Vous qui avez passé des années à analyser le Moyen-Orient avec les mauvais outils: Apprenez l’arabe. Par David Germon

  Mordechai Kedar, “לא מה שחשבתם – למה האיראנים פוגעים במדינות רבות ולא רק בישראל וארה״ב

(« Ce n’est pas ce que vous pensiez – pourquoi les Iraniens frappent de nombreux pays et pas seulement Israël et les États-Unis »)

Le chaos iranien : ce que l’Occident refuse de voir

Le Moyen-Orient brûle, et pourtant les analystes occidentaux continuent de regarder ailleurs.

Nous sommes le 6 mars 2026, au septième jour de cette guerre. Israël et les États-Unis frappent l’Iran. L’Iran réplique. Jusque-là, rien de surprenant.

Mais regardez la carte.

Les missiles et les drones iraniens ne tombent pas seulement sur Israël ou sur des cibles américaines. Ils frappent les Émirats arabes unisl’Arabie saouditeOmanle KoweïtBahreïnl’Irakla TurquieChyprel’Azerbaïdjan.

Et surtout — ce qui devrait faire tomber de sa chaise n’importe quel observateur sérieux — le Qatar.

Oui, le Qatar.

Le même Qatar qui partage avec l’Iran le plus grand champ gazier du monde.
Le même Qatar que l’Iran a aidé pendant le blocus du Golfe entre 2017 et 2021, en lui fournissant nourriture et médicaments.

Et pourtant aujourd’hui, les missiles iraniens tombent aussi là-bas.

Alors la question s’impose : pourquoi ?


Les explications occidentales : une suite d’absurdités

Quand ce genre d’événement se produit, les analystes de salon se précipitent avec leurs modèles rationnels. Ils ouvrent leurs tableurs Excel, consultent les prix du pétrole, et produisent leurs théories.

Première explication :
l’Iran voudrait faire pression sur les États-Unis.

L’idée est simple : en frappant des pays du Golfe, ces États paniqueraient et iraient supplier Washington de mettre fin à la guerre.

Franchement ?

Foutaises.

Deuxième explication :
l’Iran attaquerait des infrastructures énergétiques pour faire monter les prix du pétrole.

Selon cette théorie, si le prix du carburant augmente dans une station-service du Wisconsin, l’électeur américain se retournera contre le président.

Encore une fois : absurdité totale.

Le monde du pétrole est déjà réorganisé, les États-Unis peuvent ouvrir d’autres sources d’approvisionnement, et personne à Téhéran n’a besoin de déclencher une guerre régionale pour influencer une élection américaine.

Ces analyses révèlent surtout une chose :
l’incapacité des élites occidentales à comprendre le Moyen-Orient.

Elles partent du principe que tout le monde raisonne comme elles : intérêts économiques, calculs rationnels, coûts et bénéfices.

Mais le Moyen-Orient n’est pas un séminaire de sciences politiques à Harvard.


La vraie histoire : une vision religieuse du monde

Pour comprendre ce qui se passe, il faut sortir des catégories occidentales.

La clé n’est pas économique.
La clé n’est même pas stratégique.

La clé est culturelle et religieuse.

L’Iran est un État chiite, et pas n’importe quel chiisme : le chiisme duodécimain.

Dans cette tradition, le douzième imam — Muhammad ibn al-Hasan al-Askari — n’est pas mort. Il est caché. Il vit dans l’occultation.

On l’appelle l’Imam caché.

Un jour, selon cette croyance, il reviendra sous la forme du Mahdi, le guide attendu.

Et que fera-t-il ?

Il instaurera la justice sur terre.
Il détruira l’injustice.
Il vaincra les ennemis de l’islam.

C’est une vision eschatologique, une vision de la fin de l’histoire.

Et maintenant vient la question cruciale.


Comment faire venir le Mahdi ?

Dans la tradition chiite, deux scénarios existent.

Premier scénario

Le monde se réforme.

Les hommes deviennent meilleurs.
La justice triomphe.
Les peuples reviennent vers la vérité.

