Iran/Etats-Unis : l’Attente. Par Yves Mamou

Diplomatie ou guerre ? Statu quo ou changement de paradigme ?

Les États-Unis et l’Iran sont engagés dans des négociations indirectes à Genève pour obliger l’Iran à renoncer à toute velléité d’enrichissement de l’uranium et à réduire son programme de missiles. Pour montrer qu’ils ne plaisantent pas, les États-Unis ont massé une force militaire importante au Moyen‑Orient.
Y aura-t-il la guerre ? Personne ne sait. Tous les acteurs attendent.

1 – L’attente de la population iranienne

Des millions d’Iraniens, en deuil ou terrorisés par la répression, espèrent qu’un choc militaire extérieur affaiblira le régime, au point de le faire tomber.
La contestation n’est pas terminée, la rage est là, mais le désir de manifester est tempéré par la violence de la répression, par les arrestations, par les coupures d’Internet et par la peur… La guerre sera-t-elle le « déclencheur » qui changera le rapport de force ?

2 – L’attente des Iraniens de l’extérieur
Des centaines de milliers d’Iraniens en exil aux États‑Unis et en Europe attendent un dénouement diplomatique ou militaire. Pourront‑ils un jour rentrer chez eux ?
Reza Pahlavi, le fils du shah déchu, se propose d’assurer un gouvernement de transition. Lui aussi attend l’issue des négociations et espère qu’une guerre fera tomber le régime.

3 – L’attente en Israël
L’ensemble de la population israélienne vit dans l’attente du résultat des négociations entre l’Iran et les États‑Unis, négociations auxquelles le gouvernement israélien ne participe pas, mais sur lesquelles il tente de peser. Les Israéliens savent qu’une chute du régime iranien changerait fondamentalement leur position au Moyen‑Orient. Ils ne seraient plus menacés par un régime chiite iranien qui alimente en armes et en argent le djihad contre les Juifs. Un Iran débarrassé des mollahs nouerait sans doute des relations diplomatiques, économiques et culturelles avec un Israël apaisé, ouvert, et cet axe israélo‑iranien ferait contrepoids à un axe hostile sunnite que la Turquie cherche à constituer.
Les Israéliens espèrent une chute du régime iranien, mais craignent une guerre larvée, avec « des tirs sporadiques de missiles lourds iraniens, lancés à un rythme lent de plusieurs par semaine ou par mois, perturbant les opérations à l’aéroport Ben Gourion et causant des dommages intermittents au territoire israélien » écrit le journal israélien Ynet.
L’attente est une caractéristique de la société israélienne. Depuis 1948, la population espère la paix avec ses voisins.
Ces deux dernières années, cette même société israélienne a vécu dans l’attente du retour des otages enlevés par le Hamas le 7 octobre 2023. Aujourd’hui, elle vit dans l’attente du tzeva adom, l’alerte rouge, les sirènes qui retentissent, les quelques minutes pour rejoindre un abri.

Mais l’attente n’empêche pas la société de continuer à vivre, produire et consommer.

4 – L’attente des militaires américains
Les États-Unis ont massé au Moyen‑Orient la plus importante force militaire depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Deux porte‑avions, l’USS Abraham Lincoln et l’USS Gerald R. Ford, attendent l’ordre d’intervenir. Plus de 16 navires de guerre, dont au moins 11 destroyers lance‑missiles (classe Arleigh Burke) et plusieurs sous‑marins d’attaque équipés de missiles de croisière Tomahawk, sont présents dans la zone.

Eux aussi attendent l’ordre de partir à l’assaut.

5 – L’attente des marchés
Les marchés mondiaux sont suspendus à l’issue de la troisième ronde de négociations à Genève entre les États‑Unis et l’Iran. Le déploiement militaire massif américain a créé une « prime de risque » géopolitique qui pèse sur l’ensemble des actifs.
Le marché pétrolier est au plus haut depuis six mois. Le Brent (mer du Nord) s’échange autour de 71,10 dollars le baril, son cours le plus élevé depuis juillet dernier.
Prévisions : en cas de frappes militaires, les analystes prévoient une envolée immédiate du baril au‑dessus de 80, voire 90 dollars si le détroit d’Ormuz est bloqué. À l’inverse, un accord pourrait ramener les prix sous les 60 dollars.

