La Chambre de contextualisation généralisée

Chronique d’une justice qui a changé de métier, d’habit et de devise

« Nous rendons la Contextualisation et l’Excuse au nom du peuple français. »

La formule choque ?

Elle ne devrait pas.

Elle a simplement le mérite de dire enfin ce qui se fait.

Car la justice française n’a pas disparu.

Elle s’est reconvertie.

Comme toute grande institution moderne, elle a conservé :

• ses palais,

• ses robes,

• ses rites,

• son langage solennel.

Mais elle a changé de fonction.

Elle ne dit plus le juste.

Elle administre le contexte.

I. Quand juger signifiait encore trancher

Juger, autrefois, c’était un acte rude mais clair :

qualifier un fait, établir une responsabilité, prononcer une peine.

Il y avait un coupable, une victime, une société à protéger.

C’était imparfait, parfois injuste, mais lisible.

Aujourd’hui, juger serait juger trop vite.

Alors on contextualise.

L’acte devient secondaire.

L’intention se dilue.

La responsabilité s’évapore.

Ce qui compte désormais, ce n’est plus ce qui a été fait,

mais ce qui a précédé, ce qui entoure, ce qui explique.

La victime ?

Elle est invitée à comprendre.

À patienter.

À faire preuve de maturité civique.

II. Les contextualisateurs

Les magistrats n’ont pas disparu.

Ils ont été requalifiés.

Ce ne sont plus des juges au sens ancien, mais des contextualisateurs.

Le contextualisateur est un professionnel sérieux :

• il pèse,

• il nuance,

• il équilibre,

• il amortit.

Il ne demande plus : qu’a-t-il fait ?

Il demande : d’où vient-il ?

Et la réponse vaut déjà demi-excuse.

Le crime n’est plus un acte.

C’est un symptôme.

La peine n’est plus une sanction.

C’est un message pédagogique.

III. Le C.I. — Contextualisateur d’instruction

La mutation commence très tôt, bien avant l’audience.

Là où le juge d’instruction instruisait à charge et à décharge,

le C.I. — Contextualisateur d’instruction a une autre mission.

Il ne cherche plus la vérité des faits.

Il prépare l’indulgence.

Il empile consciencieusement :

• les fragilités,

• les ruptures,

• les déterminismes,

• les environnements sociaux et culturels.

Le dossier n’aboutit plus à un jugement.

Il oriente une compréhension.

On n’instruit plus pour décider.

On instruit pour expliquer pourquoi on décidera peu.

IV. Le C.L.A. — Contextualisateur des Libertés Aménagées

Une fois l’excuse intellectuellement prête,

encore faut-il en tirer les conséquences pratiques.

C’est là qu’intervient le C.L.A. — Contextualisateur des Libertés Aménagées,

héritier modernisé du juge d’exécution des libertés.

Son rôle n’est plus de protéger la liberté.

Il s’agit désormais de l’ajuster.

La liberté n’est plus un droit.

C’est une variable modulable.

Le C.L.A. décide :

• quelles libertés peuvent être exercées,

• par qui,

• dans quelles conditions sociales,

• et pour combien de temps,

sans troubler l’équilibre narratif.

La victime ?

Hors périmètre fonctionnel.

V. Le peuple français, son évocation est très utile .

La formule demeure :

« Au nom du peuple français ».

Mais le peuple n’est plus le sujet de la justice.

On invoque son nom pour :

• amortir la colère,

• éviter l’émotion,

• préserver la paix sociale.

Le peuple est cité dans chaque décision.

Il n’est jamais protégé.

C’est un peuple théorique,

un peuple incantatoire,

un peuple décoratif.

VI. Le nouvel habit de la justice

Puisque la fonction a changé, l’habit devait suivre.

Oublions la robe noire, trop verticale, trop accusatrice.

Voici le nouvel uniforme de la justice contextualisée :

• une robe gris perle, couleur de la neutralisation,

• sans hermine, trop clivante,

• sans plis, pour éviter toute aspérité morale,

• un badge discret : Contexte – Équilibre – Apaisement.

Aux pieds, des chaussures souples.

La justice ne marche plus tellement droit.

Elle épouse souvent le terrain.

VII. Les contextualisateurs réactionnaires

(ou : les derniers des Mohicans)

Il faut toutefois signaler une sous-espèce encore très présente , bien plus nombreuse qu’on ne le pense

et assez touchante, au fond.

Certains contextualisateurs sont de véritables réactionnaires.

Ils n’ont jamais digéré la réforme silencieuse.

Ils avaient choisi ce métier pour un mot.

Un mot noble, ancien, dangereux : Justice.

Ils y croyaient vraiment.

Ils pensaient — naïfs — qu’il s’agissait de dire le juste, de trancher, de protéger.

Ils continuent même, dans un geste de défi presque pathétique,

à s’auto-qualifier de juges.

Juges…

Comme si l’on jugeait encore.

Comme si l’acte n’était pas soluble dans le contexte.

Comme si l’excuse n’était pas devenue un droit fondamental.

Des bêtassons, comme dirait Franz-Olivier Giesbert.

Des nostalgiques de la verticalité morale.

Des survivants d’un monde où la responsabilité n’était pas négociable.

Allez : la retraite !

Avant qu’ils ne commettent l’irréparable :

une peine lisible.

VIII. La nouvelle devise de la République judiciaire

Ces réactionnaires n’ont toujours pas compris l’essentiel :

la République a évolué.

Liberté, Égalité, Fraternité ?

Ringard.

Court.

Universel.

Et surtout dangereusement non contextualisé.

La devise moderne est plus complète, plus subtile, plus conforme à l’époque :

« En même temps,

Contexte,

Quelle est ton origine ethnique et sociale ? »

Certes, c’est un peu long pour les frontispices des palais de justice.

Il faudra peut-être réduire la taille des lettres, déplacer une statue, rogner une colonne.

Mais quel progrès !

Quelle finesse !

Quelle adéquation avec le réel administré !

Après tout :

• à quoi bon l’égalité, quand l’inégalité peut être expliquée ?

• à quoi bon la liberté, quand elle crée des responsabilités ?

• à quoi bon la fraternité, quand elle oblige à protéger sans condition ?

Conclusion

La justice ancienne jugeait.

La nouvelle comprend.

La première tranchait.

La seconde contextualise.

La première protégeait.

La seconde apaise.

Et pendant que la Chambre de contextualisation généralisée rend, avec sérieux et componction,

la contextualisation et l’excuse,

au nom du peuple français et sous le Grand Ministère de la Contextualisation Nationale

une question demeure, simple, nue, insupportable :

Avez vous des nouvelles du « redresseur » de Sarah Halimi ?

On me dit qu’il aurait été placé en garde à vue pour vol à main armée.

Une nouvelle bouffée délirante…?

Ou est-ce la même qui s’étire depuis de longues années ?

Il va falloir interroger «  La Cour de Cass «  !

Paul Germon

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