L’affaire Toujgani : quand l’État de droit désarme la Belgique. Par Fundji Benedict

Expulsé en 2021 puis revenu en Belgique l’année passée, l’imam Mohamed Toujgani prêchera ce vendredi à la mosquée Averroès, à Jette. Photopqr/Le Républicain Lorrain

Tout aurait dû s’arrêter en octobre 2021. Un titre de séjour retiré. Un ordre de quitter le territoire. Une menace à la sécurité nationale formellement invoquée par l’État belge. Mais en Belgique, certaines affaires ne s’arrêtent jamais là où l’État croit avoir mis un point final. L’affaire Toujgani en est la démonstration la plus saisissante : un pays éloigne un homme au nom de sa sécurité puis le voit revenir, quelques années plus tard, protégé par la nationalité que ses propres juridictions lui ont reconnue. Que cet imam controversé, décrit par la Sûreté de l’État comme une menace en matière d’extrémisme, d’ingérence et de renseignement au profit du Maroc, auteur d’un prêche appelant à « brûler les sionistes oppresseurs », puisse aujourd’hui remonter en chaire à la mosquée Averroès de Jette, commune de la Région de Bruxelles-Capitale, fort d’une nationalité belge obtenue au terme d’un bras de fer judiciaire que l’État belge a perdu, dit, à lui seul, la crise belge de l’État de droit.

Toujgani, né en 1955 à Assifane au Maroc, est arrivé en Belgique en 1982. Il y a construit, patiemment, méthodiquement, une position d’influence considérable dans le paysage musulman bruxellois. Imam de la mosquée Al Khalil à Molenbeek-Saint-Jean — la plus grande de Belgique — il y prêchait devant près de deux mille fidèles, développant un islam conservateur de rite malékite dont le discours a été qualifié de salafisant par plusieurs spécialistes. Présenté par la Sûreté de l’État belge — VSSE, pour Veiligheid van de Staat / Sûreté de l’État — comme lié à la mouvance des Frères musulmans, réputé proche de Salah Echallaoui, figure centrale de la gestion institutionnelle de l’islam en Belgique, Toujgani n’a jamais incarné le profil rassurant de l’imam institutionnel modéré.

Ce que la Sûreté de l’État a soutenu dans ses analyses, et que le grand public a découvert avec effroi, tient d’abord à cette vidéo de 2009, dans laquelle l’imam appelait à « brûler les sionistes oppresseurs ». Ses défenseurs s’empressèrent de qualifier ces propos de « sortis de leur contexte », selon le procédé rhétorique désormais familier de ceux qui relativisent certaines haines dès lors qu’elles s’abritent derrière le vocabulaire politique.  Mais le dossier ne s’arrête pas là. Des médias belges ont rapporté, sur la base d’un rapport confidentiel de la police judiciaire fédérale de 2007, que Toujgani aurait appartenu à un réseau de recrutement de jeunes pour le djihad en Irak. La Sûreté de l’État l’a également présenté comme un agent d’influence du royaume marocain, qualification relevant, dans la logique du renseignement, de l’ingérence étrangère, tout en employant des catégories dont le Comité R — organe de contrôle parlementaire des services de renseignement — a ensuite critiqué le manque de précision.

La décision d’expulsion est prise en octobre 2021, puis rendue publique en janvier 2022 : retrait du titre de séjour, ordre de quitter le territoire, menace à la sécurité nationale. L’État belge croyait avoir tranché. Il venait, en réalité, d’ouvrir une séquence dont il allait perdre le contrôle.

C’est ici que commence le véritable scandale institutionnel. Toujgani avait, dès 2019, introduit une demande de prolongation de séjour et d’acquisition de la nationalité belge. Le 1er octobre 2021 — soit quelques jours avant son expulsion — le tribunal de la famille de Bruxelles avait rendu un jugement estimant que rien ne s’opposait à l’octroi de cette nationalité. La chronologie est sidérante : l’administration éloignait d’une main l’homme auquel la justice ouvrait, de l’autre, la voie de la nationalité belge.

En 2024, la Cour d’appel de Bruxelles confirmait cette acquisition de nationalité, s’appuyant notamment sur un rapport du Comité R, estimant que les analyses ayant conduit à l’expulsion avaient été disproportionnées. Le Parquet général de Bruxelles s’était alors pourvu en cassation, ultime tentative de l’État de corriger ce que ses propres juridictions avaient validé. En mai 2025, la Cour de cassation a rejeté ce pourvoi. Toujgani était désormais belge. Et, une fois la nationalité acquise, les leviers administratifs classiques d’éloignement ne s’appliquent plus : seule une éventuelle procédure judiciaire de déchéance de nationalité relèverait d’un autre cadre légal.

