Captagon : la guerre de l’ombre qui redessine le Moyen-Orient. Par Francis Moritz

Le Captagon n’est plus une simple drogue circulant dans les marges du chaos syrien. En quelques années, il est devenu l’un des révélateurs les plus inquiétants de la transformation stratégique du Moyen-Orient. Derrière ces comprimés amphétaminiques bon marché se cache désormais une économie clandestine gigantesque, mêlant narcotrafic, milices armées, corruption, drones, contrebande et rivalités régionales.

Ce qui relevait autrefois de la criminalité organisée est progressivement entré dans le champ de la sécurité nationale et même de la guerre hybride. C’est une nouvelle arme invisible. Elle est devenue à la drogue ce qu’est la nouvelle génération de drones aux armes létales, bon marché et efficace.

La Syrie est devenue le centre mondial du Captagon

La guerre civile syrienne a profondément modifié les structures économiques du pays. Après plus d’une décennie de destruction, de sanctions et d’effondrement institutionnel, les économies parallèles ont pris le relais d’un État ruiné.

Le Captagon s’est imposé comme l’une des ressources les plus rentables de cet univers fragmenté. Plusieurs estimations occidentales et régionales ont même évoqué une concentration de près de 80 % de la production mondiale en Syrie.

Le phénomène ne relève pas uniquement du désordre. Il s’inscrit dans une logique de survie politique et financière. Lorsque l’économie légale disparaît, le narcotrafic devient une source de devises, un outil de financement, un levier d’influence territoriale et parfois, un moyen de fidéliser des réseaux armés locaux, le terrorisme.

Durant des années, des enquêtes internationales ont accusé des structures liées à l’ancien régime syrien, notamment des cercles proches de Maher al-Assad, d’avoir protégé ou facilité certaines filières. D’autres analyses ont mis en avant le rôle de milices pro-iraniennes et de groupes armés implantés dans le sud syrien.

Le Captagon n’est donc plus seulement une marchandise illégale. Il devient une composante d’un système politico-militaire parallèle.

Le sud syrien : une zone grise explosive

Les provinces de Deraa et surtout de Soueïda sont progressivement devenues des plaques tournantes du trafic régional.

Cette région comporte des immensités désertiques difficile à surveiller, qui concentrent plusieurs facteurs favorables, notamment la fragmentation du pouvoir, la présence de milices locales, des rivalités communautaires, la proximité immédiate des frontières jordanienne et israélienne.

Dans cet espace se sont développés des laboratoires clandestins, des dépôts logistiques, des réseaux de contrebande, des groupes armés chargés de protéger les routes du trafic.

La chute du régime Assad n’a d’ailleurs pas fait disparaître le phénomène. Elle l’a plutôt déplacé. Les nouvelles autorités syriennes ont bien tenté d’afficher une politique de démantèlement spectaculaire, avec destruction publique de stocks et opérations médiatisées. Mais selon plusieurs experts, la production s’est reconstituée autour des zones frontalières moins contrôlées, notamment à Soueïda.

Le vide sécuritaire a remplacé l’ancien contrôle centralisé.

La Jordanie : d’un problème criminel à une menace stratégique

C’est la Jordanie qui subit aujourd’hui le plus directement cette mutation.

Pendant longtemps, Amman considérait le trafic comme une question de contrebande classique. Cette approche a radicalement changé à partir de 2022–2023. Les autorités jordaniennes parlent désormais officiellement de menace contre la sécurité nationale.

La frontière syro-jordanienne est devenue l’un des espaces les plus sensibles du Moyen-Orient.

Les réseaux utilisent désormais des véhicules rapides et se sont constitués en groupes lourdement armés, qui disposent de drones et de systèmes de communication sophistiqués. On y trouve des ballons gonflés à l’hélium transportant de la drogue, la mise en place de relais tribaux rémunérés. Les vastes zones désertiques non contrôlées facilitent les infiltrations.

Les affrontements prennent parfois une dimension quasi militaire. L’armée jordanienne annonce régulièrement des échanges de tirs, des infiltrations armées et la destruction de convois.

