Le bestiaire du Mossad ou le retour des démons. Par Charles Rojzman

Il y a des récits qui, à eux seuls, disent davantage sur une époque que des bibliothèques entières de commentaires politiques. Ainsi de cette accusation relayée jusque dans certains médias occidentaux et reprise publiquement par Rima Hassan : des soldats israéliens dresseraient des chiens pour violer des prisonniers palestiniens.

Il faut prendre la mesure exacte d’une telle affirmation. Non pas seulement son obscénité ou sa violence symbolique, mais ce qu’elle révèle de l’imaginaire contemporain. Nous ne sommes plus ici dans le registre ordinaire de la dénonciation politique, même outrancière. Nous entrons dans un autre univers mental : celui de la démonologie. Ce n’est plus simplement un État qui est accusé, ni une armée, ni même une puissance coloniale ou militaire. C’est une entité à laquelle on prête une capacité de perversion quasi métaphysique, une puissance de corruption qui semble dépasser les frontières mêmes de l’humain.

Et c’est précisément là que commence le phénomène le plus révélateur de notre époque.

Car cette histoire de chiens dressés comme instruments de profanation sexuelle ne surgit pas de nulle part. Elle appartient à une constellation imaginaire beaucoup plus vaste, qui prolifère depuis des années autour d’Israël et du Mossad. Requins d’assaut manipulés contre l’Égypte. Dauphins espions infiltrés au large de Gaza. Faucons radiographiés pour déceler du matériel de renseignement israélien. Hyènes téléguidées contre les Palestiniens. Lézards et caméléons utilisés pour espionner les installations nucléaires iraniennes. Abeilles génétiquement modifiées chargées de surveiller Gaza. Vaches dressées pour le contre-espionnage. Rats sionistes résistants au poison. Écureuils agents secrets arrêtés par la République islamique d’Iran.

À première vue, le spectacle semble grotesque. On croit assister à une sorte de carnaval absurde de la crédulité contemporaine, où la paranoïa géopolitique rencontre le délire zoologique. Pourtant, réduire ces récits au ridicule serait manquer leur signification profonde. Car ce qui se joue ici touche à quelque chose de beaucoup plus ancien que la simple propagande : le retour d’une structure mentale archaïque que la modernité croyait avoir dépassée.

Le Moyen Âge chrétien possédait lui aussi son bestiaire du Mal. Le diable n’y apparaissait jamais sous une forme purement abstraite. Il devait toujours se prolonger dans l’animalité. Serpents, rats, loups, boucs, porcs, corbeaux ou chauves-souris devenaient les auxiliaires d’une puissance démoniaque infiltrée dans le monde humain. L’animal incarnait ce qui rôde aux frontières de l’ordre civilisé : l’instinct, la contamination, la souillure, la prédation, la sexualité incontrôlée ou la corruption invisible.

Le démon ne pouvait agir seul. Il devait peupler le monde de créatures qui prolongent sa volonté maléfique.

Or c’est exactement cette mécanique imaginaire que nous voyons renaître aujourd’hui sous des formes modernisées. Le démon a changé de nom. Il ne s’appelle plus Satan. Il s’appelle Israël,  devenu dans l’imaginaire collectif contemporain une sorte de puissance omnisciente et omnipotente à laquelle rien ne paraît impossible.

À partir de ce moment, le requin espion devient plausible. Le dauphin agent secret cesse d’être ridicule. Le lézard radiographié en Iran ou la hyène téléguidée par Tsahal prennent place dans une cosmologie cohérente. Comme au Moyen Âge, le démon doit peupler le monde de créatures qui prolongent sa volonté maléfique.

Or cette prolifération zoologique n’est pas un détail folklorique de la propagande contemporaine. Elle révèle une logique anthropologique profonde. Le Mal absolu ne peut jamais rester abstrait : il doit envahir le vivant lui-même. Il doit contaminer la nature, détourner l’animalité, faire du monde entier l’extension de sa volonté cachée. C’est pourquoi les sociétés travaillées par l’imaginaire démonologique peuplent toujours leur univers de créatures intermédiaires, mi naturelles, mi maléfiques, chargées de matérialiser une puissance invisible.

Le Moyen Âge chrétien connaissait parfaitement cette structure mentale. Le diable ne se contentait pas de tenter les âmes : il infestait les corps, les campagnes, les bêtes. Les bestiaires médiévaux attribuaient à certains animaux une proximité particulière avec le démon. Le serpent incarnait la ruse corruptrice ; le rat, la contamination clandestine ; le porc, la souillure ; le loup, la prédation déchaînée ; le bouc, la sexualité obscène et l’inversion du sacré. L’animal devenait le signe visible d’une puissance invisible à l’œuvre dans le monde humain.

