La poussée spectaculaire du vote arabe

Shomer Saf — format court. Gadi Taub s’entretient avec le Dr Mordechai Kedar

Entretien enregistré après les élections législatives israéliennes du 27 octobre 2026 (élection de la 26e Knesset). Selon la Commission électorale centrale, citée par Al Jazeera, la participation nationale a atteint 77,7 %, un record depuis 1999 ; la chaîne 12 a fait état d’environ 80 % dans le secteur arabe, contre environ 53 % en 2022 (chiffre AFP). Les propos tenus n’engagent que leurs auteurs.

Gadi Taub

Les intervenants. Gadi Taub : historien, essayiste et animateur du podcast Shomer Saf (« Le Gardien du seuil »). Dr Mordechai Kedar (surnommé « Moti ») : orientaliste, ancien maître de conférences à l’université Bar-Ilan, ancien officier du renseignement militaire israélien, spécialiste du monde arabe.

Dr Mordechai Kedar

GADI TAUB — Bonjour à tous et bienvenue dans la série des formats courts de Shomer Saf. Le vote massif dans le secteur arabe et la forte hausse du nombre de députés arabes qui en a découlé sont des phénomènes qu’il nous faut encore digérer. Qui sont ces gens ? Nous allons bientôt lancer un projet sur le site de Shomer Saf : vous présenter les nouveaux députés issus du secteur arabe, un par un, chacun avec ses opinions, ses tweets, son parcours, et tout ce que nous pourrons décrypter de ses intentions, de son idéologie, de sa théologie. Un travail comparable à celui que nous avons fait sur Mansour Abbas (chef du parti islamiste Ra’am, issu de la branche Sud du Mouvement islamique), mais sous une forme plus resserrée. Nous centraliserons ce projet chez nous, vous en entendrez parler. En attendant, pour mettre un premier ordre dans ce qui se passe sous nos yeux, comprendre ce que cela signifie et où cela mène, j’ai invité le Dr Mordechai Kedar. Bonsoir Moti, merci de te rendre disponible.

MORDECHAI KEDAR — Bonsoir, Gadi.

GADI TAUB — Aide-nous à comprendre ce qui s’est passé avec cette hausse du vote des Arabes et du bloc des partis arabes.

Les vrais chiffres de la participation

MORDECHAI KEDAR — Avant de répondre, je voudrais faire une petite remarque sur les pourcentages. On dit que la participation dans le secteur juif a atteint presque 80 %, et dans le secteur arabe aussi, voire un peu plus de 80 %. Et je pose aussitôt la question : où sont les 20 % restants, chez les Juifs comme chez les Arabes ? Pourquoi ne viennent-ils pas ? Pourquoi pas 90 % ? Ma réponse : ce sont les Israéliens qui vivent à l’étranger. Rien qu’aux États-Unis et au Canada, en Amérique du Nord, il y a environ un million d’Israéliens.

GADI TAUB — Oui.

MORDECHAI KEDAR — La plupart d’entre eux, pas tous, ont le droit de vote, car ce sont des gens qui se sont expatriés après l’âge de 18 ans. Certes, ils ont aussi des enfants, mais les adultes représentent une proportion énorme. Ce sont eux qui ont le droit de vote et qui ne viennent pas. Autrement dit, parmi les électeurs qui vivent en Israël, le taux de participation est de presque 100 %. Enfin, « presque » est peut-être exagéré : disons un peu plus de 90 %.

GADI TAUB — Tu parles de la population générale ? Des Juifs, des Arabes ?

MORDECHAI KEDAR — De la population générale comme de la population arabe. Beaucoup d’Arabes israéliens vivent à l’étranger. Ils ont la nationalité israélienne et tout le reste, mais de même que les Israéliens s’expatrient, les Arabes le font aussi, et ils sont nombreux. Il faut donc comprendre que ces 20 % ne sont pas restés chez eux : la plupart ne vivent tout simplement pas en Israël.