À cette incongruité s’en ajoute une autre, relevée par plusieurs commentateurs : Toujgani aurait obtenu la nationalité belge malgré une méconnaissance alléguée des deux principales langues nationales du pays. La procédure d’acquisition de la nationalité belge, pourtant réformée à plusieurs reprises pour être plus stricte, apparaît ici dans toute sa fragilité opérationnelle.

Son retour en juin 2025 sur le sol belge ne fut pas discret. Il fut accueilli à l’aéroport de Bruxelles par une « véritable ovation familiale » — chants, fleurs, ballons — et accompagné dans l’avion par Mourad Maimouni, conseiller communal de la liste communautariste Team Fouad Ahidar. Cette scène, filmée puis diffusée sur TikTok, dit en quelques secondes ce que bien des discours politiques peinent à formuler : un réseau, une solidarité communautaire organisée, une démonstration de force symbolique adressée à la société belge dans son ensemble.

C’est désormais à la mosquée Averroès de Jette que Toujgani est annoncé pour prêcher, ce vendredi 1er mai 2026. Cette mosquée figure dans la liste officielle des mosquées reconnues en Belgique. Qu’un imam dont le profil a justifié une expulsion pour raisons de sécurité nationale puisse y prêcher est, juridiquement, difficile à empêcher. La liberté de culte, garantie par la Constitution belge, s’applique. Les autorités l’admettent elles-mêmes : en l’absence de trouble concret à l’ordre public, leur marge de manœuvre est nulle. Ce constat n’est pas anodin. Il révèle les limites structurelles d’un État qui a construit un édifice juridique remarquablement protecteur des droits individuels, mais qui peine à y intégrer une doctrine cohérente de sécurité nationale. L’affaire Toujgani cesse alors d’être un simple dossier migratoire ou judiciaire. Elle devient un révélateur institutionnel.

À cette faille s’ajoute une singularité belge plus profonde : le financement public des cultes. La Belgique pratique ce que l’on pourrait appeler une « laïcité de coopération » — ou, avec moins d’indulgence, une laïcité à géométrie variable. L’article 181 de la Constitution — héritier de l’article 117 de la Constitution de 1831, renommé lors de la coordination constitutionnelle de 1994 et complété d’un second paragraphe en 2002 pour y intégrer les organisations philosophiques non confessionnelles — pose le principe selon lequel l’État prend en charge les salaires et pensions des ministres des cultes reconnus, ainsi que ceux des délégués des organisations philosophiques non confessionnelles.

Six cultes sont reconnus en Belgique : catholique, protestant, anglican, israélite, orthodoxe et islamique. Les imams des mosquées reconnues peuvent ainsi être rémunérés sur fonds publics, selon les procédures prévues. L’absurdité, ici, ne tient pas à un paiement direct de Toujgani. Elle tient à l’architecture générale du système : l’État belge peut reconnaître et financer des structures cultuelles tout en disposant de moyens limités pour contrôler, en temps réel, les figures religieuses qui y exercent une influence effective. Ce système, que les partisans d’une laïcité stricte — notamment le Centre d’Action Laïque — réclament de réformer depuis des décennies, est le produit d’un compromis historique entre catholicisme et libéralisme au XIXe siècle. Transposé à une société multiculturelle, traversée par des courants islamiques que les fondateurs de la Belgique n’avaient évidemment pas anticipés, il produit désormais des effets pervers considérables : il légitime institutionnellement des structures religieuses sur lesquelles l’État n’a, en pratique, qu’un contrôle limité.

Vient alors la réponse législative, tardive, partielle, mais politiquement significative. Le texte adopté le 23 avril 2026 par la Chambre des représentants, sur proposition de la ministre de l’Asile et de la Migration Anneleen Van Bossuyt (N-VA), permet à l’Office des étrangers de prononcer des interdictions d’entrée à vie à l’encontre des personnes inscrites dans la banque de données T.E.R. — Terrorisme, Extrémisme, Processus de Radicalisation — ainsi que des ressortissants étrangers présentant une menace grave pour la sécurité nationale. Pour les ressortissants de pays tiers, cette interdiction produit ses effets dans l’espace Schengen. Pour les citoyens de l’Union européenne eux-mêmes, une interdiction à vie devient possible dans certaines conditions.

