Continuité ou rupture ? Par Jean-Loup Mordekhaï Msika

Ludwig Meidner – Aquarelle – « Le ravissement de Saint-Paul »
©Chantal Vérin

J’ai assisté le 19 février à une réunion  de l’association d’Amitié Judeo Chrétienne de Paris Ouest consacrée à :

« L’adieu à la théorie de la substitution, qu’est-ce que cela change entre Juifs et Chrétiens ? »

Trois théologiens, le père Luc Forestier, la pasteure Anne Marie Reijnen et William Krisel, juif américain nous furent tout d’abord présentés par quelqu’un qui tint à mentionner :

–  que le concept de « Nouvelle Alliance » figurait déjà dans la Bible Hébraïque ou Ancien Testament,

– et que les trois théologiens avaient contribué à l’élaboration d’un Manuel de théologie d’Israël. L’alliance jamais révoquée, publié à Genève, chez Labor et Fides, 2025.

Ensuite, les trois théologiens prirent successivement la parole.

Le père Luc Forestier rappela très justement que la théorie de la substitution avait été abandonnée par Vatican II qui avait finalement, après tant de siècles, reconnu la validité permanente de l’Alliance entre le Dieu d’Israël et le peuple hébreu, aggiornamento qui était fortement contesté dans la communauté chrétienne, occasionnant un débat houleux et continuel.

Ensuite, la pasteure Anne Marie Reijnen, sans aborder le sujet de la théorie de la substitution, déclara que l’on pouvait et devait comprendre qu’Israël soit tenu de combattre le Hamas, après l’épouvantable attaque du 7 octobre 2023, mais sans forcément « approuver ses méthodes », ce qui suggérait qu’elles pouvaient être condamnables et que le tsunami mondial d’accusations antisémites de « génocide », sans preuve et sur la seule foi des déclarations mensongères des terroristes, dans le droit fil du sempiternel Blood Libel (diffamation de sang), pouvait être justifié.

William Krisel nous expliqua enfin, sans aborder le sujet de la théorie de la substitution, que les juifs américains, et surtout les jeunes, même sans être forcément des wokistes débridés, étaient très massivement opposés à l’administration conservative de Donald Trump, ainsi qu’au gouvernement conservateur d’Israël, dirigé par Netanyahu.

Il loua le christianisme puissamment prosélyte, sans lequel le judaïsme, livré à lui même, aurait selon lui disparu depuis longtemps.

Lorsque le micro fut proposé à la salle, je signalai tout d’abord que si le concept de « Nouvelle Alliance » figurait déjà dans la Bible Hébraïque, c’était dans la continuité, pour affirmer et approfondir l’Alliance et non en rupture, pour en proposer et même pour en imposer une nouvelle, comme celle revendiquée par le christianisme, auto-proclamé « nouvel » et « vrai » Israël, en « remplacement » de l’Alliance originale, ce qui signifierait que Dieu pourrait tout simplement trahir capricieusement sa promesse et son alliance !

Ensuite, je mentionnai qu’il y avait par contre une rupture conceptuelle et ontologique radicale entre l’Alliance Mosaïque confirmée dans le Lévitique et la Nouvelle Alliance affirmée par les pères de l’église.

En effet, l’Alliance Mosaïque responsabilise chacun, dans la liberté.

L’étincelle divine se trouve dans le coeur de chacun, libre à lui ou elle de la développer, de travailler à sa croissance, cela pour finalement « sauver le monde » ( leTikkun Olam..), en contribuant, en « Bottom Up », selon ses moyens, à l’établissement d’une société juste et fraternelle, de justice et de compassion, ici et maintenant, par une lecture de la Torah par chacun, de son vaste patrimoine philosophique, par une méditation, une croissance spirituelle ascendante, des échanges talmudiques et libres commentaires, à la synagogue, dans des réunions de Minyan ou libre assemblée indépendante de tout clergé et de tout dogme imposé, chaque être humain étant alors porteur d’une responsabilité et d’une dignité indépendantes et souveraines qui peuvent et doivent apporter un espoir à la société humaine…

… alors que la  « Nouvelle Alliance », affirmée par les pères de l’église, impose, en « Top Down », la soumission et la conformité à un cadre doctrinal strict, élaboré par Paul de Tarse, puis par le concile de Nicée de  325, et descendant donc vers nous, défini dans ses moindres détails, sous menace et peine d’hérésie, par une pyramide cléricale hiérarchique dominée par l’infaillibilité du Pape, avec l’immaculée conception, la Trinité, l’incarnation (que Jésus est véritablement Dieu et véritablement homme), la mort de Jésus pour expier les péchés, la résurrection de Jésus, la justification par la foi seule, le fait que le Christ soit le seul chemin vers le Ciel, l’accent étant mis sur le salut individuel, dans le monde futur et non plus sur la Justice et la Liberté dans le monde présent, qui sont désormais considérées comme d’importance secondaire, chaque personne humaine étant alors maintenue dans une situation métaphysique dépendante d’une souveraineté supérieure exprimée sur terre par les représentants autoproclamés d’une divinité située dans les cieux, décidés à nous imposer leur vérité « dans notre propre intérêt », en utilisant éventuellement la force et même la menace, et en diabolisant, en méprisant, en haïssant les juifs qui restaient fidèles à la Torah et avaient le front de ne pas adhérer à la nouvelle religion.

