France-Allemagne, après Adenauer : la fin d’un cycle historique ? Par Francis Moritz

Israël, mémoire, Europe : l’AfD et la fin d’un consensus allemand

La montée de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) est généralement analysée sous un angle électoral : progression dans les sondages, difficultés des partis de gouvernement, maintien ou non du « cordon sanitaire », hypothèses de coalitions futures.

Ces questions sont importantes. Elles ne sont peut-être pas les plus fondamentales.

Si l’AfD devait un jour devenir une force incontournable du paysage politique allemand, l’enjeu dépasserait largement la seule alternance gouvernementale. La véritable question est de savoir si l’Allemagne entre progressivement dans une nouvelle phase de son histoire politique.

Depuis 1949, la République fédérale s’est construite autour de quelques principes largement consensuels : l’ancrage occidental, l’intégration européenne, l’appartenance à l’OTAN, la réconciliation avec ses voisins et une relation particulière avec Israël élevée au rang de raison d’État.

Pendant plus de sept décennies, ces choix ont structuré l’identité politique de l’Allemagne. La question est désormais de savoir si ce consensus peut demeurer intact tout au long du XXIe siècle.

Le cycle ouvert en 1949

Lorsque Konrad Adenauer devient le premier chancelier de la République fédérale, l’Allemagne sort de la plus grande catastrophe de son histoire.

Le pays est détruit, occupé, divisé et moralement discrédité.

Les dirigeants ouest-allemands font alors un choix stratégique majeur : reconstruire l’Allemagne en l’insérant dans un ensemble politique plus vaste que la seule nation allemande.

L’Europe, l’Alliance atlantique et la réconciliation franco-allemande deviennent les piliers de cette nouvelle identité.

Avec le temps, cette orientation cesse d’être une simple option politique pour devenir l’un des fondements de la République fédérale.

La disparition de la génération fondatrice

Le changement générationnel est souvent sous-estimé dans l’analyse des évolutions allemandes.

La génération qui a connu la guerre, les ruines de 1945, l’occupation, la division du pays, le mur de Berlin et la reconstruction économique disparaît progressivement.

Les responsables politiques, économiques et intellectuels d’aujourd’hui sont nés après ces événements. Pour eux, la Seconde Guerre mondiale appartient à l’histoire nationale mais non à l’expérience vécue.

Cette évolution ne supprime pas le passé. Elle modifie la manière dont il est perçu.

La question devient alors moins : « Que s’est-il passé ? » que : « Quelle place ce passé doit-il encore occuper dans la définition de l’Allemagne contemporaine ? »

L’Est allemand change la donne

Cette évolution apparaît avec une force particulière dans les Länder issus de l’ancienne Allemagne de l’Est.

Quarante années de régime communiste ont façonné une mémoire historique différente de celle de l’Ouest. Pour beaucoup d’électeurs de l’ex-RDA, l’expérience fondatrice ne se limite pas au souvenir du nazisme mais inclut également le communisme, la domination soviétique et les bouleversements de la réunification.

Cette spécificité contribue à expliquer les scores élevés de l’AfD dans plusieurs régions orientales. Sans constituer une fracture absolue, elle devient un facteur durable de la vie politique allemande.

L’Europe : évidence historique ou choix politique ?

Pour Adenauer, l’Europe constituait une nécessité historique. Pour Helmut Kohl, elle représentait l’avenir du continent.

Pour une partie croissante des nouvelles générations, l’Union européenne apparaît davantage comme un cadre institutionnel dont les avantages et les limites peuvent être discutés librement.

La nuance est importante.

L’AfD considère généralement l’Union européenne comme un instrument au service des États plutôt que comme un projet historique auquel l’Allemagne devrait subordonner ses priorités nationales.

Cette approche marque une rupture avec la culture politique dominante depuis la création de la République fédérale.

Cette évolution intervient au moment même où l’Europe affiche l’ambition de renforcer son autonomie stratégique. Pourtant, les difficultés rencontrées par le programme SCAF, destiné à développer un avion de combat européen de sixième génération, illustrent les limites persistantes de l’intégration lorsqu’entrent en jeu souveraineté, technologies stratégiques et leadership industriel. Les désaccords franco-allemands sur la gouvernance du projet rappellent que les intérêts nationaux continuent de peser lourdement, y compris entre les principaux moteurs de la construction européenne.

Russie : rupture durable ou retour du pragmatisme ?

La guerre en Ukraine a profondément transformé la politique étrangère allemande.

Le modèle fondé sur une coopération économique étroite avec Moscou a été remis en question et les dépendances énergétiques construites pendant plusieurs décennies ont été largement réduites.

L’AfD critique cette évolution, estimant que les sanctions et la rupture énergétique ont affaibli l’industrie allemande.

Au-delà du cas russe, le débat renvoie à une question plus large : la politique étrangère allemande doit-elle être guidée avant tout par des principes ou par une appréciation pragmatique des intérêts nationaux ?

