Quand une idéologie remplace le débat par l’anathème, elle commence à ressembler à ce qu’elle prétend combattre. Par Paul Germon

Il y a quelque chose de profondément troublant dans le comportement d’une partie de la gauche contemporaine : elle se pense vertueuse, se proclame antifasciste, mais adopte des réflexes mentaux et des pratiques sociales qui ressemblent étrangement à ceux qu’elle prétend combattre.

Le mot-clé de ce dispositif est connu.

Il tient en cinq lettres.

Il clôt toute discussion : « facho ».

L’insulte comme substitut à la pensée

Le terme n’est plus utilisé pour désigner une idéologie précise ou un régime historique. Il sert désormais à essentialiser, disqualifier, expulser du débat.

Dire « facho », ce n’est plus critiquer une idée. C’est nier à l’autre le droit même d’avoir une pensée légitime.

On ne débat pas avec un « facho ».

On le rejette.

On l’exclut.

On le réduit au silence.

Cette logique n’est pas accidentelle. Elle est structurelle.

Une scène ordinaire, un symptôme majeur

Il y a quelques années, j’ai offert à un ami très cher un livre autobiographique de Jean-François Revel.

Un grand écrivain.

Un intellectuel rigoureux.

Un esprit libre, impossible à enfermer dans une case idéologique.

Sa réaction fut immédiate, presque automatique : « facho ».

Un mot.

Et l’œuvre entière était effacée.

Pas une discussion sur les thèses.

Pas une critique argumentée.

Pas même un désaccord formulé.

Seulement une essentialisation brutale, un geste de fermeture intellectuelle absolue.

Ce jour-là, j’ai compris que le mot « facho » n’était plus un outil critique. C’était un réflexe pavlovien, destiné à éviter toute confrontation avec une pensée dérangeante.

Le comportement fascisant de l’antifascisme moral

Ce mécanisme, et c’est là le cœur du problème, correspond point par point à une logique fascisante.

Division du monde entre purs et impurs.

Refus du pluralisme intellectuel.

Criminalisation du désaccord.

Réduction de l’individu à une étiquette infamante.

Jouissance morale de l’exclusion.

Le fascisme n’est pas seulement une doctrine historique. C’est une manière de traiter l’adversaire. Non comme un contradicteur, mais comme un ennemi illégitime.

Et lorsqu’un camp se croit autorisé à exclure au nom du Bien, il commence toujours par suspendre le débat.

La bonne conscience comme carburant de l’intolérance

Ce qui rend cette dérive particulièrement dangereuse, c’est qu’elle avance masquée. Tout se fait au nom de la morale. De l’antifascisme. De la vertu.

Mais une morale qui interdit la contradiction cesse d’être une morale. Elle devient un instrument de domination symbolique.

Plus une idéologie se croit irréprochable, plus elle s’autorise l’anathème.

Conclusion

Le fascisme ne renaît pas toujours sous les traits qu’on attend.

Il n’arrive pas toujours en uniforme.

Il arrive parfois revêtu de bonnes intentions.

Quand ceux qui crient « facho » adoptent les méthodes de l’excommunication, quand ils remplacent l’argument par l’insulte, quand ils essentialisent les individus au lieu de discuter les idées, ils ne combattent plus le fascisme. Ils en reproduisent la logique.

Et l’Histoire est constante : ce ne sont jamais les censeurs moraux qui défendent la liberté, mais ceux qui acceptent le risque du débat, de la contradiction et de la pensée libre.

© Paul Germon

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