« Qui sommes-nous après le 7 octobre ? », demande le général Tamir Hayman dans un texte volontairement brutal.

La campagne électorale bat son plein en Israël – le renouvellement de la Knesset aura lieu le 27 octobre –, et chacun espère un changement politique qui sera réparateur des blessures du 7 octobre 2023. Tous les partis d’opposition ont inscrit à leur programme la création d’une commission d’enquête sur les failles sécuritaires qui ont permis au Hamas d’assassiner et de torturer, des heures durant, près de 1 200 personnes – majoritairement israéliennes – en toute impunité.
Que faisait l’armée ? Où était-elle le 7 octobre ? La question hante la société israélienne.
Dans ce contexte, le général de division Tamir Hayman, directeur exécutif de l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS), a jeté un authentique pavé dans la mare.
Dans un article intitulé « Le “nouveau” concept de sécurité nationale : conceptualisation et débat », il a expliqué que, depuis le 7 octobre 2023, une nouvelle doctrine de sécurité s’était mise en place. « Ce nouveau concept » qui cadre l’action militaire d’Israël « n’a pas été théorisé et n’a fait l’objet d’aucune présentation publique ; il n’est pas non plus défini de manière contraignante au sein du ministère de la Défense. Dans les faits, cependant, ses principes influencent la prise de décision et dictent l’approche d’Israël en matière de sécurité ».
Selon Tamir Hayman, les règles de sécurité qui prévalaient auparavant : la paix s’obtient par la négociation, la guerre est une anomalie, la paix est un objectif stratégique, les soldats protègent les civils, Israël est juif et démocratique…, toutes ces croyances qui structuraient l’état-major israélien avant le 7 octobre, sont aujourd’hui obsolètes.
Mais les nouvelles règles n’ont pas été débattues, il est important que chacun les connaisse et en discute, affirme le général Hayman. Car ce qui est en jeu n’est rien moins que « l’identité nationale d’Israël ».
« Une transformation de l’identité nationale d’Israël »
La nouvelle doctrine de sécurité, telle qu’elle a été instituée en trois ans de guerre, représente une mutation. Hayman dit qu’il ne la défend ni ne l’approuve : mais il en formule les règles de manière brutale, afin de montrer que, si Israël continue sur cette trajectoire, le pays n’aura pas seulement changé de doctrine de sécurité ; il aura changé de nature.
Les nouvelles règles seraient les suivantes :
- Primauté de l’identité juive sur la démocratie : les nouvelles règles de sécurité visent « à garantir la pérennité d’Israël en tant qu’État juif » en puisant « dans l’esprit et la tradition juifs ». Le général Hayman s’inquiète, en réalité, de l’érosion des anciennes valeurs progressistes au profit de la consolidation de valeurs liées à la tradition juive.
- La guerre doit être perçue comme permanente : « Tout accord avec les acteurs arabes est temporaire et illusoire ». La paix ne peut donc pas être un objectif stratégique, mais une trêve provisoire, exploitée en prévision d’un gain politique.
- Rechercher la paix à tout prix risque de mener à un nouveau 7 octobre : « La guerre est nécessaire, et la guerre préventive est préférable car elle permet d’obtenir un résultat significatif dès le départ ».
- Ne pas hésiter à bousculer les États arabes : « Les États arabes ne sont pas de véritables États-nations, mais des ensembles de tribus et de groupes ethniques dépourvus d’une histoire commune et d’une vision nationale fondamentale ». Saper leur stabilité (comme au Liban ?) ne tirerait donc pas à conséquence.
- Rompre le lien de dépendance avec les États-Unis : « Les États-Unis sont une “puissance en déclin” et leurs mutations sociales et politiques actuelles “aboutiront à un abandon d’Israël prochainement” ». Par conséquent, « rompre les liens avec les États-Unis est non seulement inévitable, mais essentiel à l’indépendance d’Israël et à la pérennité de son identité nationale juive ».
- Il n’y a pas de conflit israélo-palestinien : il n’y a qu’un conflit israélo-arabe permanent. L’idée qu’il existe « un mouvement national palestinien relève d’un récit occidental inauthentique, enraciné dans une culpabilité postcoloniale ».
- Les civils sont partie intégrante du système de défense : comme au bon vieux temps du Yichouv – la communauté juive d’avant la création de l’État d’Israël –, « les implantations en Judée-Samarie, ainsi que dans les zones de sécurité en Syrie, au Liban et dans la bande de Gaza » doivent être considérées comme autant de communautés de défense. L’armée n’a plus le monopole de la défense du territoire. Les civils ne doivent pas attendre d’être défendus par l’armée : ils participent à la défense.
- Priorité à une industrie de défense indépendante : la recherche scientifique doit se mettre au service de l’industrie de défense, mais de manière indépendante, plutôt que dans le cadre de collaborations internationales telles qu’Horizon, le programme européen.
Les premières réactions sont venues des États-Unis. Trita Parsi, cofondateur et vice-président exécutif du think tank Quincy Institute for Responsible Statecraft, n’a pas apprécié que les États-Unis soient considérés comme une « puissance en déclin » et a jugé « terrifiante » la nouvelle doctrine de sécurité israélienne. Il a trouvé particulièrement inquiétante l’idée que la relation privilégiée entre Israël et Washington ne serait plus aussi solide qu’auparavant.
« Pour comprendre les dangers d’une dépendance excessive à l’égard d’une superpuissance imprévisible, il suffit de considérer la situation en Ukraine cette semaine » – Donald Trump se fournissant en diesel en Russie et déclarant que l’Ukraine a besoin d’un nouveau président –, ajoute Park McDougal.
Le propalestinien Middle East Eye s’est insurgé du mépris envers les régimes arabes, « une collection de tribus ».
En Israël même, Eitan Malitz a estimé sur Zman Israel que ces thèses ne prêtent pas à débat et qu’elles seront la doctrine de Benjamin Netanyahou s’il gagne les élections. Ofer Shelah, chercheur principal à l’INSS et ancien président d’une sous-commission de la Knesset sur la sécurité, a rapproché le nouveau concept de sécurité de la déclaration du Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui a affirmé en septembre 2025 qu’Israël allait devenir une « super-Sparte ».
Toutes ces réactions confirment que le 7 octobre a représenté une mutation dans la perception qu’a Israël de son environnement. L’Israël post-7 octobre 2023 ne ressemblera pas à celui du jour d’avant.
Jusqu’à présent, l’armée israélienne défendait un territoire ; désormais, elle défend aussi une inquiétude et un sentiment d’isolement croissants.
Yves Mamou


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