Israël : la ligne de fracture la plus révélatrice

Aucun sujet n’illustre mieux les tensions de l’Allemagne contemporaine que sa relation avec Israël.

Depuis des décennies, la sécurité d’Israël est considérée par les gouvernements allemands comme relevant de la raison d’État. Cette doctrine découle directement de la responsabilité historique liée à la Shoah.

Pour Berlin, la relation avec Israël dépasse la diplomatie ordinaire. Elle participe de l’identité morale de la République fédérale.

L’AfD adopte une position particulière. Le parti affiche un soutien affirmé à Israël, condamne l’antisémitisme islamiste et considère l’Iran comme une menace majeure pour la stabilité régionale.

Mais ce soutien repose souvent davantage sur des arguments géopolitiques, sécuritaires ou civilisationnels que sur la responsabilité historique née de la Shoah.

La différence touche au cœur même du récit national allemand.

Le nouvel antisémitisme

Depuis plusieurs années, et plus encore depuis le 7 octobre 2023, l’Allemagne est confrontée à une évolution importante du débat sur l’antisémitisme.

Pendant longtemps, celui-ci a principalement été associé à l’extrême droite et à l’héritage national-socialiste.

Cette réalité demeure. Mais les autorités, les chercheurs et les organisations juives observent également la progression d’autres formes d’antisémitisme : antisémitisme islamiste, importation de conflits du Moyen-Orient et radicalisation de certains segments de l’extrême gauche.

Cette évolution a profondément modifié le débat public allemand. Elle a également mis en lumière une contradiction parfois difficile à appréhender : alors que l’Allemagne a construit une grande partie de son identité politique contemporaine autour du devoir de mémoire lié à la Shoah, elle se trouve confrontée à des formes d’hostilité envers les Juifs qui ne procèdent pas directement de son propre passé historique.

Pour certains responsables politiques, cette situation impose de repenser les politiques d’intégration, de sécurité et de lutte contre l’extrémisme. Pour d’autres, elle ne doit pas conduire à relativiser la responsabilité particulière de l’Allemagne dans l’histoire européenne du XXe siècle.

Quoi qu’il en soit, le débat a changé de nature. La question n’est plus seulement de savoir comment préserver la mémoire du passé. Elle est aussi de savoir comment protéger concrètement les communautés juives dans l’Allemagne du XXIe siècle.

Cette évolution conduit à reconsidérer certaines grilles de lecture héritées de l’après-guerre et participe à la redéfinition plus large du rapport entre mémoire, identité nationale et politique contemporaine

La mémoire peut-elle demeurer immuable ?

Derrière ces débats apparaît une interrogation encore plus fondamentale.

L’Allemagne a engagé depuis plusieurs décennies un travail de mémoire sans équivalent en Europe.

Le national-socialisme, la Shoah et la Seconde Guerre mondiale sont devenus des composantes essentielles de son identité politique.

Mais une question nouvelle émerge : une nation peut-elle rester indéfiniment organisée autour du même rapport au passé lorsque les générations qui ont vécu ce passé disparaissent progressivement ?

L’enjeu n’est pas l’oubli.

L’enjeu est la transmission.

Comment transmettre un héritage historique tout en permettant à de nouvelles générations de définir leurs propres priorités politiques ?

C’est précisément là que se situe l’un des principaux débats de l’Allemagne contemporaine.

Le précédent italien

L’Italie offre un point de comparaison intéressant.

Avant son arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni était souvent présentée comme une menace majeure pour les équilibres européens.

L’exercice du pouvoir a produit une réalité plus nuancée. Les contraintes institutionnelles, économiques et internationales ont favorisé une forme de normalisation.

Un phénomène comparable se produirait-il avec l’AfD ?

Personne ne peut répondre avec certitude. Mais l’hypothèse mérite d’être examinée.

Une nouvelle définition de l’Allemagne ?

La véritable question n’est peut-être pas de savoir si l’AfD accédera un jour au pouvoir.

La véritable question est de savoir si l’Allemagne entre progressivement dans une nouvelle phase de son histoire politique.

Derrière la question de l’AfD se profile peut-être un phénomène plus profond : celui d’un pays qui, quatre-vingts ans après 1945, commence à regarder son passé, son identité et son avenir avec les yeux d’une nouvelle génération.

La question n’est donc plus seulement électorale.

Elle est historique.

L’Allemagne peut-elle redevenir un État-nation plus classique, davantage soucieux d’affirmer ses intérêts nationaux, sans renier les leçons de son histoire ?

C’est peut-être aujourd’hui le débat le plus important qui traverse la première puissance économique d’Europe.

L’AfD n’en est peut-être pas la cause.

Elle en est peut-être le symptôme le plus visible.

© Francis Moritz


Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion.  Ancien  cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps


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