L’asymétrie entre les minorité intolérantes et la majorité tolérante comme explication à la puissance politique et normative du wokisme.  Par Cyril Chevrot

Ce que Nassim Nicholas Taleb permet de comprendre avec la mécanique des minorités têtues, c’est qu’une société ne se transforme pas toujours par conversion majoritaire, comme on pourrait s’y attendre en démocratie, par vote explicite ou par adhésion rationnelle du plus grand nombre. 

Elle peut se transformer par asymétrie, c’est-à-dire parce qu’une minorité, moins nombreuse mais plus ferme dans ses refus, plus constante dans ses exigences, plus capable de faire peser un coût social ou moral sur ceux qui ne s’alignent pas, finit par imposer sa norme à une majorité pourtant dominante en nombre, mais molle dans ses préférences, imprécise dans ses limites, et trop souvent désireuse d’acheter la paix au prix de petits renoncements successifs. 

Chez Taleb, la majorité tolérante peut vivre avec plusieurs options, tandis que la minorité inflexible n’en accepte qu’une seule ; la majorité dit “je préférerais”, la minorité dit “je refuse”, et, dans le réel, le refus pèse souvent plus lourd que la préférence, parce qu’il oblige le système à se réorganiser autour de la contrainte la plus forte.

Cette mécanique éclaire puissamment le wokisme, à condition de ne pas le réduire à une mode universitaire, à quelques excès de campus ou à une simple hypersensibilité générationnelle. Le wokisme agit comme une minorité normative qui ne se contente pas de proposer une nouvelle lecture du monde, mais qui la charge d’une obligation morale, en transformant le désaccord en faute, la nuance en complicité, l’ironie en violence, la liberté en privilège, l’universalisme en aveuglement, l’attachement à la transmission en domination symbolique. Là où une pensée ordinaire dirait : “nous voyons les choses autrement”, cette idéologie répond : “si vous ne voyez pas le monde selon nos catégories, vous êtes déjà du côté du tort, du dominant, du coupable, de celui qui blesse sans le savoir, de celui qui perpétue le système en prétendant seulement vivre normalement”. 

Ce n’est donc plus seulement une bataille d’idées, c’est une mise sous tutelle morale de la parole, car la majorité ne se trouve plus seulement contredite, elle se trouve sommée de se justifier d’exister, de parler, de rire, de transmettre, de préférer, de nommer, parfois même de se taire.

La force du wokisme tient à cette capacité de neutralisation. La majorité, dans la logique talebienne, était déjà vulnérable parce qu’elle était accommodante ; le wokisme ajoute à cette vulnérabilité une couche de culpabilité, en produisant une atmosphère où celui qui résiste n’apparaît pas comme un contradicteur, mais comme un agresseur. 

La majorité est ainsi prise dans un piège moral : si elle se tait, elle cède ; si elle parle, elle confirme son accusation ; si elle se défend, elle “se victimise” ; si elle ironise, elle “minimise” ; si elle demande des preuves, elle devient insensible au vécu des dominés.

C’est ici qu’il faut comprendre la filiation avec le gauchisme. Le wokisme n’apparaît pas dans le vide. Il prolonge, déplace et métamorphose une vieille passion occidentale de la déconstruction du monde reçu. Dans « Comprendre le gauchisme », Nicolas Le Bault décrit le gauchisme comme un phénomène né dans les sociétés occidentales avancées, développé dans le champ intellectuel des années 1960-1970, puis devenu culturellement dominant après l’effondrement du socialisme réel, comme une idéologie de substitution formée sur les ruines des grands mouvements révolutionnaires du XXe siècle. Cette idée est intéressante : lorsque le grand récit révolutionnaire économique s’effondre, il ne disparaît pas comme disparaît une erreur abandonnée par les faits ; il se recompose, change de vocabulaire, quitte l’usine, la classe ouvrière, le prolétaire réel, la lutte des classes au sens strict, pour investir le langage, le corps, la race, le genre, la sexualité, la mémoire, les affects, la culture, l’école, l’imaginaire, bref tout ce qui permet de continuer à lire la société comme une scène de domination permanente.

