Définir l’antisémitisme aujourd’hui suppose de rompre avec une facilité trompeuse : celle qui consiste à croire que le phénomène appartiendrait au passé, ou qu’il se présenterait encore sous les formes grossières et immédiatement reconnaissables qui furent les siennes au XXᵉ siècle. Or, précisément, sa force contemporaine tient à sa métamorphose. Il ne se dit plus toujours comme tel. Il se déplace, s’habille d’arguments politiques, se pare du langage de la critique légitime pour mieux se rendre méconnaissable. C’est dans cette zone grise qu’il convient de tracer une ligne de discernement.
Car il existe, et il doit exister, une critique légitime des politiques d’un gouvernement, quel qu’il soit. Une démocratie digne de ce nom repose sur cette possibilité. Critiquer un gouvernement israélien, ses décisions, ses orientations stratégiques ou ses choix militaires relève de ce droit commun de la discussion politique. Refuser cette critique reviendrait à placer Israël hors du champ démocratique, ce qui serait en soi une absurdité.
Mais l’antisémitisme commence précisément là où cette critique change de nature. Il ne s’agit plus alors d’évaluer des actes, mais de contester une existence. L’antisémite, sous ses formes contemporaines, ne se définit pas seulement par l’hostilité à des décisions politiques : il refuse la légitimité même de l’État d’Israël. Il ne voit pas en lui un État parmi d’autres, né dans le contexte historique de la décomposition de l’Empire ottoman et des recompositions géopolitiques du XXᵉ siècle avec ses déplacements de population — processus qui a donné naissance à de nombreux États dans la région — mais une anomalie, une faute originelle qu’il conviendrait de réparer.
Ce glissement est décisif. Car il transforme la critique en condamnation ontologique. Israël n’est plus jugé pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est censé être. Et dès lors, toutes ses actions, quelles qu’elles soient, sont interprétées à travers un prisme de suspicion radicale. Même ses gestes de défense, face à des menaces que nul observateur sérieux ne peut nier, deviennent des preuves supplémentaires de sa malfaisance. Ce n’est plus l’acte qui est analysé, c’est l’intention qui est présumée coupable. Et cette présomption est irréfutable, puisqu’elle précède toute réalité.
Nous entrons ici dans le mécanisme classique de la diabolisation. Il ne s’agit plus de penser le réel, mais de le plier à une grille d’interprétation préexistante. Tout ce que fait Israël est mal, non pas parce que cela pourrait l’être dans certaines circonstances, mais parce que cela doit l’être. De la même manière que, dans l’antisémitisme traditionnel, le Juif était toujours déjà coupable — quelles que soient ses actions —, l’État d’Israël devient aujourd’hui le support d’une culpabilité préalable. Il incarne, dans l’imaginaire de ses détracteurs, une figure du mal politique absolu.
Ce parallélisme n’est pas une simple analogie rhétorique. Il révèle une continuité profonde. Ce qui se rejoue, sous des formes renouvelées, c’est une structure mentale ancienne : celle qui consiste à attribuer à un individu ou à un collectif une essence négative, indépendante de ses actes. L’antisémitisme contemporain ne dit plus nécessairement « le Juif est mauvais », il dit « Israël est coupable ». Mais la logique est identique : une essentialisation, une réduction, une fermeture à toute complexité.
Dès lors, la distinction entre critique et antisémitisme devient claire, même si elle est souvent brouillée dans le débat public. Critiquer, c’est admettre la légitimité de l’objet critiqué, c’est reconnaître qu’il appartient au monde commun et qu’il peut être jugé selon des critères partagés. Diaboliser, en revanche, c’est exclure cet objet du monde commun, le placer dans une catégorie à part, où toute action devient suspecte par principe.
Ce qui rend la situation actuelle particulièrement préoccupante, c’est que cette diabolisation s’inscrit dans un contexte intellectuel et moral qui la favorise. Nos sociétés, en quête de figures simples pour incarner le mal, tendent à substituer à l’analyse des conflits une lecture morale univoque, opposant des victimes absolues à des coupables absolus. Dans ce schéma, Israël est aisément assigné au rôle du bourreau, et ses adversaires à celui des victimes, indépendamment des réalités historiques et politiques.
Ainsi se referme le cercle. L’antisémitisme ne se présente plus comme une haine déclarée, mais comme une évidence morale. Il ne s’affiche plus comme un préjugé, mais comme une indignation. Et c’est précisément ce qui le rend plus difficile à combattre : il ne se reconnaît plus lui-même comme tel.
D’où l’exigence, aujourd’hui plus que jamais, de réintroduire du discernement. Non pour interdire la critique — ce serait trahir l’esprit démocratique — mais pour en rappeler les conditions. Critiquer suppose de reconnaître. Refuser de reconnaître, c’est déjà basculer dans autre chose. Et cet « autre chose », qu’on le nomme ou non, demeure fidèle à une vieille logique : celle qui, hier comme aujourd’hui, transforme un peuple ou un État en figure du mal absolu.
Charles Rojzman

Le but de la panthéonisation de Marcel Bloch et des commémorations de la Shoah par nos dirigeants est de faire oublier la réalité moderne de l’antisémitisme auquel ils participent pleinement.