Dans l’épilogue du livre, Alain Finkielkraut déclare : « Pour la première fois de ma vie, j’ai physiquement peur d’un parti politique ». Partagez-vous cette peur ?

J’en comprends les raisons, mais, pour ma part, je ne la partage pas, car je fais l’hypothèse que la stratégie incendiaire de LFI, par ses provocations verbales et les violences qu’elles inspirent, ne peut aboutir qu’à l’isoler et à en faire un pôle répulsif. La stratégie de Mélenchon a pour objectif de polariser et de conflictualiser l’espace politique. Il vise à alimenter les haines et les ressentiments afin de produire de la division et du ­désordre, en espérant en tirer profit. On connaît la devise « moi ou le chaos », que ce faiseur de ­chaos semble avoir adoptée. Il s’agit pour lui de monopoliser la position « antifasciste » pour être présent au second tour de l’élection présidentielle face au candidat « fasciste » du RN.

En attendant le Grand Soir, il faut faire le vide en installant un dualisme manichéen : « Il n’y a rien entre nous et le RN ». Il y a quelque chose d’autodestructeur, ou de suicidaire, dans cette course au scandale politico-médiatique, qui ne fait qu’assurer au grand démagogue confortablement transgressif une présence permanente dans l’espace médiatique qu’il se paie le luxe de maudire. Mais pourquoi avoir peur d’un clown narcissique et mégalo­mane de 74 ans jouant et rejouant une pièce révolutionnaire qui ne retient l’attention que par les coups de menton du vieil histrion ? Doit-on vraiment s’effrayer à l’approche d’une ultime et dérisoire grande parade ?

Source: Le Figaro

Directeur de recherche honoraire au CNRS, Pierre-André Taguieff est philosophe, politiste et historien des idées. Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, il a dirigé l’ouvrage collectif « LFI. Anatomie d’une perversion« , paru aux Éditions David Reinharc (mars 2026).

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