GADI TAUB — Donc le taux de participation de ceux qui vivent en Israël est très élevé.

MORDECHAI KEDAR — Très, très élevé. Alors pourquoi cela ne s’était-il pas produit les fois précédentes ? Parce que, cette fois, tous les camps ont senti que des choses très importantes étaient en jeu. Pour la gauche israélienne, c’est son État qui est en danger, puisqu’il risque, ô malheur, de tomber comme une proie entre les mains de la droite. C’est ce qui s’est passé il y a quatre ans (allusion à la victoire du bloc de Benyamin Netanyahou aux élections de novembre 2022). La droite, elle, a peur, et à juste titre, de la dictature du Bagatz (acronyme hébreu de la Haute Cour de justice, c’est-à-dire la Cour suprême israélienne statuant en matière administrative et constitutionnelle), et de la possibilité que l’État tombe entre les mains de la gauche, qui abrogerait la loi sur l’État-nation (loi fondamentale de 2018 définissant Israël comme l’État-nation du peuple juif) et bien d’autres choses. La droite parvient à peine à obtenir quoi que ce soit, car tout ce qu’elle obtient, elle ne l’obtient que dans la mesure où le Bagatz le lui permet. La gauche, elle, obtiendrait tout ce qu’elle veut, à cause de l’hégémonie dont tu parles si souvent, et si bien (Gadi Taub dénonce régulièrement l’emprise de l’élite juridique sur les institutions).

Voilà pour les pourcentages en général. Il faut comprendre qu’ils sont bien plus élevés que ce qui a été publié. Je ne saurais pas les chiffrer, mais ils sont incontestablement très élevés. C’est le premier point.

Deuxième point : le secteur arabe. Qu’est-ce qui y a provoqué un tel bond de la participation ? Je te rappelle que, lors des scrutins précédents, elle dépassait à peine les 50 %. Autrement dit, beaucoup restaient chez eux, parce qu’ils ne croyaient pas au système, qu’ils ne voulaient pas sacrifier un jour de congé ou perdre leur temps à aller voter…

GADI TAUB — Et aussi par protestation, non ? Avec l’idée que le jeu n’en valait pas la chandelle.

MORDECHAI KEDAR — Oui, que cela coûterait plus que cela ne rapporterait. Raed Salah appelait les gens à ne pas participer du tout aux élections, car voter revenait au fond à accorder une forme de confiance à l’État juif. Raed Salah, c’est le cheikh qui dirige la branche Nord du Mouvement islamique (branche radicale, interdite par Israël en 2015).

GADI TAUB — Oui.

MORDECHAI KEDAR — Et ce qui l’irritait aussi, c’est que la Knesset s’appelle « Knesset », un mot dérivé, selon lui, de beit knesset, la synagogue en hébreu. « Quoi, on va à la synagogue ? » Voilà comment il se moquait de ceux qui allaient à la Knesset, c’est-à-dire des députés arabes, surtout ceux du Mouvement islamique du Sud, avec lequel il a été en profond désaccord pendant de très nombreuses années, et bien sûr d’autres aussi. Aujourd’hui, il s’est un peu adouci, je t’expliquerai pourquoi dans un instant, et il a dit : « Bon, écoutez, si vous voulez voter, votez, mais seulement pour les bons partis. » Autrement dit, à Dieu ne plaise, ne votez ni pour le Likoud ni pour des partis sionistes. Voilà pour son côté.

Qu’est-ce qui l’a adouci, et qu’est-ce qui a poussé énormément de gens à aller voter ? Selon moi, l’un des premiers facteurs, c’est l’argent.

Premier moteur : l’argent

MORDECHAI KEDAR — Gadi, tu n’imagines pas combien d’argent a été déversé sur le secteur arabe ces dernières semaines pour que les gens aillent voter. Dans le Sud, la police a intercepté une voiture transportant des caisses remplies d’enveloppes d’argent, sur lesquelles était inscrit « parti Ra’am », pour que les gens sachent pour qui voter. Des enveloppes pleines d’argent.

