Un antisémitisme d’atmosphère. Par Charles Rojzman

Il y a dans l’air quelque chose de vicié, une odeur presque imperceptible au premier souffle, mais qui, à force d’être respirée, finit par saturer les poumons de l’esprit. Ce n’est pas une haine qui crie, qui s’affiche, qui se proclame — ces haines-là ont laissé des traces trop visibles dans l’histoire pour pouvoir encore se donner aussi naïvement. Non. C’est une haine qui murmure, qui se diffuse, qui enveloppe. Une buée noire, lente, insistante, comme un brouillard qui s’insinue dans les rues, dans les écrans, dans les phrases banales échangées à voix basse ou hurlées sans conséquence sur les réseaux.

Un antisémitisme d’atmosphère — oui, c’est cela. Non pas une doctrine, mais une respiration commune. Non pas une théorie, mais une manière de voir, de sentir, de juger avant même de penser. Et dans ce climat saturé, Israël apparaît comme une figure de nécessité négative, une sorte de centre obscur autour duquel gravite une indignation devenue réflexe. Il ne s’agit plus de comprendre, encore moins de juger avec précision : il faut condamner. Toujours déjà.

Israël n’est plus un pays. Il est devenu une allégorie. Une métaphore du mal. Une entité à laquelle rien n’est accordé, pas même la possibilité de l’erreur ordinaire, celle que l’on pardonne à tous les autres peuples parce qu’ils sont, justement, des peuples — c’est-à-dire des réalités imparfaites, historiques, contradictoires. À Israël, rien. Chaque geste est suspect, chaque riposte criminelle, chaque silence coupable. Et même lorsqu’il se défend, c’est encore sa faute.

Ce mécanisme n’est pas nouveau. Il a simplement changé de masque. Autrefois, on accusait le Juif d’être partout et de tout corrompre ; aujourd’hui, on accuse l’État juif de concentrer en lui toutes les violences du monde. Hier, on voyait dans le Juif une anomalie métaphysique ; aujourd’hui, on voit dans Israël une aberration politique. La continuité est plus profonde qu’on ne veut bien le reconnaître, et c’est précisément cette profondeur qui la rend presque invisible.

Car il est devenu impossible, ou presque, de nommer ce qui se joue sans être immédiatement suspect. L’accusation d’antisémitisme est elle-même devenue suspecte, retournée, disqualifiée, comme si le simple fait de la formuler relevait d’une stratégie de domination. Alors tout est permis, à condition de ne jamais dire ce que l’on fait. On peut accuser sans preuve, simplifier sans honte, haïr sans le mot. Il suffit de parler de politique, de justice, de morale — et le reste suit.

Les médias, les réseaux, cette rumeur planétaire qui ne dort jamais, ne sont pas les inventeurs de cette dérive ; ils en sont les amplificateurs. Ils en donnent la cadence, la répétition, l’évidence. Ils transforment des fragments en certitudes, des images en verdicts, des émotions en jugements définitifs. Et dans cette mécanique, la complexité est une faute, la nuance une trahison, le doute une faiblesse.

Il y a aussi, bien sûr, cette autre voix, plus ancienne et plus radicale, celle de l’islamisme politique, qui ne dissimule pas toujours son désir d’effacement. Là, au moins, la haine a parfois le mérite de se dire. Mais ce qui est plus troublant, c’est la manière dont cette voix trouve des échos là où elle ne devrait pas en avoir. Comme si une fatigue morale de l’Occident, une lassitude de lui-même, ouvrait la voie à toutes les contaminations. Comme si l’on préférait adopter la colère des autres plutôt que d’affronter ses propres contradictions.

Alors se forme cette étrange communauté de ressentiment, où se rejoignent, sans se parler vraiment, des militants, des journalistes, des intellectuels, des anonymes — tous unis par une même certitude : il y a un coupable, et ce coupable a un nom. Ce n’est plus un raisonnement, c’est une évidence. Et l’évidence, comme toujours, dispense de penser.

Ce qui disparaît dans ce climat, ce n’est pas seulement la vérité des faits — c’est la possibilité même du conflit. Non pas le conflit violent, que l’on croit dénoncer, mais le conflit réel, celui qui suppose des arguments, des contradictions, une reconnaissance minimale de l’autre. Ici, il n’y a plus d’adversaire : il n’y a qu’un accusé. Et un accusé auquel aucune défense n’est accordée.

On dira que l’histoire ne se répète pas. C’est vrai. Elle ne revient jamais sous les mêmes formes, ni avec les mêmes visages. Mais elle insiste, autrement. Elle se glisse dans les replis de la bonne conscience, elle emprunte les mots de la morale, elle se déguise en justice. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, sa forme la plus dangereuse : non plus la haine assumée, mais la haine justifiée.

Un climat, donc. Une atmosphère. Et comme toujours avec les atmosphères, on finit par ne plus les sentir. On s’y habitue. On y respire. Jusqu’au jour où l’on comprend — trop tard peut-être — que l’air lui-même était devenu irrespirable.

Charles Rojzman

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