Le texte est robuste dans son intention. Il reste toutefois délicat dans son articulation avec le droit européen, même si l’arrêt rendu par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) le 23 avril 2026 dans l’affaire Freie Hansestadt Bremen contre DT vient en consolider partiellement la logique. La CJUE y a admis qu’une interdiction d’entrée à durée illimitée pouvait être compatible avec la directive 2008/115/CE lorsque la décision de retour repose sur l’existence d’une menace terroriste, à condition que l’autorité nationale procède à un examen individualisé et tienne compte de toutes les circonstances propres au cas concret.

La loi est donc un outil. Mais elle n’aurait, en tout état de cause, pas empêché le retour de Toujgani, puisque celui-ci avait acquis la nationalité belge et qu’une interdiction d’entrée ne peut, en principe, être prononcée contre un ressortissant national. C’est précisément là que réside la faille : la loi nouvelle vise les étrangers. Toujgani n’en est plus un.

L’adoption du texte a néanmoins révélé une autre fracture. Une partie significative de la gauche et du centre francophone — PTB, Écolo-Groen, DéFI et PS — a voté contre. L’argument invoqué est celui de l’arbitraire : une interdiction à vie fondée sur un fichage administratif, sans condamnation pénale définitive, poserait un problème de proportionnalité et risquerait de nourrir des dérives autoritaires. Ces préoccupations sont juridiquement recevables. Le Conseil d’État lui-même les a formulées.

Mais l’honnêteté intellectuelle commande d’aller plus loin. Ce vote révèle une tension plus structurelle : une partie de la gauche belge — et, au-delà, européenne — demeure prisonnière d’une grille de lecture qui absolutise les droits des individus présents sur le territoire, parfois au détriment de la sécurité collective des populations qui y vivent. Dans cette vision du monde, la menace est toujours abstraite, hypothétique, potentiellement disproportionnée ; le suspect est toujours susceptible d’être la victime d’un État trop zélé. Le mort, lui, est concret et définitif — mais il arrive toujours après.

Il faut nommer ce que ce positionnement produit politiquement : il radicalise le débat public, abandonne le terrain de la sécurité aux populistes et donne aux extrêmes un boulevard rhétorique qu’ils n’ont aucune peine à emprunter. Une gauche qui vote contre des instruments de protection des citoyens au nom de l’État de droit, sans proposer d’alternative crédible, ne défend pas pleinement l’État de droit ; elle s’en sert comme d’un refuge doctrinal pour éviter d’affronter les questions que ses propres électeurs populaires lui posent.

Dans le cas Toujgani, il serait intellectuellement paresseux de prétendre que l’État belge a agi par pur arbitraire. La Sûreté de l’État ne doit évidemment pas être assimilée à une officine politique ; mais le rapport du Comité R montre aussi que, dans ce dossier, ses analyses ont souffert d’un défaut d’actualisation et de proportionnalité. C’est toute la difficulté du renseignement démocratique : ses signaux ne sont pas des condamnations judiciaires, mais ils ne sont pas non plus de simples fantasmes administratifs. Les soupçons d’ingérence étrangère, les allégations relatives à un réseau de recrutement djihadiste, les prêches à contenu radical constituent précisément la matière ordinaire du renseignement sécuritaire. Les ignorer serait irresponsable ; les transformer mécaniquement en vérité judiciaire serait dangereux. L’État belge semble avoir échoué à tenir ensemble ces deux exigences.

Reste enfin la question la plus sensible, celle que l’on évite souvent de nommer : la question juive. Que dire d’un prêche de 2009 dans lequel Toujgani appelait à « brûler les sionistes oppresseurs », propos pour lesquels il a adressé en janvier 2019 une lettre ouverte exprimant ses « plus humbles excuses à la communauté juive comme à toute personne froissée et indignée », tout en se présentant comme antisioniste et non comme antisémite ? En droit belge, la loi Moureaux du 30 juillet 1981 punit l’incitation à la haine fondée sur la race ou l’origine nationale ; la loi du 10 mai 2007 étend cette protection aux critères religieux. Mais la loi Moureaux exige la démonstration d’une intention particulière d’inciter autrui à la haine —  un seuil probatoire qui la rend structurellement difficile à mobiliser, comme l’ont relevé de nombreux juristes et les organisations de défense des communautés juives. Ces dispositions, appliquées avec une vigilance constante à toute parole perçue comme « islamophobe », apparaissent plus hésitantes lorsque la cible est juive ou israélienne. Le terme « sioniste » fonctionne trop souvent comme un laisser-passer rhétorique, un écran derrière lequel peut se dissimuler une haine des Juifs qui, formulée sans ce camouflage lexical, tomberait plus directement sous le coup de la loi. La jurisprudence belge — comme française — n’a pas encore pleinement résolu cette question. C’est un échec que les communautés juives et les organisations de lutte contre l’antisémitisme dénoncent depuis des années.