En remettant en question la théorie de la substitution, qui affirmait la caducité de l’Alliance Mosaïque, Vatican II de 1965 a heureusement renoncé à sa prétention multi séculaire, épistémologiquement abusive et grotesque, au monopole doctrinal du Salut, et c’est louable, d’autant plus que l’exercice de ce monopole a été mis en œuvre, trop longtemps, par l’intolérance souvent cruelle de l’Inquisition.

L’affirmation marcionite de la caducité de l’Alliance et du rejet de l’Ancien Testament entrait en conflit avec sa recherche obstinée dans la Torah des annonces par les prophètes d’Israël et de la lignée davidique de Jésus, comme justifications indispensables de la nouvelle religion et de son Nouveau Testament.

C’est pourquoi le marcionisme dut donc être officiellement contredit et rejeté, avec excommunication de Marcion lui même, alors qu’il restait en fait sourdement actif dans une pratique de l’église, persistante jusqu’en 1965, et au-delà pour l’église orthodoxe (opposée à Nostra Aetate…) qui enseignait le mépris et même la haine des juifs « perfides », « au cœur de pierre » et du judaïsme « déicide », et donc de la Torah.

L’église était donc installée dans une contradiction autodestructrice entre une continuité revendiquée et une rupture radicale de fait.

On peut se demander si le processus constaté de déchristianisation, de désaffection qui égare et divise les populations européennes et les expose à des dystopies mortifères, comme l’islamo-gauchisme, ne trouve pas sa source dans cette contradiction.

En reconnaissant alors enfin la validité permanente de  l’Alliance Mosaïque, l’église retisse ses liens avec la Décalogue, l’enseignement du respect et de l’amour du prochain « à l’image de Dieu » contenu dans le Lévitique, etc…éléments civilisationnels qui s’avèrent être centraux, particulièrement face aux menaces totalitaires djihadistes ou communistes.

Mais alors, elle doit encore affronter la contradiction entre le « Bottom Up » ascendant du Tikkun Olam, par l’étincelle divine en chacun, et le « Top Down » descendant de la  pyramide cléricale hiérarchique et dogmatique, de nature idolâtre, le divinité étant entièrement contenue dans une « Trinité » extérieure à l’être humain et « dans les cieux », contradiction qui expose une rupture conceptuelle radicale.

William Krisel  confirma que la notion mosaïque de responsabilisation dans la liberté était essentielle, privilégiant l’édification civilisationnelle en ce bas monde sur la recherche du pur salut individuel dans le monde futur.

La pasteur e Anne Marie Reijnen exprima des doutes sur la validité du processus de libre Minyan en synagogue, sans clergé, qu’elle compara à de banales réunions des « alcooliques anonymes ».

La recherche spirituelle en Minyan lui semblait être privé de toute dimension transcendantale qui ne pouvait donc selon elle venir que de la doctrine et du dogme préétablis et non se développer librement dans le cœur et l’esprit humain, à la lumière de la Torah.

Le père Luc Forestier reconnu enfin que le clivage conceptuel majeur et diamétral entre les deux Alliances le perturbait effectivement beaucoup, restant plongé dans une inquiétude permanente du fait d’une rupture apparemment insoluble, rendant toute continuité difficile, bien qu’indispensable.

L’adieu à la théorie de la substitution, cela change la nature des rapports entre Juifs et Chrétiens puisque, pour rétablir cette indispensable continuité qui relie le christianisme à ses racines bibliques, une remise en question salutaire doit être courageusement menée, avec abandon de la prétention au monopole sectaire du Salut, à la domination doctrinale et dogmatique rigide, en faveur de la reconnaissance d’une  responsabilité et d’une dignité indépendante et souveraine de chaque être humain, pour le salut d’un monde déchiré.

Privés de l’honnêteté intellectuelle et du courage du père Luc Forestier, beaucoup de chrétiens, comme les influenceurs catholiques Tucker Carlson ou Candace Owens, trouvent plus commode de persister dans une vive  hostilité anti-juive ou anti-sioniste qui leur semble de nature à évacuer le problème par une certitude arrogante.

L’explosion mondiale de l’antisémitisme et de l’anti-sionisme affligeants à laquelle nous assistons en ce moment, de l’Australie à l’Irlande, et passant par l’Espagne et la Belgique, etc… s’explique par la crainte et le refus d’une claire remise en question, pour tenter de résoudre, au nom de la Vérité, les contradictions d’une continuité souhaitable compromise par une rupture brutale et radicale.

© Jean-Loup Mordekhaï Msika

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4 Comments

  1. Vatican 2 , bien que courageux et visionnaire n est qu un cautere sur une jambe de bois .
    L explosion antijuive apres le 7/10 est l expression la plus chimiquement pure del antijudaisme chretien , il suffit. De dresser une carte des paroles et actions antijuives a travers la planete pour y trouver l ensemble du monde chretien ou post chretien.
    Le cambodge , le laos , l inde ou la chine on t ils ete le theatre d explosions antijuives ? La reponse est Non .
    C est la trame meurtiere tracée depuis 2000 ans par le christianisme qui explique les torrents scelerats qui submergent l occident .

    • Oui, et la question est de savoir si « la trame meurtrière tracée depuis 2000 ans par le christianisme » ne s’explique pas par une crise inhérente causée par une contradiction théologique sans issue débouchant sur une intolérance criminelle?

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