1936-2026. L’Espagne avant Franco, la France avant quoi ?

par Paul Germon 

En février 2026, ces colonnes rapprochaient la France de la République de Weimar en 1932, quand un tiers compact d’électeurs suffisait à déséquilibrer un régime fatigué et que les chemises brunes occupaient la rue (Paul Germon, « 1932 – 2026 », Tribune Juive, 28 février 2026). L’Espagne de 1936 offre un second miroir, moins souvent tendu.

En novembre 1933, les Espagnols votent à droite. La CEDA, Confédération espagnole des droites autonomes, coalition catholique et conservatrice dirigée par José María Gil-Robles, obtient 115 sièges et devient le premier groupe des Cortes. Le président Alcalá-Zamora se méfie d’elle : il confie le gouvernement au radical Alejandro Lerroux et la tient à l’écart des ministères. La gauche socialiste n’attend pas de voir la droite gouverner. Dès février 1934, un comité révolutionnaire se forme autour de Francisco Largo Caballero, dirigeant du Parti socialiste (PSOE) et chef de l’UGT, le syndicat socialiste, que ses partisans appellent le « Lénine espagnol ».

Le 4 octobre 1934, trois ministres de la CEDA entrent au gouvernement. Le lendemain, la grève générale est lancée. Dans les Asturies, les mineurs prennent les armes et tiennent la région deux semaines, jusqu’à ce que l’armée les écrase. À Barcelone, Lluís Companys proclame un État catalan au sein d’une République fédérale espagnole qui n’existe que dans sa proclamation. L’aventure dure une nuit.

La droite espagnole n’avait rien d’un modèle. La CEDA tolérait la République plus qu’elle ne l’aimait, et une partie de ses troupes regardait du côté de Rome ou de Vienne. En octobre 1934, ce sont pourtant des socialistes et des nationalistes catalans qui ont pris les armes contre un gouvernement sorti des urnes.

Vers la guerre

La répression laisse des milliers de prisonniers et une rancune durable. Pendant la campagne de février 1936, Largo Caballero prévient que si les droites l’emportent, il faudra aller « forcément à la guerre civile déclarée ». Il précise que ce ne sont pas des menaces, mais des avertissements. Le Front populaire, coalition électorale des gauches, gagne. Au printemps, des églises brûlent, des sièges de partis sont saccagés, des militants tombent dans les deux camps.

Le 12 juillet, des tireurs de droite abattent le lieutenant José Castillo, officier des gardes d’assaut proche des socialistes. La nuit suivante, des gardes d’assaut accompagnés d’un militant socialiste viennent chercher chez lui le chef monarchiste José Calvo Sotelo. On retrouve son corps au matin, à la morgue d’un cimetière de Madrid. Le soulèvement militaire, préparé depuis des mois, éclate le 17 juillet au Maroc et le 18 en métropole. Ses auteurs en portent la responsabilité. Personne ne comprend la chute de la République s’il efface les deux années qui l’ont précédée.

L’ennemi

Une démocratie tient tant que chaque camp admet que l’autre peut gouverner. On combat son programme et on prépare sa défaite. Le jour où sa victoire devient une catastrophe à empêcher, les règles communes deviennent des obstacles, et la violence trouve ses justifications. L’Espagne a mis moins de trois ans à franchir ce pas.

La France de 2026

La France n’a ni milices ni pronunciamiento. Elle a des élus qu’on frappe. Le Centre d’analyse et de lutte contre les atteintes aux élus a recensé 2 501 faits en 2024, dont 250 agressions physiques, puis 2 478 en 2025. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a parlé d’une « explosion des atteintes » pendant la campagne municipale de mars.

Le 20 février 2026, dans sa vidéo hebdomadaire, Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée, déclare : « Nous n’accepterons jamais dans notre pays que le fascisme prenne le pouvoir légalement par les urnes, ce que veut faire Marine Le Pen. » Dans cette définition, le fascisme se reconnaît à ce qu’il gagne les élections. Le 25 août, sur BFMTV, elle assure que les Insoumis respecteront le scrutin. Elle promet aussi qu’ils résisteront « de toutes les manières qu’il faut » à une victoire du RN, grève générale comprise. Largo Caballero aussi parlait d’avertissements.

Le message a été reçu. Selon une enquête citée par le politologue Dominique Reynié, 54 % des sympathisants insoumis approuvent l’idée de ne pas reconnaître une victoire du RN. Ils sont 20 % dans l’ensemble de la population.

La presse désignée

En février 2018, Jean-Luc Mélenchon écrivait sur son blog que « la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine ». Quelques mois plus tard, il souhaitait que des milliers de gens finissent par dire que les journalistes de France Info sont des menteurs et des tricheurs. Huit ans après, la méthode est rodée. En février 2026, après la mort de Quentin Deranque à Lyon, LFI réserve une conférence de presse aux « médias numériques alternatifs », dont l’AFP, TF1 et Libération sont exclus. Libération n’est pourtant pas connu pour ses sympathies d’extrême droite. Dans le même temps, Sophia Chikirou lance à des reporters : « Vous n’êtes pas journalistes ! […] rendez la carte ! »

Le 24 octobre 2026, en pleine manifestation, Mélenchon renvoie un journaliste de BFMTV à ses « provocations », puis écrit sur X : « Éteignez les télés ! » Manuel Bompard, coordinateur national du mouvement, juge que la parole médiatique officielle est délégitimée, sans préciser qui s’est chargé de la délégitimer. À La Courneuve, lors de l’hommage aux victimes de Trappes, le maire LFI Aly Diouara attribue aux médias une « responsabilité » dans le drame.

La clientèle

Le 17 décembre 2025, la commission d’enquête de l’Assemblée sur les liens entre mouvements politiques et organisations islamistes, présidée par Xavier Breton, a rendu son rapport. Le rapporteur, Matthieu Bloch, y décrit la stratégie clientéliste de LFI auprès de l’électorat musulman, qui a fait du mouvement une cible privilégiée pour les islamistes. Un électorat traité comme un bloc se mobilise contre un ennemi désigné. LFI en a choisi deux : le RN à l’intérieur, Israël à l’extérieur. Dans les discours insoumis, la frontière entre la critique d’un gouvernement israélien et la mise en accusation des Juifs se brouille souvent. Les Juifs de France en paient l’addition dans la rue.

Rien n’oblige la France à refaire le chemin espagnol. Les institutions tiennent et l’armée obéit. En octobre 1934, il avait suffi de trois ministres de la CEDA pour que les mineurs des Asturies sortent leurs fusils.

Au printemps 2027, les Français éliront un président. LFI a déjà annoncé qu’elle résisterait à une victoire du RN. Quel autre verdict des urnes trouverait grâce à ses yeux ? La République, elle, n’a qu’une règle : le peuple est souverain.

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