L’ancien gauchisme disait : “derrière la société, il y a la domination économique.” Le wokisme dit : “derrière chaque mot, chaque regard, chaque œuvre, chaque blague, chaque programme, chaque institution, il y a une domination invisible.”

Ce déplacement est considérable, car l’ancien gauchisme, malgré ses illusions et ses ravages, conservait encore un ennemi relativement identifiable : le capital, le patron, l’État bourgeois, l’impérialisme, la structure économique. Le wokisme, lui, rend la domination diffuse, intime, atmosphérique, presque métaphysique. En effet, l’ennemi n’est plus seulement dans l’organisation de la production, il est dans le regard, dans la phrase, dans le pronom, dans la plaisanterie, dans le casting, dans le silence, dans l’héritage, dans la bibliothèque, dans la statue, dans le compliment, dans la grammaire, dans la mémoire familiale, dans la transmission scolaire. 

À partir de là, plus rien n’est neutre, parce que tout peut être relu comme l’indice d’une oppression cachée.

Diane de Bourguesdon permet ici d’ajouter un point essentiel avec « Les indésirables : Prolophobie ». Son livre dénonce, en effet, l’invisibilisation et le mépris d’une France populaire, périphérique, paupérisée, délaissée, que les récits dominants réduisent au silence, notamment dans les médias et dans certaines institutions symboliques. Cela permet de voir l’un des angles morts les plus révélateurs du wokisme : son système victimaire n’est pas réellement ouvert à toutes les souffrances. Il ne suffit pas d’être pauvre, méprisé, humilié, déclassé, abandonné par la mondialisation, ridiculisé par les métropoles ou oublié par les élites culturelles pour accéder au statut de victime légitime. Encore faut-il appartenir à la bonne catégorie morale. Le Blanc populaire, l’ouvrier périphérique, le petit employé invisible, le rural humilié, le Français déclassé, celui qui subit pourtant très concrètement la brutalité économique, la relégation territoriale, le mépris culturel et l’abandon politique, demeure souvent suspect avant même d’être entendu, parce qu’il appartient au groupe que la grille woke a déjà rangé du côté de l’oppresseur.

C’est là que le wokisme révèle sa violence propre : il parle au nom des victimes, mais il sélectionne les victimes selon une hiérarchie idéologique. Il ne part pas d’abord de la souffrance réelle, il part de la position symbolique que son système attribue aux individus. Le Blanc occidental, même pauvre, même méprisé, même exclu, même abandonné, reste difficilement recevable comme victime, parce que sa couleur de peau, son appartenance civilisationnelle, son inscription dans l’histoire occidentale le placent d’avance dans le camp du privilège. Il peut souffrir, mais sa souffrance ne vaut pas récit politique noble ; il peut être humilié, mais son humiliation n’a pas la pureté morale attendue ; il peut être dominé socialement, mais il demeure suspect d’être dominant ontologiquement. C’est toute la perversité du mécanisme : une idéologie qui prétend traquer les dominations peut devenir aveugle aux dominés qui ne rentrent pas dans son théâtre moral.

Nietzsche aide à comprendre ce ressort plus profondément encore. La morale du ressentiment ne se contente pas de défendre les faibles ; elle transforme la faiblesse en tribunal. Elle ne cherche pas seulement la justice, elle cherche une revanche symbolique contre tout ce qui apparaît comme force, héritage, grandeur, verticalité, confiance, transmission, affirmation. Le wokisme porte cette tonalité : il ne supporte pas seulement mal certaines injustices réelles, il soupçonne toute forme d’assurance culturelle, toute continuité historique, toute norme transmise, toute hiérarchie de goût, toute excellence, toute liberté un peu rugueuse, parce qu’il y voit déjà la trace d’une domination. La morale du faible, lorsqu’elle dégénère en ressentiment, ne veut plus seulement protéger le vulnérable ; elle veut rendre coupable celui qui ne se vit pas comme vulnérable, elle veut abaisser ce qui tient debout, pathologiser ce qui s’affirme, moraliser ce qui résiste.

