« Tu es notre roc. Pas un roc froid, un roc chaud, un roc qui berce et qui accueille ». Par David Castel

‌‌ Notre roc

Le 16 juillet est, en France, la date de la rafle du Vél’ d’Hiv. Pour David Castel, avocat israélien, c’est aussi la date qui le ramène chaque année vers sa mère, enfant arrêtée à cinq ans avant de devenir une femme, une mère et une grand-mère. Dans cette lettre d’une tendresse bouleversante, il ne raconte pas seulement une histoire de survie. Il célèbre une victoire plus discrète : celle de la vie, transmise de génération en génération.

Chaque 16 juillet, je me réveille et quelque chose en moi cherche ton regard, Maman, avant même de chercher le café.

C’est idiot à dire, mais cette date a un poids que les autres n’ont pas. Elle ne fait pas de bruit, elle ne demande rien, elle est juste là, posée dans l’année comme une pierre qu’on ne peut pas déplacer. Toi tu l’as portée toute ta vie, cette pierre. Moi je ne fais que m’asseoir à côté, chaque année, et te tenir la main un peu plus fort ce jour-là.

Avant, tu étais Sourélei. La petite dernière, la chouchoute de la famille, celle qui avait le droit de manger des pâtes au fromage dans la cuisine pendant que les autres mangeaient autre chose, celle qui avait sa propre chambre. Des petits privilèges de petite dernière, rien de grave, juste de l’amour qui déborde un peu plus sur le dernier-né. Tes parents étaient venus de Pologne avec leurs étoiles d’or, ces rêves qu’on porte plein les poches quand on quitte un pays pour un autre qu’on espère meilleur. Ils allaient bientôt te coudre une autre étoile, jaune celle-là, sur la poitrine de ta blouse d’écolière. Le monde a un sens de l’ironie qu’on ne lui pardonnera jamais.

Tu avais cinq ans. Je le redis souvent, cette phrase, parce qu’à chaque fois elle me traverse pareil, elle ne s’use pas. Trois hommes ont frappé à ta porte à cinq heures du matin, un bristol à la main, et ils n’ont rien trouvé d’étrange à emmener une gamine de cinq ans. C’est peut-être ça le plus terrible dans toute cette histoire, pas la haine qui hurle, juste l’habitude tranquille de ceux qui font leur travail sans jamais se poser la question. Les grands malheurs du monde ont un mauvais rapport avec les petites vies d’enfant, ils s’en fichent bien de la taille de celui qu’ils écrasent, et ils sont venus voler chez toi ce qu’il y avait de plus sacré, de plus inviolable, ton enfance. La chambre a été fermée à clé. Les pâtes au fromage sont devenues un souvenir flou. Il ne restait que Sourélei, seule, sans les mots pour dire ce qui lui arrivait. Tu ne pouvais rien contre ça, personne ne pouvait rien contre ça, il y avait juste toi, petite, entêtée à vivre, plantée là au milieu de tout ce chaos, sans bouger. Un roc, déjà, sans le savoir.

Après ton père. Après ta mère. Après ta sœur Pauline et tes deux frères. Moi je regrette de ne jamais avoir connu ton père ni ta mère, de ne jamais avoir pu m’asseoir à leur table, entendre leur voix, leur dire merci d’avoir fait de toi qui tu es. Ce regret-là, je le porte pour toi, en plus du mien.

Il t’est resté Gitla, ta sœur, la seule qui te restait. Vous vous êtes tenues l’une à l’autre, deux gamines sans personne, comme deux aimants qui ne pouvaient plus se décoller. C’est peut-être là que tu as pris la décision la plus importante de ta vie, à treize ans à peine : ne plus souffrir, ne plus pleurer, survivre et grandir, te tourner vers l’avenir pour réparer à ta manière ce qui ne se répare pas vraiment. Tout en n’oubliant jamais rien. Les deux choses ensemble, portées toute une vie.

Et puis la vie a continué, envers et contre tout. Il y a eu lui, ton bonhomme, à qui tu as donné plus de soixante ans sans jamais faiblir, avec un dévouement qui ne s’est jamais démenti. Il y a eu nous, tes enfants, qui t’appelons Mamounette, puis Mamie Sourire, parce que même après tout ça, c’est ton sourire qu’on retient en premier. Cette détermination en toi, rien ne l’a jamais ébranlée.

C’est la date qui me fait penser à tout ça, chaque année. Un simple chiffre sur un calendrier, et d’un coup tout remonte. Et je me surprends à vouloir en tirer des leçons, à vouloir dire ce que ta vie m’apprend, comme si je savais. Mais qu’est-ce que je sais, moi, qui n’ai jamais eu faim, jamais eu peur qu’on m’arrache mes parents, jamais dormi sur un sol de gradins ? Quelle leçon crois-je pouvoir donner, moi qui n’ai fait que recevoir ? Je n’ai pas de leçon. J’ai juste une main à tenir, et une gratitude que je ne sais pas dire autrement qu’en l’écrivant.

Alors chaque 16 juillet, je pense à la petite fille avec son étoile cousue sur la blouse, et je pense à la femme que tu es devenue, et entre les deux il y a quatre-vingt-quatre ans d’amour donné sans compter. Honnêtement, Maman, je ne sais pas ce qu’on a fait pour mériter ça. On n’a rien fait. On a juste eu la chance immense d’être tes enfants.

Ta résilience, tu l’as transformée en assiette qu’on remplit toujours un peu trop, en un mot doux glissé au bon moment, en un bras qui reste ouvert même quand on n’a rien demandé. Voilà tes armes. Elles ont fini par être plus fortes que celles qui sont venues te chercher un matin de juillet. Tu es notre roc. Pas un roc froid, un roc chaud, un roc qui berce et qui accueille, et qui trouve toujours, même les jours où on ne le mérite pas, une place de plus à table.

Je t’aime, Maman. Aujourd’hui plus fort encore.

Bon anniversaire de la vie, qui a gagné.

David, ton fils

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*