Le 7 octobre ou la fin d’une attente? Nous continuerons à vivre, aimer et jouir. Par Sarah Cattan

Des lignes qui ne parlent ni de haine ni de guerre. Mais d’une fatigue plus profonde : celle de devoir, sans fin, justifier son existence. Après le 7 octobre, beaucoup d’Israéliens n’ont pas rompu avec le monde ; ils ont cessé d’attendre d’être enfin regardés comme un peuple parmi les autres. « Oubliez-nous. Laissez-nous vivre »: C’est peut-être la phrase la plus tragique née de cette époque. Il ne s’agit pas d’un adieu au monde. Il s’agit de la fin d’une attente.


Il est des phrases qui ne sont pas des slogans. Des phrases qui marquent un tournant: « « « Oubliez-nous. Laissez-nous vivre ». Depuis le 7 octobre, ces quelques mots disent quelque chose qu’aucun discours politique n’a encore vraiment formulé.

Pendant des décennies, Israël a voulu être compris. Il a expliqué son histoire, ses guerres, ses deuils, ses choix, ses erreurs aussi. Il a envoyé dans le monde ses écrivains, ses philosophes, ses chercheurs, ses artistes. Il a accepté le débat, parfois jusqu’à l’épuisement. Il a répondu aux critiques, souvent plus sévèrement envers lui-même qu’envers ses adversaires. Parce qu’il croyait encore à une idée simple : celle d’un langage commun.

Puis est venu le 7 octobre.

Et surtout, ce qui a suivi.

Le massacre n’a pas seulement assassiné des femmes, des enfants, des vieillards: il a brisé une illusion. L’illusion qu’il existait encore, quelque part, une mesure commune du bien et du mal. Avant même que les morts soient enterrés, avant même que les otages soient comptés, une partie du monde avait déjà trouvé des circonstances, des explications, parfois même des justifications.

En quelques jours, Israël redevenait ce qu’il est si souvent dans l’histoire : non pas un État parmi les autres, mais un objet d’exception.

Le seul État dont on discute sans cesse le droit d’exister. Le seul dont la légitime défense devient un problème métaphysique. Le seul dont les victimes doivent prouver qu’elles méritaient de vivre. Le seul auquel on demande d’être moral avant même de lui reconnaître le droit d’être vivant.

Alors quelque chose s’est déplacé. Ce n’est pas une rupture avec le monde: c’est la fin d’une attente. L’attente d’être enfin regardé comme un peuple parmi les peuples. L’attente qu’un massacre soit reconnu comme un massacre sans note de bas de page. L’attente qu’il existe un jour une mesure égale pour toutes les vies humaines. Cette attente-là s’est éteinte.

Ce qui demeure, ce n’est pas la haine. C’est une immense fatigue. Non pas la fatigue de vivre. La fatigue de devoir sans cesse expliquer pourquoi l’on vit. La fatigue de comparaître devant un tribunal qui semble ne jamais lever son audience. La fatigue d’être éternellement le cas particulier de l’universel.

Alors cette phrase, « Oubliez-nous. Laissez-nous vivre », ne demande ni amour, ni admiration, ni solidarité.

Elle demande seulement que cesse cette fascination obsessionnelle. Qu’on laisse enfin Israël être un pays. Un pays imparfait, comme tous les autres. Un pays qui aspire simplement à vivre. Car pendant que certains consacrent leur énergie à juger Israël, Israël continue: il construit, il invente, il soigne, il envoie ses équipes de secours partout où des catastrophes frappent, il fait fleurir le désert, il plante des arbres, il ouvre des laboratoires, il remplit les écoles de rires d’enfants, il accueille ceux qui viennent y reconstruire leur vie, il débat, parfois avec une violence extraordinaire, parce qu’il est une démocratie vivante, il aime, il fait des enfants, il enterre ses morts.

Et, le lendemain, il recommence.

Non parce qu’il aurait oublié.

Mais parce que vivre est, depuis toujours, sa manière la plus profonde de répondre à ceux qui annonçaient sa disparition.

Peut-être est-il là, désormais, le véritable changement: ne plus attendre d’être absous. Ne plus espérer convaincre ceux qui ont déjà rendu leur verdict. Continuer. Continuer à bâtir. Continuer à créer. Continuer à transmettre. Continuer à tendre la main lorsqu’un séisme ravage un pays, lorsqu’un enfant doit être opéré, lorsqu’un peuple a besoin d’aide.

Continuer à choisir la Vie. Parce que la vie n’a jamais eu besoin de l’autorisation de ceux qui la refusent.

Et peut-être qu’au fond, c’est cela que dit cette phrase, infiniment plus triste qu’elle n’en a l’air :

Nous ne vous demandons plus de nous comprendre.

Nous vous demandons seulement de nous oublier.

Pendant ce temps-là, nous continuerons à vivre.

Oubliez-nous, Laissez-nous vivre

© Sarah Cattan

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