𝐃𝐔 𝐆𝐑𝐀𝐍𝐃 𝐒𝐀𝐕𝐎𝐈𝐑 𝐐𝐔’𝐔𝐍 𝐏𝐄𝐓𝐈𝐓 𝐌𝐈𝐍𝐈𝐒𝐓𝐑𝐄 𝐅𝐑𝐀𝐍𝐂̧𝐀𝐈𝐒 𝐀 𝐃𝐄𝐒 𝐏𝐄́𝐑𝐈𝐋𝐒 𝐃’𝐈𝐒𝐑𝐀𝐄̈𝐋. Par Yael Bensimhoun

Il existe une manière moderne de condamner un peuple sans en avoir l’air. Elle consiste à commencer par une précaution polie : 𝘯𝘰𝘶𝘴 𝘯’𝘢𝘷𝘰𝘯𝘴 𝘳𝘪𝘦𝘯 𝘤𝘰𝘯𝘵𝘳𝘦 𝘭𝘦𝘴 𝘐𝘴𝘳𝘢𝘦́𝘭𝘪𝘦𝘯𝘴, 𝘴𝘦𝘶𝘭𝘦𝘮𝘦𝘯𝘵 𝘤𝘰𝘯𝘵𝘳𝘦 𝘭𝘦𝘶𝘳 𝘨𝘰𝘶𝘷𝘦𝘳𝘯𝘦𝘮𝘦𝘯𝘵. La formule paraît équilibrée, se veut raisonnable, presque sage. Elle n’est qu’un artifice.

Lorsque Jean-Noël Barrot explique, à l’Assemblée nationale, que la politique du gouvernement israélien « hypothèque la sécurité des Israéliens », il ne se contente pas de critiquer un cabinet étranger. Il fait bien davantage. Il parle à la place des Israéliens. Il prétend savoir, depuis France, ce qui servirait ou menacerait notre sécurité. Il se permet de définir, depuis le confort d’un pays qui ne vit ni sous la menace quotidienne du terrorisme, ni sous les missiles, ni sous la promesse explicite d’anéantissement, ce que devrait être la conduite d’un gouvernement en guerre.

Mais de quoi se mêle-t-il ?

De quoi se mêle cet arrogant pour expliquer aux habitants d’Israel ce qu’ils devraient craindre davantage que Hamas, Hezbollah ou l’Iran ? De quoi se mêle-t-il pour décréter que la source du danger serait d’abord intérieure, politique, presque morale, plutôt que militaire, terroriste et existentielle ? De quoi se mêle donc ce bellâtre pour distribuer des leçons de survie à ceux qui enterrent leurs morts ?

Mais la phrase contient une autre manœuvre, plus subtile et plus perfide. Elle sépare artificiellement les Israéliens de leur gouvernement, comme si celui-ci était une entité étrangère tombée du ciel, un corps parasite imposé à une population innocente qu’il faudrait sauver d’elle-même. C’est devenu un tic du discours occidental : 𝘯𝘰𝘶𝘴 𝘢𝘪𝘮𝘰𝘯𝘴 𝘭𝘦 𝘱𝘦𝘶𝘱𝘭𝘦, 𝘯𝘰𝘶𝘴 𝘤𝘰𝘯𝘥𝘢𝘮𝘯𝘰𝘯𝘴 𝘴𝘦𝘴 𝘥𝘪𝘳𝘪𝘨𝘦𝘢𝘯𝘵𝘴. On se drape ainsi de vertu bon marché pour mieux nier la réalité démocratique d’un pays.

Or le gouvernement israélien n’est pas une puissance occupante installée au-dessus des Israéliens. Il procède d’élections, de coalitions, de débats, de fractures internes, de contestations réelles et d’un pluralisme intense. Oui, il existe en Israel des oppositions farouches, des désaccords profonds, des manifestations et des voix discordantes. Mais sur l’essentiel, le droit à se défendre face aux organisations et aux entités qui veulent notre destruction, la nécessité de neutraliser des menaces immédiates, la conscience de vivre dans une région hostile, le consensus national est bien plus large que ne l’imaginent ceux qui commentent depuis l’extérieur.

Prétendre distinguer les Israéliens de leur gouvernement comme on séparerait le peuple d’une tyrannie, c’est commettre une falsification commode. Cela permet de délégitimer les choix collectifs d’une société tout en feignant de respecter cette société. Cela revient à dire aux Israéliens : 𝘯𝘰𝘶𝘴 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘢𝘪𝘮𝘰𝘯𝘴 𝘥𝘢𝘷𝘢𝘯𝘵𝘢𝘨𝘦 𝘲𝘶𝘦 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘯𝘦 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘤𝘰𝘮𝘱𝘳𝘦𝘯𝘦𝘻 𝘷𝘰𝘶𝘴-𝘮𝘦̂𝘮𝘦𝘴. C’est une forme de paternalisme colonial maquillé en nuance.