La majorité se retrouve alors prise au piège : on lui apprend d’abord à soupçonner son propre héritage, puis on l’accuse de violence dès qu’elle tente de le défendre. L’idéologie woke ne cherche plus seulement à dire : « vous avez tort » ; elle transforme le désaccord en faute morale. Le racisme devient systémique, le sexisme structurel, la domination invisible : autant de notions qui n’ont presque plus besoin de preuves concrètes, puisque le simple fait de les contester devient déjà suspect. On ne débat plus : on entre dans une politique du soupçon permanent – comme dans 1984 de Orwell d’ailleurs. 

Samuel Fitoussi permet d’observer le moment où cette logique quitte les assemblées militantes pour entrer dans l’imaginaire collectif. Dans Woke Fiction, il analyse comment l’idéologie transforme les films, les séries et plus largement les récits contemporains ; les exemples souvent associés à son livre portent sur cette impression que certains films ou séries d’hier — Friends, Psychose, Intouchables, Game of Thrones — ne pourraient plus être produits de la même manière aujourd’hui, tant l’exigence idéologique pèse désormais sur les personnages, les intrigues, les blagues, les représentations et les signaux moraux envoyés au spectateur. L’art, au lieu de demeurer cet espace où l’homme peut être contradictoire, tragique, impur, comique, cruel, sublime ou pitoyable, se voit sommé de devenir représentatif, inclusif, réparateur, prudent, pédagogiquement conforme.

C’est un basculement très profond, parce qu’une civilisation ne tient pas seulement par ses lois, mais par son imaginaire. Elle tient par les histoires qu’elle raconte, les héros qu’elle admire, les figures qu’elle transmet, les interdits qu’elle assume, les fautes qu’elle nomme, les grandeurs qu’elle reconnaît, les comédies qu’elle s’autorise. Lorsque la fiction devient un formulaire moral, lorsque le personnage devient le délégué d’une communauté, lorsque la beauté doit présenter ses papiers idéologiques, lorsque le récit ne cherche plus la vérité humaine mais la validation militante, alors le wokisme cesse d’être une opinion parmi d’autres : il devient une police douce de l’imaginaire.La progression générale devient alors claire. Le gauchisme classique avait posé que la société devait être lue comme un système de domination, principalement économique ; après l’effondrement du grand récit révolutionnaire, cette énergie critique s’est déplacée vers les mœurs, les identités, le langage et l’imaginaire ; le wokisme a donné à ce déplacement une langue totale, capable de voir de la domination partout ; la morale victimaire a donné à cette langue une puissance de sidération, en transformant le ressenti en commandement ; la culture de masse a diffusé ces catégories sous forme d’histoires, de personnages, de séries, de slogans, d’images ; et l’intoxication mentale a fini par installer, chez beaucoup, une prudence anxieuse, une autocensure, une peur d’être du mauvais côté de la morale.

On retrouve alors Taleb dans toute sa force. Le wokisme n’a pas besoin d’être majoritaire pour transformer la société. Il lui suffit d’être plus inflexible que la majorité n’est courageuse, plus accusateur que la majorité n’est sûre de son bon droit, plus organisé dans son langage que la majorité n’est fidèle à ses propres principes. La majorité continue d’exister, mais elle se comporte comme une majorité intimidée. Elle ne croit pas toujours à ces concepts, mais elle les emploie. Elle n’adhère pas toujours à cette morale, mais elle la redoute. Elle n’est pas toujours d’accord avec les militants, mais elle anticipe leurs réactions. Elle n’a pas voté pour cette nouvelle norme, mais elle se comporte déjà comme si elle était en vigueur.

Un mot disparaît, puis une blague, puis un auteur, puis une conférence, puis une nuance, puis une statistique, puis une réalité biologique, puis une œuvre, puis un héritage, puis une fierté. Rien ne disparaît d’un coup. Tout se retire par petits gestes de prudence. L’enseignant contourne, l’éditeur hésite, le scénariste corrige, le journaliste arrondit, le responsable politique calcule, le cadre d’entreprise répète les formules, l’artiste se surveille, le citoyen se tait. Et l’on appelle “progrès” ce qui ressemble parfois à une immense domestication de l’esprit.

