Le mot sert à tout. Il désigne l’adversaire et dispense d’argumenter. Orwell le notait dès 1946 : « fasciste » ne signifiait déjà plus que « quelque chose d’indésirable ». Quatre-vingts ans plus tard, rien n’a changé, sinon le volume. Ceux qui manient l’insulte le plus volontiers ignorent souvent la généalogie du fascisme. Elle mérite un détour. Elle mène chez eux.
En 1912, Benito Mussolini prend la direction de l’Avanti !, le quotidien du Parti socialiste italien. Il a vingt-neuf ans. Figure montante de l’aile révolutionnaire, il fait chasser les réformistes jugés trop mous. En novembre 1914, le parti l’exclut. On ne lui reproche pas d’avoir trahi le prolétariat, mais de vouloir la guerre. Mussolini quitte le parti. Il garde la doctrine. Il remplace simplement la classe par la nation.

Le 23 mars 1919, à Milan, il fonde les Faisceaux de combat. Le programme tient en quelques lignes : vote des femmes, journée de huit heures, salaire minimum, impôt progressif sur le capital, confiscation de 85 % des profits de guerre, participation des ouvriers à la gestion des usines. On cherchera en vain la signature d’un conservateur au bas de ce texte.
Les transfuges confirment la règle. En France, Jacques Doriot était l’un des dirigeants du Parti communiste avant de fonder le PPF. Marcel Déat venait de la SFIO avant de créer le RNP. Outre-Manche, Oswald Mosley avait été ministre travailliste avant de fonder l’Union britannique des fascistes. En Italie, Nicola Bombacci avait cofondé le Parti communiste. Il est fusillé à Dongo le 28 avril 1945, le jour même où tombe le Duce. On ne passe pas si aisément d’un camp à l’autre quand tout les sépare. On le fait sans peine quand on reste en famille.
Certains l’ont vu tôt. En 1936, Élie Halévy, historien libéral du socialisme, place bolchevisme et fascisme sous le même toit. Pour lui, ce sont deux tyrannies nées de la guerre de 1914 et de l’État qu’elle a enfanté. Il leur donne la même matrice : le socialisme, qui promettait la liberté et a produit l’organisation. En 1944, Friedrich Hayek dédie La Route de la servitude « aux socialistes de tous les partis ». La dédicace est sérieuse. Un chapitre entier traite des racines socialistes du nazisme. Le parti de Hitler s’appelait d’ailleurs national-socialiste, et son programme de 1920 exigeait la nationalisation des trusts. Hannah Arendt rangera Hitler et Staline sous le même nom : le totalitarisme. François Furet, ancien communiste, y verra deux frères ennemis nourris de la même haine du bourgeois.
La gauche a sa réponse toute prête. Le fascisme a pactisé avec les grands propriétaires, brûlé les Maisons du peuple, dissous les syndicats libres. C’est exact. Cela ne prouve rien sur l’origine. Un régime peut trahir son programme sans changer de lignée. Les bolcheviks ont écrasé les marins de Kronstadt en 1921, et nul n’en a conclu que Lénine était de droite. La trahison des ouvriers n’a jamais été un monopole.
Reste la parenté de structure : le culte de l’État, le parti unique, l’homme nouveau, le mépris du Parlement, la violence érigée en vertu, la haine du libéral. Fascisme et communisme ne divergent que sur l’objet de la foi : la nation chez l’un, la classe chez l’autre. Ils ont le même catéchisme et ne diffèrent que par le saint.

La famille a des descendants. Jean-Luc Mélenchon ne porte pas la chemise noire. Il a d’autres signes de reconnaissance.
Le chef d’abord. En octobre 2018, face aux policiers venus perquisitionner son siège, il lance : « La République, c’est moi ! »
Le mouvement ensuite. La France insoumise n’est pas un parti, elle se dit « gazeuse ». Elle n’élit pas sa direction. Ceux qui contestent en sortent : Alexis Corbière et Raquel Garrido sont privés d’investiture en 2024.
L’ennemi désigné. En 2018, Mélenchon juge la haine des médias « juste et saine ». À l’Assemblée, ses députés font du tumulte une méthode.
Le bouc émissaire enfin. En 2019, il dénonce les « ukases arrogants des communautaristes du CRIF ». En 2023, il accuse la présidente de l’Assemblée de « camper à Tel-Aviv ».
Le vocabulaire a changé. La grammaire est restée.
La gauche a renié cet enfant. Elle l’a même rebaptisé pour l’offrir à l’adversaire. La manœuvre est habile. Elle a un défaut : les registres d’état civil existent encore.
Paul Germon

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