AvatarS, de Daniella Pinkstein

AvatarS : l’illusion d’être plusieurs, et la tentation d’être sauvé


À l’heure où chacun se décline en profils et en doubles, AvatarS de Daniella Pinkstein ne raconte pas seulement une histoire contemporaine : il met en cause une croyance devenue centrale — celle selon laquelle se multiplier serait une forme de liberté. Mais il laisse aussi entrevoir, plus discrètement, une autre hypothèse : et si ce double pouvait encore nous relever ?


Il y a dans AvatarS quelque chose de plus inquiet qu’un simple jeu d’identités. Une tentation. Celle de croire que l’on peut se déployer sans se perdre.

Le roman avance sans bruit, presque sans effets, mais avec une précision qui finit par déranger. Car ce qu’il donne à voir n’est pas la richesse des possibles — c’est leur coût. À mesure que les figures de soi se multiplient, quelque chose se délite. Non pas une identité figée — dont plus personne ne veut — mais une continuité. Une tenue intérieure.

L’époque appelle cela « fluidité ». Le roman en montre l’envers : une fatigue d’être.

Nous avons fait de la multiplicité une promesse. Être plusieurs, c’est être libre. Se réinventer, c’est échapper. Ne jamais coïncider avec soi-même, c’est refuser toute assignation.

Mais à force de refuser d’être un, que reste-t-il ?

Dans AvatarS, il n’y a pas de catastrophe spectaculaire. Pas de chute brutale. Seulement une érosion. Progressive. Presque imperceptible. Et c’est précisément ce qui rend le livre si juste : la disparition ne fait pas de bruit. Le moi ne s’effondre pas. Il se disperse.

Mais le roman ne s’arrête pas à ce constat. Il laisse affleurer une autre possibilité — plus ancienne, presque oubliée : et si ce double, au lieu de nous dissoudre, pouvait encore nous relever ?

On aurait tort toutefois de réduire AvatarS à un roman sur le numérique: c’est un roman sur une anthropologie en crise. Nous ne cherchons plus à être fidèles à nous-mêmes. Nous cherchons à être compatibles avec nos propres variations, à habiter plusieurs versions de nous-mêmes sans hiérarchie, sans centre, sans exigence de cohérence.

C’est devenu une norme. Presque une vertu. Mais un individu sans centre est-il encore un individu ? Le roman ne tranche pas frontalement. Il met en scène. Une jeune femme, presque invisible, croise la route de figures marginales — un trio improbable qui refuse de se laisser absorber par l’opacité du monde. Ce qui se joue alors dépasse le simple récit : une confrontation, presque initiatique, avec cette part irréductible de soi que l’on ne peut ni déléguer, ni fragmenter entièrement.

Car si le moi peut se disperser, il peut aussi se dresser. Et c’est là que AvatarS introduit une tension plus profonde : entre la dissolution contemporaine et une forme de relèvement possible. Entre la tentation de disparaître dans ses propres reflets et l’exigence, plus ancienne, de se tenir — malgré tout.

Il y avait une promesse ancienne : devenir soi-même. Nous l’avons remplacée par une autre : ne jamais l’être. Le roman de Daniella Pinkstein laisse alors planer une question, plus grave qu’elle n’en a l’air :
combien de versions de soi faut-il pour ne plus être personne — ou, peut-être, pour redevenir quelqu’un ?


Dans AvatarS, Daniella Pinkstein construit un récit centré sur des personnages confrontés à la démultiplication de leurs identités — notamment à travers des dispositifs contemporains de projection de soi. Le roman explore, à partir de situations concrètes, les effets psychiques et relationnels de ces dédoublements.

Loin d’un pur dispositif théorique, le livre s’attache à suivre des trajectoires individuelles, à montrer comment ces « avatars » s’insinuent dans la vie quotidienne, modifient les rapports aux autres et introduisent des zones d’instabilité. L’écriture, volontairement tenue, privilégie l’observation et laisse place à une part d’ambiguïté : il ne s’agit pas d’une thèse démonstrative, mais d’une exploration narrative.

C’est précisément cette retenue qui permet une lecture plus large : celle d’un trouble contemporain de l’identité, que le roman suggère sans jamais le figer.



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