Voilà pourquoi la critique du wokisme ne consiste pas à nier les injustices. Il y a des injustices, des humiliations, des exclusions, des brutalités sociales, et il faut les regarder en face. Mais une société libre ne combat pas les injustices en remplaçant la vérité par le ressenti, l’individu par son groupe, l’art par la propagande, la liberté par la sécurité émotionnelle, l’universel par la culpabilité raciale, la transmission par la déconstruction réflexe. Une civilisation digne de ce nom ne se contente pas d’offrir des droits comme on distribue des satisfactions privées ; elle transmet aussi des devoirs, des limites, des formes, une mémoire, une discipline de l’esprit, une capacité à supporter la contradiction, une fidélité minimale à ce qui l’a rendue libre.

Ma conclusion : quand une majorité ne sait plus expliquer et défendre ses normes autrement qu’en s’excusant de les avoir émises/reçues, elle finit par vivre sous les normes de ceux qui n’ont jamais honte des leurs.

© Cyril Chevrot


– Entretien avec Diane de Bourguesdon afin de parler de son livre « Les indésirables, Prolophobie » : https://www.youtube.com/watch?v=RxNbXq_gThA

– Entretien avec Samuel Fitoussi pour son livre « Comprendre le Wokisme » : https://www.youtube.com/watch?v=RiKWkyibUOM

– Je vous parle de Nassim Nicholas Taleb ici : https://www.youtube.com/watch?v=F_K0vIm6Mb0

Sur le Wokisme j’ai produit quelques vidéos : 

– Je débats ici avec une Woke : https://www.youtube.com/watch?v=IVeuYLW3tRM

– Lena Rey nous parle ici de son livre « Dewox » : https://www.youtube.com/watch?v=4oo7tfo8kl0

– Entretien avec Nadia Geerts pour son livre « Woke, la tyrannie victimaire » : https://www.youtube.com/watch?v=KNxMXB-_eoU

– Ici Céline Pina est venue nous expliquer les rennoncement de la gauche politique française à laquelle elle a appartenue : https://www.youtube.com/watch?v=7hJCApq2hQU

– L’explication libérale du Wokisme par J.C Michéa : https://www.youtube.com/watch?v=JDNc9K4oUj4

– Lena Ray est revenue sur la chaine pour nous parler du néo-féminisme : https://www.youtube.com/watch?v=jEQw9YkZJQQ



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3 Comments

  1. « une civilisation ne tient pas seulement par ses lois, mais par son imaginaire »

    Tenir par son imaginaire…

    Je ne vois pas comment une « civilisation » peut tenir par « l’imaginaire » monsieur.

    Et le wokisme, c’est aussi de l’imaginaire.

    Et l’« imaginaire collectif » n’est pas une chose que l’on peut observer directement. On ne rencontre jamais un imaginaire collectif dans la réalité ; on rencontre des millions d’individus ayant des croyances, des souvenirs, des références, des valeurs, des héros différents.

    Dans ce sens, « l’imaginaire collectif » est une abstraction, comme « le peuple », « la société » ou « l’opinion publique ». Ce sont des concepts qui simplifient une réalité beaucoup plus complexe.

    Par exemple, lorsqu’on dit :

    « Les Français admirent de Gaulle. »

    C’est faux pris à la lettre. Certains l’admirent, d’autres le détestent, beaucoup sont indifférents et une partie le connaît mal.

    De même :

    « L’imaginaire collectif français repose sur la Révolution française. »

    Pour certains oui. Pour d’autres non.

    Dire qu’une civilisation « tient » par son imaginaire est peut-être inverser les causes et les conséquences.

    On peut soutenir que les sociétés tiennent d’abord par leur capacité à produire de la nourriture, leur économie, leurs institutions, leur droit, leur sécurité, leur démographie, leur capacité technique.

    Les récits collectifs viennent ensuite, comme accompagnement ou justification.

    « Elle tient par les histoires qu’elle raconte, les héros qu’elle admire, les figures qu’elle transmet. »

    Qui est ce « elle » ?

    Dans une société moderne de dizaines de millions d’individus, il n’existe pas un récit unique, ni des héros unanimement admirés. Certains admirent de Gaulle, d’autres le détestent, certains admirent Napoléon, d’autres le considèrent comme un tyran, certains admirent Victor Hugo, d’autres n’en ont rien à faire.