Que cet homme soit aujourd’hui libre de prêcher à Bruxelles constitue donc un signal dont la portée dépasse de loin l’anecdote. Il dit à ceux qui l’applaudissent que la Belgique demeure un espace où ce type de discours peut être absorbé par la procédure, relativisé par le temps, neutralisé par le contentieux. Il dit aux Juifs de Belgique qu’ils comptent moins, parfois, que l’équilibre formel des garanties administratives. Il dit enfin à toute la société que l’État de droit peut, dans certaines conditions, devenir l’instrument de sa propre déstabilisation.

L’affaire Toujgani n’est donc pas seulement l’histoire d’un imam controversé, d’un dossier administratif mal maîtrisé ou d’un contentieux judiciaire perdu. C’est une affaire belge. Et elle est le révélateur d’une faiblesse plus profonde : celle d’un État qui sait protéger les procédures, mais ne sait plus toujours protéger la société que ces procédures sont censées servir.

La Belgique a construit, au fil de son histoire, un édifice juridique d’une grande sophistication. Mais cet édifice, pensé pour préserver les libertés dans un cadre de loyauté démocratique partagée, se trouve aujourd’hui confronté à des acteurs qui en exploitent les failles, les lenteurs et les contradictions. Là est le cœur du problème. L’État de droit n’est pas menacé seulement par ceux qui le méprisent ouvertement ; il l’est aussi lorsqu’il devient incapable de distinguer entre la protection légitime des droits et l’impuissance organisée face à ceux qui travaillent contre l’ordre démocratique.

La loi sur l’interdiction d’entrée à vie constitue, à cet égard, une réponse nécessaire mais incomplète. Elle arrive tard. Elle demeure juridiquement exposée. Surtout, elle ne répond pas au cas Toujgani, précisément parce que celui-ci a cessé d’être expulsable au moment où il est devenu belge. C’est là que se loge la faille essentielle : une démocratie peut se doter d’outils de défense, mais ceux-ci deviennent inutiles lorsqu’ils arrivent après la consolidation juridique de la menace.

Reste alors une question simple, brutale, presque indécente tant elle devrait aller de soi : un État libre peut-il durablement survivre s’il refuse de hiérarchiser ses propres principes ? La liberté de culte n’a de sens que dans un ordre politique capable de se défendre. La nationalité n’a de valeur que si elle suppose une loyauté minimale envers la communauté nationale. L’État de droit n’est pas un pacte de neutralisation de l’État ; il est, ou devrait être, la forme civilisée de sa puissance.

L’affaire Toujgani dit cela. Elle dit qu’une démocratie ne meurt pas toujours d’un coup d’État, d’une invasion ou d’une rupture brutale. Elle peut aussi se défaire lentement, par excès de prudence, par fatigue politique, par peur de nommer ce qui la menace, par incapacité à relier le droit à la souveraineté, la liberté à la sécurité, la tolérance à la lucidité.

La Belgique n’a pas encore basculé. Mais elle en offre aujourd’hui le symptôme inquiétant : un État capable d’identifier une menace, incapable de la traiter jusqu’au bout, puis contraint d’en accepter le retour au nom des règles mêmes qu’il n’a pas su maîtriser.

C’est toute la leçon de l’affaire Toujgani : lorsqu’un État ne parvient plus à faire coïncider ses principes avec sa survie, ses principes ne disparaissent pas. Ils continuent d’exister, mais ils cessent de protéger.

© Fundji Benedict (29.04.26)


Dr. Fundji Benedict, Fondatrice et Présidente de Liberty Values & Strategy Foundation, est spécialisée en sciences politiques, anthropologie, droit international et études africaines. Sa triple identité – afrikaner, franco-éthiopienne et juive – nourrit une perspective unique sur les dynamiques géopolitiques et les questions identitaires contemporaines.

Polyglotte, elle a occupé des postes de direction dans des entreprises internationales aux États-Unis et au Canada avant de créer sa fondation. Ses recherches portent sur les conflits identitaires, les droits des minorités, la décolonisation et l’État de droit, avec un focus particulier sur le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.

Elle intervient régulièrement sur l’antisémitisme, le terrorisme et les réalités géopolitiques complexes qui façonnent notre époque. Son approche combine rigueur académique et engagement de terrain auprès des communautés concernées.


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