Gadi, ici, c’est l’argent qui fait tourner la machine. N’oublie pas que l’argent fait aussi tourner les camions vers Gaza (allusion aux affaires de contrebande vers Gaza par les camions de marchandises). Combien de pots-de-vin ont touché toutes sortes d’officiers ! Des gens vont être jugés pour cela, il y a des arrestations.

De l’argent qatari a été déversé sur ces élections de façon démentielle. Précisément pour que les gens aillent voter, précisément pour obtenir le résultat que nous avons aujourd’hui, et surtout pour qu’ils votent Ra’am, qui est un parti des Frères musulmans, lesquels sont soutenus par le Qatar partout dans le monde. De l’argent. Cela a coulé ici de façon effroyable. On a aussi dit, je l’ai entendu, qu’il n’y avait pas seulement de l’argent venu de l’étranger, mais aussi beaucoup d’argent venu d’organisations criminelles ; une partie de ces éléments fait encore l’objet d’enquêtes. Les organisations criminelles arabes ne cessent de se renforcer en Israël, et elles aussi ont déversé de l’argent pour faire monter la participation.

GADI TAUB — Pourquoi ? Quel est leur intérêt ?

MORDECHAI KEDAR — Pour que le gouvernement n’actionne pas les moyens dont il dispose pour mettre la main sur leurs armes.

GADI TAUB — Autrement dit, ils veulent que les députés arabes, peut-être au sein de la coalition, disposent d’un droit de veto ?

MORDECHAI KEDAR — Exactement. Sur tout. Sur tout ce qui pourrait leur nuire en tant qu’organisations criminelles, ou en tant que futures organisations du djihad. Car le djihad va de pair avec l’argent, et le crime aussi. Et les armes qui servent aujourd’hui à régler des comptes seront demain retournées contre nous, pour nous éliminer. Il faut en tenir compte. Donc, premièrement : l’argent.

Deuxième moteur : la mobilisation

MORDECHAI KEDAR — Deuxième chose : l’encouragement. Il y a eu de très nombreuses organisations juives, comme Keren Avraham (« Fonds Abraham », nom hébreu des Initiatives Abraham, ONG judéo-arabe qui milite pour l’intégration civique des citoyens arabes) ou quelque chose de ce genre, je ne sais pas avec qui elles se sont associées. Toujours est-il que beaucoup d’organisations se sont mobilisées. J’ai vu des annonces dans les groupes arabes dont je suis membre : « Allez voter, allez peser », quelque chose comme ça, mais en arabe, pas en hébreu. Il y a eu un encouragement très fort, au sens où il n’était plus honteux d’aller voter. Car autrefois, on se moquait de ceux qui allaient faire la queue pour voter : « Vous votez pour cet État-là ? » Voilà comment on se moquait d’eux. Cette fois, voter bénéficiait d’une légitimité bien plus forte, grâce au grand encouragement venu de toutes sortes d’organisations. Il faut le savoir aussi.

Les causes profondes : Gaza et la peur d’un Israël trop fort

MORDECHAI KEDAR — Mais il y avait aussi des causes de fond. Premièrement, Gaza. Gadi, ces gens regardent Al Jazeera jour et nuit. Ils voient les destructions à Gaza, ils voient les morts. À chaque fois, on avance de nouveaux chiffres, dont une partie, comme vous le savez, est sortie de nulle part : 70 000 morts et tout le reste, sans préciser, bien sûr, lesquels étaient des djihadistes et lesquels étaient des civils et des enfants. Aujourd’hui, le chiffre qui circule, c’est 20 000 enfants. Vingt mille enfants : et ceux-là, Dieu merci, ne sont pas des djihadistes (ironie de l’intervenant).

GADI TAUB — Ce sont les chiffres du ministère de la Santé du Hamas.

