
Le 27 août 2026, Kaïs Saïed a convoqué au palais de Carthage la cheffe du gouvernement, deux ministres et les directeurs de la STEG et de la SONEDE pour parler des coupures d’eau et d’électricité qui rythment l’été tunisien. Le communiqué publié à l’issue de la réunion évoque des sabotages planifiés, établis par des enquêtes dont on ignore tout, jusqu’au nom des enquêteurs. Le coupable, lui, était désigné depuis juillet. Au téléphone avec Abdel Fattah al-Sissi, le chef de l’État avait accusé le « mouvement sioniste mondial », actif selon lui depuis le XIXe siècle et résolu à « détruire la nation » en renversant les États arabes de l’intérieur.
Les ingénieurs de la STEG avancent une explication moins romanesque. Depuis le 12 juillet, la canicule a porté la demande à 5 000 mégawatts aux heures de pointe, au-delà de ce que le réseau peut fournir. Le gaz produit 94 % de l’électricité du pays, qui en extrait chaque année un peu moins et achète le reste à l’Algérie. Les centrales ne sont plus entretenues comme elles devraient l’être parce que la compagnie doit plus de 7,3 milliards de dinars, tandis que l’État et ses administrations lui en doivent plus de 6. Comme près de 1 500 stations de pompage de la SONEDE tournent à l’électricité, chaque délestage finit aussi par vider les réservoirs.
Au Bardo, le député Ahmed Saïdani a choisi la farce. Il a fait mine de se demander si les sionistes étaient contrariés par l’expérience des conseils locaux, ou si les Américains avaient pris la fontaine de la place Barcelone pour une rampe de lancement de missiles. Personne, a-t-il ajouté, n’a besoin de conspirer contre la Tunisie : elle s’en charge très bien toute seule.
Saïed n’en est pas à son premier ennemi invisible. En septembre 2023, quand la tempête Daniel a ravagé Derna, il s’est interrogé à voix haute sur ce prénom d’origine hébraïque
Quatre mois plus tôt, un gendarme avait tué deux pèlerins juifs près de la synagogue de la Ghriba, à Djerba, et le président avait refusé de parler d’antisémitisme pour revenir à Gaza.
Les Juifs de Tunisie n’ont jamais tué personne. Ils étaient dans leur pays depuis vingt-cinq siècles. Ils n’ont jamais été considérés comme des réfugiés, ni par la communauté internationale ni par l’ONU, encore moins comme des réfugiés héréditaires par l’UNRWA.
Bourguiba doit frémir dans l’au-delà. À Jéricho, le 3 mars 1965, il conseillait aux Arabes d’accepter le plan de partage de 1947 et se faisait huer du Caire à Bagdad. Ben Ali, qui pillait le pays avec méthode, ouvrit en 1996 un bureau d’intérêts avec Israël et le referma en 2000, au début de la seconde Intifada, sans jamais accuser Sion de ses mauvaises récoltes.
Depuis le 25 juillet 2021, Saïed a neutralisé une à une les institutions capables de lui résister. Le Parlement a été suspendu, puis dissous le 30 mars 2022, après que ses députés eurent osé se réunir en ligne. Le Conseil supérieur de la magistrature a disparu dès février 2022, remplacé par une instance provisoire dont le président nomme une partie des membres, et un décret de juin 2022 a révoqué 57 juges sans procédure disciplinaire. La Cour de cassation, elle, a été conservée. Cela s’est révélé plus utile.
Le procès dit du « complot » commence le 11 février 2023 par l’arrestation d’opposants, d’avocats et d’hommes d’affaires, sur la foi d’un signalement policier transmis le jour même à la ministre de la Justice. Une quarantaine d’accusés, parmi lesquels Ahmed Néjib Chebbi, Jaouhar Ben Mbarek, Ghazi Chaouachi et Khayam Turki, sont jugés à distance, sans être extraits de leur cellule, dans une salle interdite aux journalistes et sans que la défense obtienne un débat contradictoire sur les pièces. En avril 2025, les peines vont jusqu’à 66 ans. En appel, le 28 novembre, elles sont plafonnées à 45 ans. Le 3 septembre 2026, la Cour de cassation rejette les 46 pourvois.
Chargé de rédiger la nouvelle Constitution, le juriste Sadok Belaïd a remis son projet le 20 juin 2022. Le texte publié le 30 juin en différait tellement qu’il l’a publiquement désavoué, en avertissant qu’il ouvrait la voie à une dictature. Le référendum du 25 juillet l’a approuvé à près de 95 %, avec 30 % de participation. Aux législatives de l’hiver suivant, 11 % des inscrits se sont déplacés pour élire une Assemblée où les partis n’avaient plus leur place. La Cour constitutionnelle, prévue depuis 2014, n’a toujours pas vu le jour.