    Une « civilisation » ne tient pas parce que ses membres partagent les mêmes héros, mais parce qu’ils acceptent de vivre ensemble malgré leurs désaccords sur les héros, les récits et les croyances.

    Si l’on affirme que les sociétés ont besoin d’un imaginaire pour tenir, alors il devient difficile de critiquer les idéologies contemporaines comme le wokisme, puisqu’elles proposent elles aussi des récits, des héros, des martyrs, des mythes fondateurs, des figures du Bien et du Mal.

    L’argument « une société a besoin d’un imaginaire » ne permet donc pas de distinguer un imaginaire bénéfique d’un imaginaire délirant.

    Je peut pousser la critique encore plus loin, en affirmant que les sociétés les plus solides ne sont peut-être pas celles qui vivent dans leurs récits, mais celles qui acceptent de confronter leurs récits à la réalité.

    Autrement dit, ce n’est pas l’imaginaire qui fait tenir une civilisation, mais sa capacité à corriger ses imaginaires lorsqu’ils entrent en contradiction avec le réel.

    Il existe aujourd’hui des personnes qui considèrent que le simple fait de remettre en question certains récits traditionnels est déjà une forme de « wokisme », même lorsque cette remise en question repose sur des faits établis.

    Par exemple, si quelqu’un rappelle des aspects moins glorieux d’un personnage historique, d’une nation ou d’une période, certains peuvent répondre :

    « C’est du wokisme. »

    « quand une majorité ne sait plus expliquer et défendre ses normes autrement qu’en s’excusant de les avoir émises ou reçues »

    Vous supposez plusieurs choses : qu’il existe une « majorité » identifiable, que cette majorité partage des normes communes, que cette majorité a une attitude commune face à ces normes.

    Or chacune de ces hypothèses peut être contestée.

    De quelle majorité parle-t-on exactement ? Les sociétés modernes sont traversées par des normes multiples, parfois contradictoires. Les habitants d’un même pays ne partagent ni les mêmes valeurs, ni les mêmes références morales, ni les mêmes conceptions du bien.

    Par exemple, sur des sujets comme la religion, la famille, l’immigration, l’identité nationale, la sexualité, l’éducation ou l’économie, les désaccords peuvent être considérables.

    Une majorité électorale n’est pas une majorité culturelle. Une majorité culturelle n’est pas une majorité morale. Et aucune de ces majorités ne pense d’une seule voix.

    C’est un problème fréquent dans ce type de texte avec des mots comme « la société », « la majorité », « l’Occident », « le peuple », « notre civilisation », qui donnent l’impression de désigner des réalités homogènes alors qu’ils regroupent des populations extrêmement diverses.

    La question centrale devient alors : quelles normes exactement ?

    Car dire que « la majorité ne défend plus ses normes » n’a pas beaucoup de sens tant qu’on ne précise pas de quelles normes il s’agit.

    Et dans une société libre, il n’est pas évident qu’il doive exister un ensemble unique de normes partagées par tous. Le pluralisme n’est pas forcément le signe d’un effondrement ; il peut être la conséquence normale de la diversité des individus.

    Autrement dit, vous semblez raisonner, et je me trompe peut-être, comme s’il existait un bloc culturel majoritaire cohérent qui aurait perdu confiance en lui-même. Mais on peut vous répondre que ce bloc n’a peut-être jamais existé sous la forme unifiée que vous imaginez.

    Il s’agit peut-être d’une reconstruction intellectuelle, d’une abstraction rétrospective plus que d’une réalité sociologique observable.

    A++

  2. Aussi, vous écrivez :

    « Une civilisation digne de ce nom ne se contente pas d’offrir des droits ; elle transmet aussi des devoirs, des limites, des formes, une mémoire, une discipline de l’esprit, une capacité à supporter la contradiction, une fidélité minimale à ce qui l’a rendue libre. »

    Le premier problème est que vous parlez de « la civilisation » comme d’un sujet unifié qui transmettrait consciemment quelque chose de génération en génération.

    Or une civilisation ne transmet rien par elle-même.