MORDECHAI KEDAR — Du Hamas, bien sûr. Quand on entend cela matin et soir, sur Al Jazeera et sur d’autres chaînes, on comprend que les gens s’identifient. Regarde, il n’y a pas de meilleur exemple : certains sont carrément de la même famille, des deux côtés. À Rafah, dans le camp de réfugiés de Rafah, il y avait une grande famille nommée Masharawi. Les Masharawi sont en fait originaires de Jaffa. Quelques Masharawi sont restés à Jaffa ; la plupart ont fui vers Gaza, vers Rafah. Alors, que crois-tu ? Quand on annonce que le camp de réfugiés de Rafah a été rayé de la carte, ceux de Jaffa ne s’inquiètent pas pour leurs cousins ? De vrais cousins, qui vivent à Gaza. C’est pourquoi la guerre et ce qui s’est passé à Gaza ont bel et bien poussé les gens à chercher tout moyen de nuire au gouvernement, à la coalition, à la droite. Et quoi de mieux que d’aller voter ? C’est un acte pour lequel, a priori, personne ne peut t’incriminer : tu vas voter, tu exerces ton droit et ton devoir de citoyen. Et alors ? Si au passage tu contribues à faire tomber la droite israélienne, tant mieux. Voilà : un acte légitime, un acte légal, et en même temps un coup porté à la droite. Pourquoi s’en priver ?

Autre élément, plus profond encore : la peur que leur inspire la montée en puissance d’Israël, telle qu’elle s’est manifestée dans cette guerre. Ce qu’Israël a fait à Gaza, ce qu’il a fait au Liban, ce qu’il a fait aussi aux Houthis (rebelles chiites pro-iraniens du Yémen), mais surtout ce qu’il a fait à l’Iran. Ils ont peur d’un Israël trop fort, car c’est pour eux une menace. Ils se disent qu’un jour, s’il se passe quelque chose, une sorte de « Gardien des murailles 2 » ou « 3 » (allusion à l’opération militaire de mai 2021 à Gaza, pendant laquelle de violentes émeutes avaient éclaté entre Juifs et Arabes dans les villes mixtes israéliennes), Israël leur fera ce qu’il fait à Gaza. Pourquoi ? Parce qu’Israël en est capable : regarde ce qu’il fait à Gaza, regarde ce qu’il fait en Iran. Si les avions sont arrivés jusqu’en Iran, ils peuvent bien arriver jusqu’à Sakhnin (ville arabe de Galilée). Autrement dit, un Israël trop fort leur fait peur, et ils veulent employer tous les moyens possibles pour l’affaiblir.

« Si les avions sont arrivés jusqu’en Iran, ils peuvent bien arriver jusqu’à Sakhnin. »

L’alliance « rouge-verte »

GADI TAUB — Moti, de larges cercles placent des espoirs là-dedans. J’ai même entendu des gens s’en réjouir aujourd’hui et dire : « Voilà la preuve du partenariat civique. Enfin, les Arabes entrent dans le jeu, se considèrent comme partie prenante de l’État et défendent leurs intérêts. C’est une bénédiction. »

MORDECHAI KEDAR — C’est exactement ce qu’on appelle la Red-Green Alliance (l’« alliance rouge-verte », expression qui désigne la convergence entre la gauche radicale et l’islamisme) : l’union entre les « rouges » et les « verts » de chez nous. C’est ce qui a détruit l’Europe, c’est ce qui détruit l’Amérique, et c’est ce qui nous détruira si nous le permettons. C’est exactement cette alliance-là. Regarde : Segalovitz l’incarne (Yoav Segalovitz, homme politique issu du parti centriste Yesh Atid, ancien général de police et ancien vice-ministre de la Sécurité intérieure dans le gouvernement Bennett-Lapid). Il s’est littéralement glissé, en personne, dans ce cadre qu’on appelle Ra’am, afin de le légitimer (selon l’intervenant). C’est exactement, mais exactement, l’alliance rouge-verte. Lui, c’est le rouge ; eux, ce sont les verts. Et cette alliance est dirigée contre le nationalisme, en Europe comme ici, contre le bon sens, en Europe comme ici. Ce qu’ils provoquent en réalité, c’est la légitimation de l’islam radical et de ses alliés.