Dans ce cas, le Mahdi peut apparaître dans un monde stabilisé.

Mais soyons sérieux : personne à Téhéran ne croit que le monde entier va se convertir au chiisme dans les prochaines années.

Deuxième scénario

Le monde sombre dans le chaos.

Conflits.
Corruption.
Guerres.
Effondrement moral.

Le monde devient tellement chaotique que Dieu n’a plus d’autre choix que d’envoyer le Mahdi pour restaurer l’ordre.

Et c’est là que nous entrons dans la logique de certains cercles iraniens.

Si la rédemption arrive après le chaos, alors une stratégie devient possible :

accélérer le chaos.


Une stratégie du désordre

Regardez à nouveau la carte.

Missiles sur Israël.
Missiles sur les bases occidentales.
Missiles sur les États du Golfe.
Missiles même sur des pays qui n’étaient pas directement impliqués.

Pourquoi ?

Parce que dans cette logique, plus le monde brûle, plus la rédemption se rapproche.

Les dirigeants iraniens ne raisonnent pas seulement en termes de diplomatie ou de dissuasion.

Ils raisonnent aussi dans un cadre eschatologique.

Et c’est exactement ce que les analystes occidentaux refusent de voir.


L’aveuglement occidental

Les sociétés occidentales modernes sont profondément sécularisées.

Elles ont du mal à imaginer que quelqu’un puisse réellement agir en fonction de croyances religieuses sur la fin du monde.

Elles pensent que tout le monde calcule.

Tout le monde optimise.

Tout le monde cherche un bénéfice matériel.

Mais regardez le Hamas.

Des combattants prêts à mourir parce qu’ils croient à la récompense du martyr.

Regardez Hezbollah.

Regardez les mouvements jihadistes.

Dans ces univers idéologiques, le paradis, la rédemption et la fin des temps ne sont pas des métaphores.

Ce sont des moteurs d’action politique.


Le courant Hojjatieh

En Iran, cette dimension eschatologique a même une tradition intellectuelle.

Il existe un courant religieux appelé Hojjatieh.

Ce mouvement s’est particulièrement consacré à la question du Mahdi et de la fin des temps.

L’une de ses figures importantes fut l’ayatollah Mesbah Yazdi.

Et parmi ses disciples se trouvait un homme qui deviendra plus tard président de l’Iran :

Mahmoud Ahmadinejad.

Oui, celui qui parlait régulièrement du Mahdi dans ses discours.

Lors de la révolution islamique de 1979, Khomeiny lui-même hésitait à laisser ces milieux prendre trop d’influence. Il les trouvait excessivement obsédés par l’eschatologie.

Mais il a compris une chose simple :
une grande partie de la base révolutionnaire partageait ces croyances.

Alors cette vision du monde est restée, profondément ancrée dans la culture politique du régime.


Le scénario le plus dangereux

Maintenant imaginez une chose.

Imaginez un régime qui croit que le chaos mondial peut accélérer la rédemption.

Imaginez ce régime avec l’arme nucléaire.

Ce n’est plus seulement un problème stratégique.

C’est un problème civilisationnel.

Si ces dirigeants restent au pouvoir et obtiennent un arsenal nucléaire, alors ils disposeront d’un instrument capable de produire exactement ce qu’ils pensent nécessaire :

un chaos global.

Et ce jour-là, les analystes qui aujourd’hui parlent de « rationalité stratégique » découvriront peut-être qu’ils ont passé des années à analyser le Moyen-Orient avec les mauvais outils.

Ils comprendront trop tard qu’ils ont projeté leurs catégories occidentales sur une réalité culturelle totalement différente.

Et ils diront :
« Nous ne pensions pas qu’ils étaient sérieux. »

Le Moyen-Orient n’est pas l’Europe.
Ses logiques sont différentes.
Ses moteurs historiques sont différents.

Et tant que les élites occidentales refuseront de regarder cette réalité en face, elles continueront d’être surprises.

Alors je termine avec le conseil le plus simple que je puisse donner :

Apprenez l’arabe.

© David Germon

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