Et puis vient le cœur de la phrase : la sécurité des Israéliens serait compromise par leur propre politique.

Voilà le véritable renversement.

Car une telle formulation déplace silencieusement la responsabilité. Ce ne sont plus d’abord ceux qui massacrent des familles, enlèvent des enfants, tirent des missiles sur des villes, creusent des tunnels ou proclament leur volonté d’effacer Israel de la carte qui mettent les Israéliens en danger. Ce seraient surtout, au fond, les Israéliens eux-mêmes.

Le procédé est ancien. On ne nie pas frontalement l’agression. On la relativise par une causalité plus confortable : 𝘴’𝘪𝘭𝘴 𝘴𝘰𝘯𝘵 𝘧𝘳𝘢𝘱𝘱𝘦́𝘴, 𝘤’𝘦𝘴𝘵 𝘲𝘶’𝘪𝘭𝘴 𝘰𝘯𝘵 𝘮𝘢𝘭 𝘢𝘨𝘪. La victime n’est plus tout à fait victime. Elle devient partiellement coupable de ce qu’elle subit.

Après le 7 octobre, on aurait pu croire qu’au moins une évidence survivrait : des civils ont été massacrés parce qu’ils étaient israéliens et juifs, non parce qu’ils avaient mal voté. Des femmes ont été violées, des vieillards kidnappés, des enfants brûlés, non parce qu’une coalition parlementaire déplaisait à l’Europe, mais parce qu’une haine exterminatrice existe encore. Le 7 octobre aurait dû constituer un feu rouge pour toutes les démocraties, un effroi capable de réveiller les consciences.

Il s’est produit l’inverse. Feu vert.

Très vite, la vieille mécanique antisémite s’est remise en route. La question n’a plus été : qui a tué ? Elle est devenue : qu’ont-ils fait pour que cela leur arrive ?

Sur les réseaux sociaux, cela prend la forme de pamphlets grotesques où Israel devient « le mal du monde ». Dans les discours institutionnels, la langue est plus propre : on parle de droit international, d’enlisement, de sécurité hypothéquée par Israël lui-même. Les registres diffèrent, la logique parfois se rejoint : retirer aux Israéliens l’évidence de leur innocence lorsqu’ils sont attaqués.

Les responsables publics portent ici une charge particulière. Un ministre n’est pas un commentateur parmi d’autres. Il donne le ton et a le devoir de fixer les cadres moraux. Il légitime certains raisonnements et en marginalise d’autres. Lorsqu’il laisse entendre que la première menace pesant sur des Israéliens viendrait de leur propre conduite, il nourrit un climat où la compassion se fragilise et où la haine trouve des habits respectables.

Les grandes dérives ne commencent presque jamais par la violence extrême. Elles débutent par une accoutumance morale. On s’habitue à entendre que les Juifs / Israéliens exagèrent, instrumentalisent, provoquent, occupent trop d’espace. Puis l’on finit par tolérer ce que l’on aurait dû refuser.

Concernant les Juifs en France comme ailleurs, la hausse des actes antisémites, la peur dans certaines écoles, l’effacement de signes identitaires, l’injonction faite aux Juifs de France de répondre des décisions d’Israel, et la tolérance envers certains excès verbaux devraient commander la prudence la plus stricte.

Critiquer un gouvernement étranger est peut-être légitime, voire banal. Mais parler comme si les Israéliens n’étaient pas capables de savoir eux-mêmes ce qui menace leur existence, comme si leur gouvernement n’était pas aussi, dans ses grandes lignes de guerre, l’expression d’un peuple rassemblé, et comme si leur sécurité dépendait d’abord de leur vertu politique, voilà qui n’est ni lucide ni noble.

C’est une arrogance.

Et, dans le moment qu’Israel traverse, une faute impardonnable.

𝐘𝐚𝐞𝐥 𝐁𝐞𝐧𝐬𝐢𝐦𝐡𝐨𝐮𝐧

Diplômée  de littérature  française, Yaël Bensimhoun s’est établie en Israël il y a près de 20 ans. C’est là qu’elle conjugue  l’amour  de sa langue d’origine et celui du pays  auquel elle a toujours senti appartenir. Elle collabore depuis plusieurs années à des journaux et magazines franco-israéliens.

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