Le parallèle avec les vieux imaginaires antijuifs européens est évidemment troublant. Pendant des siècles, les Juifs furent associés aux rats, aux serpents, aux parasites ou aux puissances occultes contaminant secrètement le corps social chrétien. On les disait empoisonneurs de puits pendant les épidémies de peste, corrupteurs invisibles de l’ordre chrétien, agents cachés d’une force hostile infiltrée dans le corps de la société. À travers eux, c’était toujours la même angoisse qui s’exprimait : celle d’un ennemi intérieur supposé agir dans l’ombre, insaisissable, omniprésent, presque surnaturel.

La modernité démocratique croyait avoir détruit ces représentations. Elle pensait avoir remplacé les vieux délires théologiques par l’esprit critique, l’enquête rationnelle et la discipline des faits. En réalité, ces structures imaginaires n’ont pas disparu. Elles se sont déplacées. Ce n’est plus « le Juif » directement qui est accusé, mais Israël, devenu le réceptacle symbolique des anciennes hantises démonologiques.

Le déplacement est décisif parce qu’il permet à des sociétés persuadées d’être profondément antiracistes de reproduire des structures mentales extraordinairement proches des anciens mécanismes de diabolisation. L’antisémitisme classique disait : le Juif corrompt invisiblement le monde chrétien. Le nouvel imaginaire dit : Israël manipule secrètement les animaux, les technologies, les médias et les catastrophes géopolitiques. Hier, on accusait les Juifs de répandre la peste ; aujourd’hui, Israël devient responsable des désordres cachés du monde globalisé. Hier, on imaginait des complots souterrains ; aujourd’hui, des réseaux secrets omnipotents attribués au Mossad.

La structure demeure identique ; seuls les codes culturels changent. Le vieux langage théologique a été remplacé par le vocabulaire géopolitique, humanitaire ou médiatique. Mais le mécanisme psychique reste remarquablement stable : il faut une figure capable d’incarner le Mal systémique, une puissance à laquelle rien ne semble impossible, une entité à laquelle l’imaginaire collectif puisse attribuer simultanément intelligence absolue, perversité illimitée et pouvoir de contamination universelle.

Et c’est ici que la contradiction la plus saisissante apparaît : les sociétés contemporaines qui dénoncent sans relâche les fake news, les théories du complot et les discours de haine deviennent elles-mêmes extraordinairement vulnérables aux récits les plus délirants dès lors qu’ils viennent confirmer une mythologie morale préexistante.

Car le problème n’est pas l’ignorance. Il est la sacralisation idéologique. Lorsqu’un peuple ou un État est assigné à la fonction symbolique du Mal absolu, la vraisemblance cesse d’être nécessaire. L’accusation n’a plus besoin d’être crédible factuellement : il suffit qu’elle soit cohérente avec le récit moral dominant.

C’est pourquoi des affirmations autrefois confinées aux marges délirantes de la propagande circulent désormais dans des espaces médiatiques centraux, parfois reprises avec un sérieux quasi sacerdotal. Nous assistons à l’effondrement progressif des médiations rationnelles qui constituaient pourtant le cœur de la culture démocratique moderne.

Pendant longtemps, les institutions intellectuelles, journalistiques et universitaires avaient pour fonction de maintenir une discipline du réel. Non qu’elles fussent exemptes de biais idéologiques, mais elles reconnaissaient au moins l’existence d’une frontière entre le plausible et l’invraisemblable. Cette frontière devient aujourd’hui extraordinairement poreuse dès lors qu’Israël entre dans le champ de la représentation.

Il suffit désormais d’accoler le mot « Israël » à une absurdité pour que l’absurde cesse immédiatement d’apparaître absurde. Alors le requin devient agent secret. Le dauphin espionne. Le lézard infiltre les centrales nucléaires. Les abeilles participent au renseignement militaire. Et des chiens deviennent les instruments d’une perversion démoniaque supposée dépasser les limites mêmes de l’humanité ordinaire.

Nous découvrons ainsi une vérité plus profonde sur la crise contemporaine : les démocraties modernes n’ont pas supprimé le besoin de diabolisation. Elles l’ont simplement déplacé. Elles continuent de produire des figures absolues du Bien et du Mal, des innocents sacrés et des coupables métaphysiques.

Le Palestinien est progressivement devenu, dans une partie de l’imaginaire occidental, la figure de l’innocence absolue. Israël, corrélativement, celle de la culpabilité absolue. À partir de là, la logique du mythe remplace celle de l’enquête. On ne demande plus : « Est-ce vrai ? » mais : « Cela correspond-il au récit moral attendu ? »

Et lorsque cette logique s’installe, les sociétés les plus éduquées peuvent renouer sans même s’en apercevoir avec les réflexes mentaux des anciennes sociétés démonologiques. Sous le langage des droits humains, de l’antiracisme et de la compassion universelle réapparaissent des mécanismes archaïques de désignation du bouc émissaire.

La modernité croyait avoir aboli les démons. Elle découvre qu’elle continue simplement de les renommer.

© Charles Rojzman

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*