Et regarde, il n’y a pas que l’islam. La Liste unifiée (alliance des partis arabes, reconstituée en janvier 2026) comprend aussi Balad (parti nationaliste arabe). Le parti Balad, fondé à l’époque par Azmi Bishara (ancien député arabe, qui a quitté Israël en 2007), considère que l’État d’Israël n’a aucun droit à l’existence, pour une raison nationale. Le Mouvement islamique considère que l’État d’Israël n’a aucun droit à l’existence, pour une raison religieuse. Ni l’un ni l’autre ne voient en Israël un État fondé à exister. Ils auraient dû, et pas seulement en théorie, rester hors de la Knesset, comme l’avait décidé la Commission électorale centrale. Mais le Bagatz décide, va savoir pourquoi, à chaque fois, de rendre casher cette abomination (littéralement « rendre casher le cheretz », c’est-à-dire la bête impure : expression hébraïque signifiant légitimer par artifice ce qui est foncièrement inacceptable), alors même que cette légitimation contrevient à la Loi fondamentale sur la Knesset (dont l’article 7A interdit la candidature des listes qui nient l’existence d’Israël comme État juif et démocratique). Mais bien sûr, comme tu le sais, le Bagatz interprète les lois selon son humeur. C’est pourquoi, même contre la Loi fondamentale, il autorise le Mouvement islamique à se présenter à la Knesset, encore et encore.

Barak a validé en son temps la candidature d’Azmi Bishara (Aharon Barak, président de la Cour suprême de 1995 à 2006, artisan de la « révolution constitutionnelle »). Pour rappel aux téléspectateurs, Azmi Bishara a fini par s’enfuir, parce qu’il avait été pris à espionner au profit du Hezbollah en temps de guerre (la seconde guerre du Liban, en 2006 ; Bishara n’a jamais été jugé, ayant quitté le pays). On l’a laissé partir pour ne pas avoir à le juger : le parquet ne voulait pas lui faire de procès, et cela arrangeait aussi le Shabak (Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien), qui n’a pas eu à révéler les sources grâce auxquelles on avait découvert qu’il espionnait pour le Hezbollah.

Hadash, Ta’al et le Front démocratique

GADI TAUB — Mais au sein de la Liste unifiée, il y a aussi Hadash (front d’origine communiste, judéo-arabe) et Ta’al (parti d’Ahmad Tibi). Nous avons publié sur la chaîne, à ce sujet, une tribune de l’organisation Ad Kan (« Jusqu’ici », ONG israélienne spécialisée dans les enquêtes sous couverture sur les organisations anti-israéliennes), dont l’enquête a mis au jour des liens entre Hadash et le Front démocratique de Nayef Hawatmeh (Front démocratique pour la libération de la Palestine, organisation marxiste palestinienne), lequel, soit dit en passant, a participé au massacre du 7 octobre. Donc, chez Hadash non plus, ces communistes ne sont pas précisément occupés à défendre les droits des travailleurs.

MORDECHAI KEDAR — Puisque tu mentionnes Hadash, je voudrais rendre hommage à une femme qui a été députée de Hadash, Tamar Gozansky (députée communiste juive de 1990 à 2001). J’étais en désaccord à un million de pour cent avec tout ce qu’elle disait et faisait, mais pour une chose, je la salue : elle allait de chez elle à la Knesset en autobus, et elle rentrait en autobus. Une femme de valeurs, une femme modeste, une femme qui, à mon avis, aurait pu servir d’exemple à d’autres. Begin aussi était plutôt modeste (Menahem Begin, Premier ministre de 1977 à 1983) : il vivait dans un simple deux-pièces à Tel-Aviv. Autrement dit, il y avait autrefois des hommes politiques modestes, dont la modestie était authentique. Certes, j’étais d’accord avec certains et totalement opposé à d’autres, mais sur ce point, je le répète : la députée Tamar Gozansky, de Hadash, prenait le bus.