    Ce sont des individus, des familles, des écoles, des institutions, des religions, des associations, des groupes sociaux qui transmettent parfois certaines choses et parfois d’autres.

    Ensuite, les termes utilisés sont extrêmement vagues : « des limites », « des formes », « une discipline de l’esprit »

    Quelles limites exactement ?

    Les limites de la monarchie de droit divin ? Les limites républicaines ? Les limites chrétiennes ? Les limites laïques ? Les limites révolutionnaires ?

    Selon les époques, la France a transmis des choses radicalement différentes, parfois incompatibles entre elles.

    Les limites qui ont empêché les massacres des guerres de Religion ? Celles qui ont empêché la Terreur ? Celles qui ont empêché les répressions sanglantes du XIXe siècle ? Celles qui ont empêché les dénonciations et les persécutions sous Vichy ?
    La violence politique après guerre ? La censure sous De Gaulle ?

    Même chose pour les « formes ».

    Les formes de l’Ancien Régime ? Celles de la Révolution ? Celles de la Troisième République ? Celles de Mai 68 ?

    Ce mot produit un effet de profondeur, mais son contenu reste indéterminé.

    Sur la question de la contradiction, vous semblez suggérer qu’il existait autrefois une civilisation capable de supporter la contradiction et que nous aurions perdu cette capacité.

    Mais quand exactement ?

    Pendant les guerres de Religion ? Quand catholiques et protestants s’entretuaient ? Pendant la Terreur de 1793 ? Quand des milliers de Français étaient exécutés ou emprisonnés pour leurs opinions ? Pendant la Commune ? Pendant l’Affaire Dreyfus ? Sous Vichy ?

    L’histoire française est remplie de périodes où la contradiction a été très mal supportée.

    On pourrait même soutenir qu’à bien des égards, la liberté d’expression actuelle est plus large que celle qui existait pendant une grande partie de l’histoire française.

    Il y a aussi un problème de sélection historique, vous extrayez certaines vertus supposées du passé et oublie les conflits, les exclusions, les censures et les violences qui accompagnaient souvent ce même passé.

    Vous présentez implicitement un héritage cohérent alors que l’histoire réelle est faite de contradictions permanentes.

    Enfin, la formule : « fidélité minimale à ce qui l’a rendue libre », soulève elle aussi une question.

    Qu’est-ce qui a rendu la France libre ?

    La monarchie ? Le christianisme ? Les Lumières ? La Révolution ? La République ? L’État de droit ? L’économie de marché ?

    Selon les sensibilités politiques, les réponses seront très différentes.

    Vous parlez comme si cette origine de la liberté était évidente et unanimement reconnue. En réalité, c’est précisément l’un des grands sujets de désaccord de l’histoire française.

    A++

  3. Un dernier point :

    Le XIXe siècle montre qu’un imaginaire national extrêmement structuré peut coexister avec une instabilité politique et sociale permanente. Il ne “maintient” pas la société au sens d’une stabilisation du réel ; il accompagne, recode et raconte un réel qui reste profondément conflictuel.

    Ce roman national n’a pas “tenu” la société au sens fort où il aurait empêché les crises politiques, les insurrections, les guerres civiles ou les coups d’État.

    La France connaît une succession de ruptures majeures.

    Cela montre qu’un imaginaire national puissant — diffusé par l’école, les manuels et les institutions républicaines — n’a pas fonctionné comme un facteur de stabilité empêchant les conflits.

    La stabilisation relative de la société française moderne ne s’explique pas d’abord par un imaginaire collectif, mais par un ensemble de structures institutionnelles, économiques et sociales très concrètes.

    Une civilisation ne “tient” par ce qu’elle raconte sur elle-même, mais par ses institutions, sa capacité matérielle de reproduction, et son encadrement des conflits.

    Ses symboles ne sont jamais un facteur autonome de stabilité ou de chaos.

    Et c’est surtout une bonne constitution qui peut bien mieux qu’un roman national tenir une société.

    Dans les faits, ce sont les constitutions solides, les institutions stables et l’État de droit qui maintiennent une société, bien plus que les récits qu’elle se fait sur elle-même.

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