
Il y a des affaires qui dépassent très vite les personnes qu’elles mettent en scène.
L’affaire Nadia Geerts est de celles-là.
Au départ, presque rien. Un tweet. Un de ces messages publiés trop vite, qu’elle reconnaîtra elle-même comme « maladroit », voire « imbécile ». Elle s’interroge sur l’existence de restaurants encore ouverts à Gaza alors que les médias parlent de famine. Les réactions sont immédiates. Les insultes pleuvent. Les accusations de négationnisme surgissent. Une pétition réclame sa démission.
Elle retire son message.
Mais le procès continue.
Quelques semaines plus tard pourtant, une enquête journalistique confirme que, malgré la guerre, certains restaurants continuaient effectivement de fonctionner à Gaza.
La question n’est pourtant plus là.
Elle ne l’a jamais vraiment été.
Car ce qui était reproché à Nadia Geerts n’était pas tant d’avoir écrit quelque chose de faux que d’avoir énoncé une vérité jugée moralement déplacée. Et c’est précisément ce glissement qui mérite d’être interrogé.
Depuis plusieurs années, un phénomène inquiétant s’installe dans nos démocraties : la valeur d’un fait ne dépend plus seulement de sa véracité, mais des conséquences politiques que l’on suppose à son énoncé. Autrement dit, un fait devient acceptable ou inacceptable selon le camp auquel il paraît profiter. S’il conforte notre vision du monde, nous l’accueillons, s’il la dérange, nous cherchons moins à le vérifier qu’à discréditer celui qui l’énonce.
Le conflit israélo-palestinien pousse cette logique jusqu’à sa caricature.
Dire que Gaza souffre est immédiatement interprété comme un soutien au Hamas par certains. Rappeler que des marchés fonctionnent encore, que des commerces ouvrent, que des restaurants existent malgré la guerre devient, pour d’autres, une manière de nier les souffrances des civils. Or ces deux réalités peuvent parfaitement coexister: une guerre n’efface jamais totalement la vie, elle ne suspend pas chaque commerce, chaque naissance, chaque repas, chaque rire, chaque mariage.
Elle produit précisément cette coexistence tragique entre l’horreur et la permanence du quotidien.
Reconnaître cette complexité ne revient ni à nier la catastrophe humanitaire, ni à l’instrumentaliser: cela revient simplement à regarder le réel.
Mais notre époque supporte de moins en moins le réel lorsqu’il résiste aux récits. Nous vivons une étrange inversion: longtemps, la vérité était difficile à établir. Aujourd’hui, elle devient parfois difficile à accepter.
Non parce qu’elle est fausse: parce qu’elle dérange, parce qu’elle risque d’être récupérée, parce qu’elle pourrait offrir des arguments « au mauvais camp ».
Alors on préfère parfois faire taire celui qui parle plutôt que discuter ce qu’il dit.
Ce réflexe dépasse largement le Moyen-Orient: il traverse désormais la plupart des débats occidentaux.
La recherche de la vérité cède progressivement la place à la gestion des appartenances. On ne demande plus : « Est-ce exact ? » On demande : « Qui cela sert-il ? » C’est un changement de civilisation, car une démocratie ne peut vivre longtemps si les faits deviennent des objets de suspicion.
On peut débattre de leur interprétation, on peut les compléter, les nuancer, les contextualiser, mais lorsqu’une société commence à hiérarchiser les vérités selon leur utilité idéologique, elle cesse peu à peu de chercher le réel: elle organise des fidélités.
Le livre de Nadia Geerts, « L’Affaire du twet. Gaza ou la Défaite de la raison », ne raconte donc pas seulement l’histoire d’un tweet: il raconte peut-être quelque chose de plus inquiétant. Le moment où certaines vérités ne sont plus combattues parce qu’elles seraient fausses, mais parce qu’elles deviennent impossibles à dire.

Et lorsqu’une démocratie en arrive là, ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui vacille: c’est la confiance même dans la possibilité d’un débat fondé sur les faits.
© Sarah Cattan

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