GADI TAUB — Le Hadash d’aujourd’hui, lui, entretient des liens, de véritables liens d’amitié, des liens suivis, avec une organisation terroriste à part entière, le Front démocratique, qui a beaucoup de sang sur les mains. S’il existe de telles preuves, d’abord, il faut chasser ses députés de la Knesset sans ménagement ; ensuite, peut-être même les mettre en prison pour collaboration avec une organisation terroriste. Et Moti, qu’en est-il de Ta’al ?

MORDECHAI KEDAR — D’accord. Sur ce point, je dis que il faut absolument aller jusqu’au bout, mais notre parquet ne le fera sans doute pas, pour des raisons que nous connaissons tous les deux.

« Le racisme » et le troisième bloc

MORDECHAI KEDAR — Mais attention : concernant les taux de participation dans le secteur arabe, il y a encore une chose, que j’ai entendue moi-même, notamment de mes étudiants, et qui était très répandue dans le secteur arabe. C’est le sentiment que le gouvernement de droite les traite avec racisme. À vrai dire, ils n’ont pas épargné leurs critiques à la gauche non plus, qui les traiterait elle aussi avec racisme. Pourquoi ? Un seul exemple : la gauche a souvent dit « nous et les Arabes, nous ferons tomber la droite ». Elle voyait donc les Arabes comme une partie intégrante de la gauche israélienne, comme ses supplétifs : ce dont la gauche a besoin, les Arabes le feront.

Ces dernières années, on observe tout autre chose. Les députés arabes, et pas seulement eux, rejettent catégoriquement l’idée qu’ils seraient au service de la gauche israélienne. « Non. La gauche israélienne, dans sa grande majorité, est sioniste. Nous ne sommes pas d’accord avec le sionisme. Le sionisme nous a gâché la vie ici en 1948, il nous a infligé la Nakba (« catastrophe » : terme arabe désignant l’exode palestinien de 1948), puis la Naksa (« revers » : terme arabe désignant la défaite arabe de 1967). C’est pourquoi tout sioniste, même de gauche, nous est inacceptable. Nous sommes un troisième bloc. » C’est ainsi qu’ils se voient aujourd’hui : comme un troisième bloc qui lutte contre le racisme, y compris celui de la droite. Et ils parlent surtout de Ben Gvir (Itamar Ben Gvir, chef du parti d’extrême droite Otzma Yehudit, ministre de la Sécurité nationale du gouvernement sortant), parce que c’est lui qui a durci les conditions de détention de leurs frères, les hommes du Hamas emprisonnés, et c’est lui qui veut faire entrer le Shabak dans les enquêtes, y compris sur la criminalité dans le secteur arabe.

Mais pour eux, tout l’appareil de l’État, de droite comme de gauche, est raciste, et ils veulent montrer à tous ce qu’ils peuvent faire au système israélien : le détruire de l’intérieur, par un vote massif et une forte présence à la Knesset. Et attends, attends : ce que nous avons vu jusqu’ici n’est que le début de la bande-annonce. Tu vas commencer à entendre, pas aujourd’hui, mais bientôt, à la tribune de la Knesset, des discours de gens qui te feront t’arracher les cheveux que tu n’as pas sur la tête. J’entends déjà comment ils parlent à l’intérieur du secteur arabe, en arabe, aujourd’hui même, après leur victoire. Alors qu’en sera-t-il à la Knesset, quand ils jouiront de l’immunité parlementaire, une fois qu’ils auront prêté serment comme députés ? Ce sera, à mon avis, une Knesset très, très orageuse sur ce plan, car ils vont irriter la droite comme la gauche, et ce délibérément, avec préméditation, parce qu’ils sont là pour provoquer. Certes, ils devront s’occuper de leurs électeurs. Mais ce qui va se passer, c’est que s’ils n’apportent pas d’acquis concrets au secteur arabe, ils seront sanctionnés la prochaine fois.

