Personne ne demande à Vincent Lindon de s’excuser d’être né. Il est fils d’un industriel et neveu de Jérôme Lindon, qui a dirigé les Éditions de Minuit pendant plus d’un demi-siècle. Il est aussi l’arrière-petit-fils de Fernande Citroën, sœur d’André, et descend, du côté maternel, de Jules Dufaure, président du Conseil sous la IIIe République.

Rien ne l’oblige pour autant à parler au nom des caissières et des chômeurs. Il le fait pourtant à chaque sortie de film, sur chaque plateau où on lui tend un micro, avec une colère soigneusement calibrée qui tient lieu de programme.
En 2015, La Loi du marché lui vaut le prix d’interprétation à Cannes. Il y joue un chômeur devenu vigile de supermarché, un homme qui encaisse les humiliations sans hausser le ton, presque sans un mot. Le personnage se taisait. L’acteur, depuis, n’a jamais cessé de parler.
En juin 2020, en plein confinement, il propose une « contribution Jean Valjean ». Il s’agit d’un prélèvement de 1 % à 5 % sur les patrimoines de plus de dix millions d’euros, les dix premiers millions restant exonérés. Le nom n’avait rien d’innocent. Chez Hugo, Valjean vole un pain pour nourrir les enfants de sa sœur. Il prend cinq ans de bagne, puis quatorze de plus pour avoir tenté de s’enfuir. Il sort de Toulon en 1815 avec un passeport jaune qui lui ferme toutes les portes.
Lindon n’a jamais volé de pain.
Ses idées se discutent comme tout, sans ironie ni dérision.
Ses sermons, eux, ne se discutent pas : ils se subissent, film après film.
Il a hérité d’un nom et d’une aisance qui lui permettent de distribuer les bons et les mauvais points, sans jamais préciser d’où il parle, et ce silence sur ses propres origines rend le sermon difficile à avaler.

En 1859, Victor Hugo a refusé l’amnistie de Napoléon III et choisi de rester à Guernesey. Il y a achevé Les Misérables, publiés en 1862. Son exil a duré près de dix-neuf ans, autant que le bagne de son héros. Vincent Lindon, lui, risque une soirée sur un plateau de télévision.
Valjean avait volé un pain. Son interprète a prévu une franchise de dix millions.
Paul Germon

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