Marchés boursiers : les investisseurs jouent la sécurité, délaissent les actifs risqués, et les indices boursiers mondiaux affichent une tendance à la baisse. À Wall Street, le S&P 500 et le Nasdaq ont enregistré des reculs légers (environ –0,3 %), mais ils sont plombés par l’incertitude. Seuls les secteurs de l’énergie et de la défense tireraient leur épingle du jeu en cas de conflit ouvert.
Valeurs refuges : l’or bénéficie d’un regain d’intérêt massif, les investisseurs cherchant une protection contre une possible escalade militaire.

6 – La Chine et les Européens attendent aussi
Pékin attend de savoir s’il pourra continuer de s’approvisionner en pétrole bon marché en Iran. Les diplomates chinois cherchent à éviter une guerre qui menacerait leurs approvisionnements énergétiques.
Le 24 février, la porte‑parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Mao Ning, a officiellement appelé toutes les parties à la « retenue » et a réaffirmé que le dialogue est la seule « voie correcte » pour résoudre la crise.
L’un des enjeux discrets de cette guerre est un affaiblissement économique de la ChineLes États‑Unis ont intérêt à empêcher la Chine de s’approvisionner en pétrole iranien, acheté à un prix bradé en raison de l’embargo américain.

L’Union européenne (UE) joue les équilibristes en maintenant un canal de discussion avec l’Iran tout en durcissant le ton. Fin janvier et début février 2026, l’UE a classé les Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes. L’UE a récemment imposé de nouvelles sanctions contre des responsables iraniens impliqués dans la répression interne, marquant une rupture nette avec la bienveillance diplomatique des années précédentes.

Malgré ces tensions, les Européens (notamment le groupe E3 : France, Allemagne, Royaume‑Uni) continuent de soutenir l’effort de médiation de la Suisse à Genève.

7 – Les pays arabes vivent également dans l’attente
L’attente des pays arabes se caractérise par un mélange de soulagement et de crainte : soulagement que la guerre n’ait pas commencé, crainte qu’elle ne démarre. Oman et le Qatar se démènent pour que les négociations aboutissent sans conflit.
L’Arabie saoudite et les Émirats ont accueilli favorablement – mais très discrètement – le retour d’une ligne dure américaine pour limiter l’influence régionale de l’Iran. Mais ils redoutent que l’Iran ne frappe leurs infrastructures pétrolières ou les bases américaines sur leur sol . Les bourses régionales sont nerveuses ; l’indice saoudien et les marchés de Dubaï ont enregistré des reculs récents à mesure que l’ultimatum de Donald Trump approche.

Jordanie : le pays est en état d’alerte. Il ne souhaite pas la guerre, mais il sert de base arrière pour les systèmes de défense Patriot et THAAD américains. La Jordanie craint de se retrouver entre le marteau et l’enclume.
Liban : l’attente est vitale pour Beyrouth, qui espère qu’un accord calmera toute velléité d’intervention du Hezbollah contre Israël. Le mouvement chiite a récemment fait savoir qu’il n’interviendrait pas en cas de guerre entre l’Iran et les États‑Unis. Mais tiendra‑t‑il parole ?

Une chute du régime iranien serait un changement de paradigme

L’attente qui paralyse aujourd’hui le Moyen‑Orient n’est pas un simple statu quo. Elle pourrait être le prélude à un basculement historique.
Si la diplomatie l’emporte, la mise sous surveillance du régime iranien sera si étroite qu’elle pourrait étouffer sa stratégie de projection militaire régionale. Ce serait une victoire pour le pragmatisme économique ; ce serait une solution salvatrice pour Pékin et les marchés mondiaux, mais un pari risqué pour Washington et Israël, qui devront miser sur une mutation interne lente de la République islamique.
Si la guerre éclate, l’onde de choc dépassera largement les frontières iraniennes. Un choc militaire d’une telle ampleur ne se limiterait pas à détruire des centrifugeuses ; il redessinerait la carte de l’influence mondiale. Pour les États‑Unis, ce serait un test pour limiter l’hégémonie de la Chine, qui observe et espère l’épuisement des forces occidentales. Pour Israël et les pays arabes, ce serait la fin de « l’ombre iranienne », mais au prix d’une instabilité immédiate dont personne ne peut prédire la durée.

© mamou

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