« Ce que nous avons vu jusqu’ici n’est que le début de la bande-annonce. »

L’Europe en miroir

GADI TAUB — Sommes-nous donc sur la voie de ce que nous voyons déjà en Europe, vers une situation qui va tout simplement se dégrader ?

MORDECHAI KEDAR — Je le crains. Par l’intermédiaire du Bagatz, du conseil juridique du gouvernement (la fonction de conseiller juridique du gouvernement, qui cumule en Israël les rôles de procureur général et de juriste de l’exécutif) et du parquet, c’est l’alliance rouge-verte que nous voyons maintenant à l’œuvre chez nous. Regarde : Golan a dit qu’il n’y avait aucune raison qu’ils ne fassent pas partie de la coalition (Yaïr Golan, ancien général, chef du parti de gauche Les Démocrates). Golan l’a dit explicitement, je l’ai entendu de mes propres oreilles, après les élections.

Autrement dit, l’alliance rouge-verte, qui détruit l’Europe à la faveur d’un libéralisme protégé là-bas par les institutions juridiques de l’Union européenne : nous voyons ici exactement la même chose. La dictature juridique dont tu parles matin et soir, et avec grande raison, conjuguée à l’extrême gauche de Golan et aux Arabes qui l’accompagnent : ensemble, ils sont en train de conduire l’État d’Israël vers le même abîme que la France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne, la Suède, l’Allemagne, l’Italie. Tous, soit ils y sont déjà, comme la France, soit ils y glissent rapidement, comme le reste des pays d’Europe occidentale. Seuls les pays d’Europe de l’Est y échappent : la Pologne, la Roumanie, la Hongrie, la Tchéquie, la Slovaquie et d’autres. Chez eux, le sentiment national est encore frais : ils ne l’ont retrouvé qu’il y a 35 ou 36 ans, lors de l’effondrement du bloc de l’Est. Pour eux, la nation est encore précieuse, et c’est pourquoi ils ne laissent pas une culture étrangère envahir leurs pays.

GADI TAUB — Mais eux peuvent fermer leurs frontières et ne pas accueillir de réfugiés ou de migrants musulmans, et certainement pas de réfugiés ou de migrants illégaux, c’est-à-dire de véritables envahisseurs. Nous, nous avons une population locale de 18 % d’Arabes musulmans (chiffre de l’intervenant ; les Arabes, toutes confessions confondues, représentent environ 21 % de la population israélienne selon les chiffres officiels repris par Reuters). Qu’en est-il de l’option d’un véritable partenariat civique avec le public arabe, avec lequel, jusqu’ici, nous avons vécu la plupart du temps, on peut le dire, dans une paix relative ?

Le rôle de la Cour suprême

MORDECHAI KEDAR — C’est exactement l’option que le Bagatz empêche. Si le Bagatz avait interdit, comme le prévoit la Loi fondamentale sur la Knesset, à tout parti qui ne reconnaît pas l’État d’Israël comme État juif et démocratique d’entrer à la Knesset, des formations alternatives se seraient développées, des formations qui reconnaissent l’État comme juif et démocratique. Et tout le dialogue entre le public juif et le public arabe se serait apaisé, parce que cela aurait fait des Arabes des partenaires. Pourquoi ? Parce que celui qui ne veut pas être partenaire de la renaissance et de la vie d’un État juif et démocratique n’a pas sa place à la Knesset.

