𝘓𝘢 𝘵𝘦𝘯𝘵𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘥𝘦 𝘳𝘦́𝘱𝘰𝘯𝘥𝘳𝘦 𝘢𝘶 𝘯𝘦́𝘢𝘯𝘵 𝘱𝘢𝘳 𝘭𝘦 𝘯𝘦́𝘢𝘯𝘵
Il faut d’abord rendre à ce texte ce qui lui appartient : une honnêteté intellectuelle rare. Non pas celle qui assène, mais celle qui vacille, qui doute, qui se fracture au contact du réel.
L’édito de Sarah Cattan dans la Tribune Juive n’est pas une démonstration, c’est une confession — et c’est précisément ce qui le rend si puissant. Car il met à nu ce moment si particulier où le juriste, l’intellectuel, le citoyen même, cesse de raisonner en surplomb pour être rattrapé par l’histoire, dans ce qu’elle a de plus brutal.
Le point de bascule qu’elle décrit est identifiable : ce n’est pas seulement l’horreur du 7 octobre, c’est sa nature. Une violence qui ne cherche ni conquête classique, ni négociation, ni même reconnaissance, mais qui s’inscrit dans une logique de destruction assumée, ritualisée, parfois même mise en scène. Nous ne sommes plus ici dans le champ du crime de droit commun, ni même dans celui des crimes politiques traditionnels ; nous sommes face à une violence de type djihadiste, où la mort — donnée comme reçue — devient un instrument, parfois une finalité, et où la notion même de dissuasion pénale se heurte à une aporie.
C’est là que son raisonnement appelle, me semble-t-il, à être prolongé.
Car si l’on admet — et il est difficile de le contester — que certains crimes excèdent les catégories classiques du droit pénal, faut-il pour autant considérer que la réponse pénale doit elle-même sortir de son cadre principiel ? Autrement dit : l’exception dans l’horreur autorise-t-elle l’exception dans la loi ?
La tentation est compréhensible. Elle est même, osons le mot, humaine. Face à une barbarie qui revendique ses actes, qui les célèbre, qui promet leur répétition, la peine apparaît non plus seulement comme un instrument de régulation sociale, mais comme une réponse morale, presque existentielle. Il ne s’agit plus seulement de punir, mais de marquer une frontière : dire que certains actes expulsent définitivement leurs auteurs du cercle commun.
Mais c’est précisément ici que le droit doit se méfier de lui-même.
Car la peine capitale, dans un tel contexte, soulève une difficulté presque insoluble : elle prétend répondre à une violence qui, par essence, échappe à la logique dissuasive. Que peut signifier la menace de mort pour celui qui la recherche, la glorifie, l’intègre comme horizon ? La dissuasion, ici, se brise sur une donnée anthropologique : on ne dissuade pas celui qui veut mourir.
Dès lors, que reste-t-il ? Une peine symbolique. Une peine de rupture. Une peine qui dit moins « N’agis pas » que « Tu n’appartiens plus ».
Mais cette fonction symbolique elle-même n’est pas neutre. Car en érigeant la mort en réponse ultime, l’État prend le risque — subtil mais réel — de mimer, à sa manière, ce qu’il combat. Là où ses adversaires sacralisent la mort comme instrument idéologique, il en ferait un instrument juridique. Certes, les intentions diffèrent radicalement. Mais le symbole, lui, n’est jamais totalement maîtrisable.
Or, toute la singularité d’Israël, telle qu’elle a été revendiquée, pensée, construite, réside précisément dans une éthique inverse : celle de la primauté de la vie. Une tradition où sauver une existence équivaut à sauver un monde, où même l’ennemi capturé entre dans un ordre juridique qui, précisément, le distingue de celui qu’il voulait détruire.
C’est pourquoi le trouble exprimé par Sarah Cattan est si juste — et mérite d’être conservé intact. Car ce qu’elle décrit n’est pas seulement un changement d’opinion, c’est une tension irréductible : entre la fidélité aux principes et la confrontation à une réalité qui semble les rendre insuffisants.
Mais peut-être faut-il poser la question autrement.
Le droit est-il fait pour refléter la violence du monde, ou pour y résister ?