Face à cette pression, le royaume a progressivement militarisé sa frontière nord en installant une surveillance électronique et en y implantant des forces spéciales d’intervention rapide, équipées de drones de reconnaissance.

Aggravation de la situation

 Amman a franchi une étape majeure et inédite : les frappes aériennes directes en territoire syrien. On ne peut pas s’empêcher mettre en parallèle certaines des frappes israéliennes.

Depuis 2023, l’aviation jordanienne cible ponctuellement :des laboratoires, Des entrepôts, des réseaux logistiques et des membres supposées du narcotrafic.

Ces opérations traduisent un changement doctrinal fondamental : la Jordanie ne traite plus le Captagon comme une simple question policière, mais comme une guerre hybride menée depuis un territoire voisin devenu instable.

Les milices et l’ombre iranienne

Derrière le trafic apparaît une autre dimension : celle des influences régionales.

Plusieurs analyses sécuritaires jordaniennes et occidentales évoquent des connexions entre certains réseaux de contrebande et des milices pro-iraniennes, des groupes armés opérant dans le sud syrien, voire des éléments liés au Hezbollah. Pour tous, il s’agit de ressources vitales.

Dans cette logique, le Captagon devient un outil indirect de projection d’influence.

Le narcotrafic permet de financer des groupes armés, de consolider des réseaux locaux, de corrompre des structures administratives et de fragiliser des États voisins sans confrontation militaire directe. C’est typiquement ce que l’état iranien pratique avec ses affidés.

C’est précisément ce qui inquiète Amman : voir se constituer au nord du royaume une zone hybride où se mêlent trafiquants, milices, influences iraniennes et effondrement étatique.

Pour Israël il s’agit avant tout d’une lecture sécuritaire

Israël est moins touché que la Jordanie ou l’Arabie saoudite sur le plan sanitaire. Le problème y est avant tout stratégique.

Les autorités israéliennes surveillent avec attention l’évolution du sud syrien et la multiplication des réseaux de contrebande proches du Golan.

Les services israéliens ont déjà intercepté du Captagon, des drones de livraison, des contrebandiers, des armes transitant depuis la Syrie ou via la Jordanie.

QUEL RISQUE POUR ISRAËL ?

Le risque principal réside dans la fusion croissante entre criminalité organisée, l’augmentation des infiltration frontalière, l’accroissement des activités, le développement de réseaux iraniens et de groupes armés hostiles.

Le sud syrien apparaît ainsi comme une vaste zone grise où les frontières entre guerre asymétrique, économie criminelle et confrontation régionale deviennent de plus en plus floues.

Cette situation explique aussi le maintien d’une coopération sécuritaire discrète mais réelle entre Israël et la Jordanie. Malgré des tensions politiques récurrentes, les deux pays partagent un même objectif : empêcher que le sud syrien ne devienne durablement un sanctuaire incontrôlé.

Une nouvelle géographie du chaos. Le narco trafic ne connaît pas de frontières. La drogue est devenue une arme

Le Captagon révèle finalement une évolution plus profonde du Moyen-Orient contemporain.

Ce qui se confirme dans les États fragilisés par La guerre, l’effondrement économique, les sanctions ou la fragmentation communautaire. De fait, les économies criminelles ne restent plus périphériques, elles deviennent parfois des structures parallèles de pouvoir. Les revenus sont tels, qu’ils financent des milices, des réseaux armés, des systèmes locaux de protection, des mécanismes de corruption et parfois même des stratégies régionales indirectes.

La drogue cesse alors d’être uniquement un produit illicite. Elle est devenue :

  • une ressource stratégique ;
  • une arme économique ;
  • un instrument d’influence ;
  • et un vecteur de guerre de l’ombre.

Le plus inquiétant est peut-être là : les frontières du Moyen-Orient ne sont plus seulement défendues contre des armées régulières. Elles le sont désormais contre des réseaux hybrides mêlant trafiquants, drones, milices, contrebande et influences géopolitiques.

Dans cette nouvelle configuration, le Captagon n’est pas un symptôme marginal du chaos régional. Il en est devenu l’un des moteurs invisibles.

© Francis Moritz


Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion.  Ancien  cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps


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