Mais ce qui s’est passé, c’est que le Bagatz a rendu casher cette abomination, aussi bien du côté islamiste que du côté nationaliste : le côté nationaliste, c’est Balad ; le côté islamiste, c’est le Mouvement islamique. Dès lors que le refus de reconnaître Israël comme État juif et démocratique, exigence posée par la Loi fondamentale sur la Knesset, est rendu acceptable, pourquoi seraient-ils conciliants ? Pourquoi reconnaîtraient-ils l’État ? Ils peuvent entrer à la Knesset sans le reconnaître et saper la Knesset de l’intérieur, grâce à des collaborateurs comme Segalovitz, Yaïr Golan et son parti. Alors pourquoi se donner la peine de créer de nouvelles formations qui accepteraient l’État ? Je ne dis pas qu’elles seraient sionistes. Je dis qu’au moins, elles accepteraient l’État comme un fait accompli, comme un État juif et démocratique qui a le droit d’exister en tant que tel. Cela, ils ne le disent pas.

GADI TAUB — Je rappellerai seulement, puisque nous avons consacré deux épisodes passionnants à Mansour Abbas et au double langage qu’il pratique, qu’il reconnaît en apparence l’État juif et vend aux Juifs l’idée du partenariat civique. Mais il n’est pas représentatif : au sein de la Liste unifiée, je ne vois personne dont ce soit le programme.

MORDECHAI KEDAR — Mansour Abbas le dit d’ailleurs explicitement : tout son objectif est la char’anat al-’amal al-siyassi (en arabe : la mise en conformité de l’action politique avec la charia), c’est-à-dire rendre l’action politique légitime, licite, selon la charia (la loi islamique), mais aussi selon la loi. Autrement dit, ils agissent conformément à la loi, telle qu’interprétée, bien sûr, par le Bagatz, et dans ce cadre, ils œuvrent à détruire l’État, qu’ils considèrent comme illégitime.

GADI TAUB — Explique-nous, dans ce contexte : il existe des déclarations de Mansour Abbas qui sonnent à l’oreille juive comme s’il disait « l’État juif est un fait, que nous reconnaissons ». Comment faut-il les comprendre ?

MORDECHAI KEDAR — L’existence de l’État d’Israël, ils la reconnaissent. Ils ne reconnaissent pas son droit à être l’État des Juifs, et la différence est immense. Un dirigeant arabe le disait déjà en son temps : « Je reconnais l’État d’Israël en tant qu’État d’Israël ; mille ans passeront, et je ne le reconnaîtrai pas comme l’État du peuple juif. »

Conclusion : existe-t-il une issue ?

GADI TAUB — Moti, pour conclure : tu sembles très pessimiste. Existe-t-il, à partir d’ici, une voie de redressement, ou un avenir commun avec lequel on puisse vivre ?

MORDECHAI KEDAR — Bien sûr. D’abord, il faut changer en profondeur l’instance qui a permis aux ennemis d’Israël de siéger à la Knesset, à ceux qui ne reconnaissent pas le droit de l’État d’Israël à exister. Et cette instance, c’est le Bagatz. Une fois ce dysfonctionnement corrigé, il sera bien plus facile de régler le reste, car les deux problèmes sont liés : l’un dépend de l’autre. À cause du dysfonctionnement créé par le Bagatz, nous avons des partis non seulement non sionistes, mais ouvertement antisionistes. Pour eux, l’existence même de l’État d’Israël comme État du peuple juif est illégale, illégitime. Mais, comme le dit Mansour Abbas : « Nous agissons conformément à la loi, et bien sûr conformément à la charia. » Conformément à la loi, c’est-à-dire : nous n’agissons pas contre la loi, telle qu’interprétée, bien sûr, par le Bagatz. Et donc nous pouvons saper l’État de l’intérieur, avec l’aide de collaborateurs. Et je précise : comme Segalovitz et Yaïr Golan.

GADI TAUB — Dr Mordechai Kedar, merci beaucoup pour cet entretien.

MORDECHAI KEDAR — Je vous en prie. Merci beaucoup.

Traduit de l’hébreu et mis en page par David Germon. David Germon est agent immobilier indépendant établi en Israël depuis 1995, spécialisé dans les marchés de Jérusalem, Tel Aviv, Bat Yam et Herzliya. Contact : germonrealestate@gmail.com / WhatsApp 052-380-2860.

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