S’il s’y adapte trop, il se dissout. S’il l’ignore, il se discrédite. Toute la difficulté est là : tenir cette ligne de crête où la justice demeure intelligible sans devenir mimétique.
La loi votée aujourd’hui en Israël s’inscrit clairement dans une logique de rupture. Elle acte l’idée que certains crimes relèvent d’un autre ordre, et qu’ils appellent une réponse d’exception. On peut comprendre ce mouvement. On peut même, à certains égards, le trouver cohérent au regard du choc subi.
Mais on peut aussi — et c’est là que le débat doit rester ouvert — s’interroger sur son efficacité réelle et sur son coût symbolique.
Car une démocratie ne se mesure pas seulement à la manière dont elle punit ses ennemis, mais à la manière dont elle refuse de leur ressembler.
Et peut-être est-ce là, en définitive, le point le plus vertigineux que soulève cet édito : non pas faut-il punir davantage, mais jusqu’où peut-on punir sans altérer ce que l’on prétend défendre.
La réponse n’est pas simple. Elle ne le sera jamais. Mais une chose est certaine : dès que la loi commence à hésiter entre justice et rétribution, c’est qu’elle se trouve déjà au bord d’un précipice.
👉 Dans le prolongement de ces réflexions, je renvoie à mon analyse antérieure que j’ai consacrée aux tensions entre impératifs sécuritaires et exigences de l’État de droit à la suite des événements du 7 octobre et des réponses pénales envisagées face aux crimes de terrorisme :
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© Sébastien Xhayet
Ars longa, vita brevis, occasio praeceps, experimentum periculosum, iudicium difficile.
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Analyse qui rejoint certaines de mes préoccupations : Israël célèbre la vie. L’auteur écrit : « Or, toute la singularité d’Israël, telle qu’elle a été revendiquée, pensée, construite, réside précisément dans une éthique inverse : celle de la primauté de la vie. Une tradition où sauver une existence équivaut à sauver un monde, où même l’ennemi capturé entre dans un ordre juridique qui, précisément, le distingue de celui qu’il voulait détruire. » C’est pourquoi en regard de la très fine analyse proposée par l’auteur les exécutions extra-judiciaires trouvent (et particulièrement dans le cas d’Israël) toute leur valeur. Celles des assassins des athlètes israéliens ordonnées par Golda Meir sont emblématiques et doivent servir de guide. Ces exécutions ainsi conduites peuvent opérer à titre préventif ou à titre de représailles.
« Toute la singularité d’Israël, telle qu’elle a été revendiquée, pensée, construite, réside précisément dans une éthique inverse : celle de la primauté de la vie. Une tradition où sauver une existence équivaut à sauver un monde, où même l’ennemi capturé entre dans un ordre juridique qui, précisément, le distingue de celui qu’il voulait détruire. » dit Sébastien Xhayet.
Je lui ai dit ailleurs que c’était paternaliste. Il m’a répondu que c’était de la psychologie, pas que c’était faux. Car la tradition juive est plus claire que lui : « Si dans l’effraction on trouve le voleur et qu’il soit frappé et meure. » (Exode) et dans le Talmud : « Celui qui vient te tuer, lève-toi et tue-le le premier. »
Cette phrase ne repose sur aucune base juridique ni constitutionnelle. Israël n’a pas de constitution formelle qui proclame la primauté de la vie comme principe fondateur de l’État, et ses « lois fondamentales » ne contiennent rien qui puisse justifier cette affirmation.
Autrement dit il y a absence de fondement légal . On ne peut pas présenter un idéal abstrait comme « cœur de la singularité » alors qu’aucun texte officiel ni cadre normatif ne le codifie.
Le texte de Xhayet est plein de sophismes méta‑moraux, fausse symétrie entre peine de mort étatique et glorification terroriste abstraction injustifiée. Typique d’une pensée postmoderne moraliste et idéologique qui relativise la justice par des analogies émotionnelles (faire semblant de comparer l’État et les terroristes), qui essentialise des valeurs abstraites (la primauté de la vie) comme fondement d’un État, hors réalité juridique ou historique, qui introduit des critères utilitaristes ou symboliques (efficacité, coût symbolique) qui ne figurent pas dans le texte légal, pour dramatiser et moraliser le débat.