L’UGTT avait tenu tête à Bourguiba puis à Ben Ali. La loi de finances 2026 lui a retiré la négociation salariale, désormais fixée par décret, et le gouvernement a cessé de prélever les cotisations syndicales sur les salaires des fonctionnaires. Cela prive la centrale d’environ 1,3 million de dinars par mois. Les adhérents s’en vont. En mars, quand une nouvelle direction a été élue, Carthage n’a pas envoyé de félicitations.
Les journalistes vivent dans la terreur. Le décret-loi 54 de 2022 punit jusqu’à cinq ans de prison la diffusion de « fausses nouvelles », notion assez élastique pour englober n’importe quelle critique. Mourad Zeghidi et Borhen Bsaies, de Radio IFM, arrêtés le 11 mai 2024 après leurs interventions à l’antenne, ont purgé leur première peine avant d’écoper de trois ans et demi supplémentaires pour blanchiment et fraude fiscale. L’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, interpellée le même jour, a encore été condamnée en mai 2026 à deux ans de prison, cette fois pour avoir critiqué à la radio l’état des prisons.
L’élite tunisienne a trouvé plus confortable de regarder ailleurs. Partis, syndicats, barreau et universitaires se mobilisent volontiers contre les « génocidaires » israéliens (très finement, ils appellent tous les Juifs par ce surnom imposteur et se délectent de sa prononciation ; c’est moins stressant que de faire leur autocritique).
Tout le monde sait bien que les Israéliens et les Juifs en général se préoccupent beaucoup des coupures de courant et de la pénurie d’eau en Tunisie ! Israël n’a aucun autre souci !
Les caisses vides ou les juges chassés, Gaza offre une indignation sans risque, qui dispense de demander des comptes au pouvoir et laisse les Tunisiens attendre que l’eau revienne au robinet. Cela arrange un président pour qui chaque drapeau palestinien peut détourner l’attention des centrales en panne.
Pour boucler ses fins de mois, l’État emprunte à sa propre banque centrale. Le FMI ayant été éconduit au nom de la souveraineté, la BCT prête directement au Trésor, sans intérêts, sur quinze ans : 7 milliards de dinars en 2024, autant en 2025, 11 milliards en 2026, soit près de 7,5 milliards d’euros créés en trois ans. En 2024, la dette publique a atteint 84,9 % du PIB, record depuis l’indépendance, et la dette intérieure a dépassé pour la première fois l’extérieure. Les banques prêtent à l’État plutôt qu’aux entreprises, la croissance attendue plafonne à 2,3 %, et plusieurs économistes placent la limite du système dès 2027.
La « réconciliation pénale », lancée en mars 2022, devait faire rendre gorge à quelque 460 hommes d’affaires accusés d’avoir pillé le pays sous Ben Ali, pour un total annoncé de 13,5 milliards de dinars. Ce chiffre sortait d’un rapport préliminaire de 2011 ; depuis, une partie des biens avait été confisquée, une autre avait perdu sa valeur, et le reste dormait à l’étranger. Habib Haouas a signé un accord d’environ 12 millions de dinars, puis a été condamné à 22 ans de prison en juin 2026. Cela n’a pas vraiment encouragé les suivants.
Au 20 août, les transferts des Tunisiens de l’étranger atteignaient 5,87 milliards de dinars, davantage que les recettes du tourisme, à 5,13 milliards. L’huile d’olive connaît une campagne record, 4,78 milliards de dinars en dix mois, mais elle part surtout en vrac vers l’Italie et l’Espagne, où d’autres la mettent en bouteille. Le déficit commercial s’élève à 17,8 milliards de dinars, dont 8,9 pour l’énergie, c’est-à-dire pour ce gaz que Tunis achète à Alger.
La dépendance ne s’arrête pas aux gazoducs. En août 2022, Saïed a reçu avec les honneurs Brahim Ghali, chef du Polisario, abandonnant la neutralité que la Tunisie observait depuis des décennies entre Rabat et Alger. Le 7 octobre 2025, son ministre de la Défense a signé à Alger, face au général Saïd Chengriha, un accord militaire que les Tunisiens ont appris par la presse algérienne, et qui n’a été ni publié au Journal officiel ni soumis au Parlement. Quand une version divulguée en décembre a laissé entendre que l’armée algérienne pourrait opérer sur le sol tunisien, Saïed a dénoncé des faux, sans montrer l’original.
Le 27 août, autour de la table, siégeaient la cheffe du gouvernement, deux ministres et les directeurs de la STEG et de la SONEDE. Les enquêtes n’ont désigné aucun saboteur. Il suffisait de compter les chaises : chacun des présents devait son poste à l’homme qui présidait la réunion.
Mais qu’ils se rassurent. Le numéro vert est ouvert. Le mot « génocide » tourne en boucle. Et le président a toujours ses lunettes.
Pauvre Tunisie de mes ancêtres ,dans quelles mains es tu tombée ?
Respects pour la mémoire de Bourguiba qui avait donné l’impulsion pour construire un pays moderne et indépendant.
Qu’en avez vous fait ?
Paul Germon

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