Membre à vie. Par Bougara Biden

Si le judaïsme était un parti politique, il y a longtemps que j’aurais rendu ma carte. Quand je vois ce que certains Juifs pensent, disent et font au nom d’un judaïsme qu’il prétendent incarner, accomplir et servir, je n’aurais d’autre choix que de la déchirer, cette carte, et d’en renvoyer les lambeaux sous enveloppe au chef du parti. 

Le problème est que le judaïsme ne donne pas de carte à ses membres, n’exige d’eux le paiement d’aucune cotisation et qu’on n’en connaît pas le chef. 

D’aucun disent que c’est Moïse. Je ne connais pas son adresse. Nul ne sait d’ailleurs où il est enterré, ce n’est pas une chose que j’invente, c’est même le programme du « parti » (la Bible) qui le dit. 

D’autres soutiennent que c’est Dieu lui-même qui tient les rênes de l’« organisation », alors que le Saint béni soit-Il lui-même a fini par reconnaître qu’une fois révélée, la Torah n’est plus dans le ciel, mais bien sûr la terre, et que ses interprètes humains, et eux seuls, ont le pouvoir de trancher toute question posée par l’« actualité », à la majorité et en toute liberté. 

Quand bien même une Voix céleste se faisait entendre entre les nuages et me disait : « Basta, camarade, là maintenant tu dois quitter le parti, tu es manifestement sur une ligne qui n’est pas la nôtre », je n’en tiendrais aucun compte. Surtout si cette Voix céleste avait les intonations de celle d’un Ben Gvir.

Pas de carte à renvoyer, donc, pas d’adresse où en expédier les morceaux. Pas de chef clairement identifiable et encore moins localisable. Quant à ma kippa, ce n’est pas une carte, je la garde, et même je la mets quand ça me chante et dès que ça me chante. Elle peut, selon les circonstances, être le signe de mon humilité comme celui de ma révolte. Ce n’est pas une mini calotte glaciaire que le moindre coup de chaud pourrait faire fondre. 

Le judaïsme n’est pas un parti. Il n’est pas davantage – au moins pour moi – une simple spécialité académique. Si c’était le cas, il y a longtemps que j’aurais renoncé à chercher les aiguilles de pensée égarées dans la botte de foin rabbinique, activité assurément intéressante, passionnante même, digne de tous les efforts d’élucidation dont un universitaire est capable, mais assurément pas plus que la littérature sud-américaine, le cinéma coréen, la musique de Satie ou le pointillisme en peinture. 

En fait, le judaïsme est ma vie, ma chair et la couleur de mon monde. M’en séparer serait mourir, devenir un squelette, quitter ce monde pour un autre, où nul n’a encore trouvé l’interrupteur permettant d’allumer la lumière. 

Je suis d’ailleurs de ceux, sans doute les plus déjantés, qui soutiennent que le judaïsme n’existe pas. Pas comme dogme, pas comme foi, pas comme doctrine. Le judaïsme est ce que les Juifs font, et ce faisant, en font. Le judaïsme est ce que je fais, et tout ce que je fais contribue à en faire ce qu’il est. Je suis, en ce sens, le judaïsme. Et je ne suis que par lui. 

Mais j’ai un droit sur lui, qui est aussi un devoir. Un droit et un devoir de veto, qui n’est ni renoncement, ni désaffiliation. Je refuse de devoir contribuer, ni par le consentement, ni par le silence, à  faire de ce judaïsme une force dénuée de vie transformant ce monde en « une vallée pleine d’ossements » (Ézéchiel 37, 1) et de ruines. Je refuse de jouir de la lumière en un monde de ténèbres.  Je refuse d’appeler « le mal, bien, et le bien, mal ; les ténèbres, lumière, et la lumière, ténèbres ; l’amer, doux, et le doux, amer » (Isaïe 5, 20). 

Le judaïsme est un contrat non résiliable. Pas entre moi et Dieu. Pas entre moi et un collectif. Quelle que puisse en être l’incarnation : communauté, peuple, nation, État. Le judaïsme est un contrat non résiliable entre moi et moi comme il l’est pour tous les autres « membres ». 

Ce contrat est d’une simplicité biblique. Il met devant moi la vie et la mort, le bien et le mal, la bénédiction et la malédiction, et il me demande de choisir la vie. Il ne m’impose pas 𝗹𝗮 𝘃𝗶𝗲, il me demande de 𝗰𝗵𝗼𝗶𝘀𝗶𝗿. Il me demande d’exercer ma liberté de choix jusqu’au bout. 

Le judaïsme est ma liberté. De penser, de dire et de faire. En n’ayant que la vie en tête. C’est à cette liberté que le judaïsme m’impose de rester fidèle. Quand bien même l’exercice de cette liberté pourrait passer pour une trahison. Affronter les siens devient parfois la seule façon de leur rester fidèle. Être dehors la seule façon de rester dedans. 

Non, le judaïsme n’est pas un parti.  Ni une cellule. On n’y a pas été admis. On ne peut pas y être enfermé. On ne peut pas en être exclu. Et on en est toujours membre quand on en est sorti. 

© Bougara Biden

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